Trilogie Kemi Seba

Présidentielle camerounaise: Cabral Libii, le nouvel Amilcar ?

Politique

Présidentielle camerounaise: Cabral Libii, le nouvel Amilcar ?

Par SK

A seulement 38 ans, Cabral Libii est en lice pour l’élection présidentielle camerounaise. Si au printemps, les sondages dessinaient un face à face entre l’actuel président Paul Biya, en fonction depuis 1982 et le candidat Serge Espoir Matomba (PURS*) ; celui qu’on surnomme parfois « Le Macron camerounais » semble avoir conquis la jeunesse et une partie de la diaspora pour qui il incarne le changement et l’espoir d’un renouveau politico-économique en Afrique. Nous l’avons rencontré à Paris, à l’occasion d’un meeting avec ses sympathisants de France.

En tant, que jeune, espérez-vous que votre candidature créée l’émulation dans les pays voisins ?

Absolument. Je suis en collaboration avec certains jeunes comme Succès Masra, au Tchad. A 33 ans, il a démissionné de la BAD* et a lancé le mouvement « Les transformateurs ». Nous avons de très bons rapports, j’ai d’ailleurs été le voir au Tchad et l’ai reçu au Cameroun. Je vous parlais de Kemi Seba, que j’ai rencontré. J’essaye aussi d’entrer en contact avec Julius Malema, en Afrique du sud et Ras Bath au Mali. Je crois qu’il y a une nouvelle génération de jeunes Africains et nous avons la chance de mener notre combat à une époque où les barrières ne sont plus étanches, grâce aux réseaux sociaux notamment. Aujourd’hui, depuis le Cameroun je peux facilement échanger avec d’autres jeunes dans d’autres pays comme si nous étions au même endroit. D’autant que les réalités africaines sont parfois similaires, donc on a très vite l’impression de mener la même lutte. Le Cameroun fait aujourd’hui office de leader dans la sous-région qu’est l’Afrique centrale. A ce titre, je reste convaincu que la force de traction doit partir du Cameroun et je n’ai pas de doute que si une bonne impulsion part de là, les autres pays de la zone suivront.

Qui sont les panafricanistes qui vous inspirent ?

J’ai envie de dire Amilcar Cabral puisque son nom est mon prénom. Au niveau africain, d’abord dans mon propre pays il y a Osendé Afana, Ruben Um Nyobe, Felix-Roland Moumié. Ce qui m’inspire particulièrement chez eux, c’est qu’ils ont commencé leur combat dans la fleur de l’âge. On ne le dit pas suffisamment aux nouvelles générations à qui on veut faire croire que lorsqu’on est jeune on ne doit pas s’emparer de la chose politique. Au moment où toutes sortes de perspectives s’offraient à eux, alors qu’ils étaient étudiants et avaient la possibilité d’intégrer le système en devenant pour certains chefs d’état ou autre, leur sens patriotique, leur sens Africain a pris le dessus. Ils ont sacrifié leur jeune âge à cette cause et j’ai la modeste prétention de me situer dans leur prolongement.

En annonçant vote candidature, avez-vous craint d’éventuelles pressions ou représailles ?

Non, la preuve, je suis candidat. Vous savez, il y a des intimidations tout comme il y a des propositions. Je pense que tout ceci entre dans le cours normal du jeu politique en Afrique donc je ne vais pas le crier sur tous les toits. Si vous vous levez, à mon âge, avec mon parcours, et que vous concurrencez des gens d’une certaine génération, qui ont des réflexes rétrogrades ou passéistes, il est évident que vous vous exposez à cela. Quand on est mentalement préparé on n’en tient pas compte.

La Françafrique étant toujours d’actualité, de quel œil pensez-vous que la France perçoive votre candidature ?

Je ne sais pas de qui vous tenez que la France serait ou pas l’alliée d’une candidature ou d’une autre. Je crois que la France est un état souverain, qui entretient des rapports avec un autre état souverain, le Cameroun en l’occurrence, et que par respect pour l’état souverain que nous sommes, elle n’a pas à décider à la place des Camerounais. Je ne m’inscris pas dans cette vulgate africanisante qui veut qu’on accuse toujours les puissances étrangères de tous nos malheurs. Je crois qu’on peut entretenir avec la France des rapports sains, gagnants-gagnants. Dans cette perspective, s’il y a un certain nombre d’accords qui pour certains datent d’il y a 50 ou 60 ans, des traités internationaux donc, il est de bon aloi à mon avis que nous nous asseyions et en discutions, dans l’intérêt bien compris de nos états respectifs.

Selon vous, ces relations ont donc bien vocation à évoluer ?

Absolument. Je crois d’ailleurs que le contexte est plutôt favorable à cela. Lorsque j’écoute le président Macron décliner sa philosophie des rapports avec l’Afrique francophone aujourd’hui, il semble disposé à dessiner de nouveaux contours aux relations avec l’Afrique. Je crois que les états européens, j’en discutais d’ailleurs avec le directeur Afrique des relations étrangères italien et les autorités allemandes-des pays au cœur de la question de l’immigration-je pense qu’ils ont enfin compris qu’aujourd’hui il faut s’investir à véritablement permettre aux états africains de se prendre en charge. Notamment pour que cessent d’affluer vers leurs pays des milliers de personnes qui fuient la misère, la détresse. Nous nous inscrivons dans cette perspective-là et leur disons : révisons nos relations afin que nos jeunes puissent trouver en Afrique le rêve d’avenir nécessaire afin qu’ils restent chez eux.

Jusqu’ici, l’Afrique centrale n’était pas aussi concernée par cette forme d’immigration moribonde. Est-ce un phénomène que vous avez vu évoluer ?

Effectivement, c’est en train de s’accroître. Je l’ai vérifié par moi-même, dans certains endroits où je suis allé. En Italie par exemple, je ne pensais pas que le phénomène concernait les Camerounais, j’ai découvert que c’est désormais le cas et ce dans des proportions qui deviennent inquiétantes. Sans qu’on en parle suffisamment au Cameroun, tous les jours des jeunes s’en vont à l’aventure en passant par le désert, le Tchad, le Niger pour se retrouver dans les pays d’Afrique du Nord à camper sur les berges de l’océan méditerranéen, attendant la barque qui les transportera vers l’Europe. Certains d’entre eux disparaissent complètement, d’autres sont vendus. On a tous assisté au scandale de ce qui se fait dans un pays comme la Libye. Je me souviens que dans cette affaire, le président camerounais actuel avait instruit qu’on aille chercher les Camerounais victimes de ce trafique. Lorsqu’on a vu le nombre de nos concitoyens qui ont été rapatriés, c’était impressionnant, personne au Cameroun ne soupçonnait l’ampleur de ce mouvement.

Justement, en prenant en compte la question migratoire et celle de la négrophobie, comment envisagez-vous les rapports du Cameroun avec l’Afrique du nord ?

Je suis pour la coopération sud-sud. La plupart des jeunes qui partent de leur pays ne le font pas de gaîté de cœur et je crois qu’une initiative comme celle qui a été prise autour de la Méditerranée, avec une centralité marocaine, peut très bien être construite en partenariat avec l’Union pour la Méditerranée au niveau du Golf de Guinée. Cela mettrait en association non seulement le Cameroun et ses pays frontaliers mais aussi le Sénégal et jusqu’à la Côte d’Ivoire et au Cap Vert. Car il y a une véritable économie de la mer à développer. En plus de ralentir un certain nombre d’abus, cela créerait de l’emploi pour les jeunes. Je crois en une Afrique qui gagne, en un Cameroun fier, en des pays qui changent de management avec à leurs têtes des hommes qui ont une vision ou une nouvelle façon de faire qui modernise leur pays et redonne du rêve aux jeunes ainsi que la fierté d’être chez soi et de rester chez soi.

Quelle est votre position sur la question du Franc CFA ?

Je considère que la question de la monnaie s’inscrit dans la question globale de la souveraineté effective. Je statue sur les cinq à dix prochaines années, la possibilité concrète d’accéder à cette souveraineté monétaire. Dire aux Camerounais que l’on peut sortir du Franc CFA au lendemain du jour où l’on prête serment est assez fantaisiste. Si on veut sortir de cette monnaie, il nous faut d’abord créer notre banque centrale, une structure qui doit elle-même reposer sur une gouvernance rectifiée et non plus sur la mal gouvernance actuelle. Il faut également un tissu productif, des réserves de change et donc produire en faisant commerce et en exportant suffisamment pour subir le choc. Il n’est pas question de sortir du CFA pour entrer dans une monnaie strictement nationale, en sacrifiant cet autre acquis qu’il nous offre en tant que monnaie à 6 ou 15. Je suis pour la renégociation du traité, afin que le nom soit modifié, car il est temps d’y mettre un nom africain ; et concomitamment pour que le taux de convertibilité passe de 50 à 25 voire 20%. Ce sont des choses pour lesquelles le contexte est plutôt favorable. Les autorités françaises ainsi que certaines autorités africaines concernées sont acquises à cela, et nous pouvons l’obtenir à brève échéance. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que tout combat mené dans le sens de la souveraineté monétaire doit s’indexer sur celui commencé par nos devanciers comme Nkrumah et autres, celui de l’intégration de l’Afrique. Il s’agit ici d’une diplomatie économico-financière qui mettrait à contribution d’autres pays concernés par le CFA et bien au-delà. J’ai d’ailleurs été très heureux de m’accorder sur le sujet avec Kemi Seba. Retenons enfin que sur la trentaine de pays africains ayant leur propre monnaie, plus de la moitié d’entre eux sont à la traîne économiquement. C’est bien la preuve qu’il ne s’agit pas uniquement de s’affranchir d’une monnaie pour entrer dans la prospérité en un claquement de doigts.

 

La surliquidité bancaire et le secteur de l’informel sont deux problématiques importantes au Cameroun. Quelles solutions proposez-vous ?

Nous allons formaliser notre économie. Je veux construire un état social et pour ce faire, il faut que le citoyen contribue, notamment via l’impôt sur le revenu des personnes physiques. Il faut le payer, et pour cela, il faut ramener dans le circuit formel toutes ces personnes qui y échappent. La passerelle que nous avons trouvée c’est la Caisse d’assurance santé. Nous allons mettre en place cette structure auprès de laquelle la contribution individuelle sera obligatoire. Les citoyens devront souscrire et donc déclarer leur activité. Ainsi nous capterons tout ceux qui échappent au circuit formel. La question de la surliquidité des banques soulève effectivement un paradoxe qui veut que les banques soient gorgées d’argent mais que l’économie soit sèche. La dette intérieure est énorme alors que les banques sont en surliquidité et qu’on le veuille ou non, l’état reste crédible. Vous donnez des titres aux créanciers de l’état, avec des garanties souveraines, en prenant des mesures de régulation, afin que l’usure ne se fasse pas dans les banques. Avec ces titres vous envoyez les opérateurs vers les banques. C’est simple, il n’y a pas besoin d’avoir un doctorat pour penser à une solution aussi logique.

Cela a l’air simple quand vous le dites mais dans ce cas, pourquoi cela n’a pas été mis en place ?

Les pays africains sont pauvres parce que ceux qui les dirigent préfèrent prendre des décisions créatrices de pauvreté. Ce sont des choix simples. Il faut aimer les gens. Un chef d’état est comme un chef de famille : vous aimez vos enfants donc vous passez du temps à penser au meilleur pour eux, c’est ça diriger un pays. Il n’y a aucun mysticisme là-dedans.

Vous avez aussi été un homme de médias. Quels rapports entretenez-vous avec eux aujourd’hui ?

Pour y avoir exercé, je sais quels sont les problèmes. Il faut viabiliser les médias, juridiquement, économiquement et techniquement. Les médias exercent une mission de service publique, élargie à l’éducation, la formation et l’édification des masses. Ils sont en outre un levier de crédibilisation démocratique et n’ont pas vocation à être inféodés par les politiques, c’est bien cela le sens de la démocratie. Les médias sont un contre-pouvoir et il vaut mieux qu’il en reste ainsi, mais c’est impossible d jouer un rôle aussi important en demeurant dans la précarité. J’ai donc pensé à créer un fond de viabilisation des médias dans lequel nous allons injecter 5 milliards. Nous prendrons cet argent sur les économies que l’état aura généré grâce à la dissolution du Sénat.

Quels rapports entreteniez-vous avec Paul Biya et le gouvernement actuel avant de vous présenter ?

On ne s’est jamais vus, jamais salués, jamais parlé. Je crois d’ailleurs faire partie de la quasi-totalité des Camerounais, qui ne l’ont jamais vu de près (rires). Mais la question n’est pas là. Paul Biya est un homme d’un certain âge aujourd’hui, il est fatigué, il n’a pas forcément mon énergie et sa priorité n’est pas forcément de me rencontrer, la mienne non plus d’ailleurs. Ce qu’on attend de lui c’est qu’il dirige le pays et qu’il accomplisse ce qu’il a promis. S’il n’a pas pu le faire, alors d’autres générations doivent se lever afin de mener le combat pour la prospérité du Cameroun.

Votre objectif est la rupture totale avec l’ancien gouvernement ou est-ce qu’une coopération est envisageable ?

Il y a de toutes façons une rupture de paradigme, une rupture de gouvernance, idéologique. En revanche, à ceux qui pensent pouvoir trouver leur place dans notre new-deal* politique, nous la leur accorderons volontiers. Comme nous l’avons clairement dit, nous ne nous inscrivons pas dans le règlement de comptes, la chasse aux sorcières ou le tribalisme. Il y a tellement de choses à faire au Cameroun qu’on n’a pas de temps à accorder à ces affaires passéistes.

Au-delà de la campagne, quelle part accorderez-vous à la diaspora camerounaise dans votre gouvernance ?

Pour moi la diaspora est levier économique. Le troisième axe de mon programme porte sur « Une économie de croissance axée sur l’industrie, le numérique, le tourisme et la diaspora ». Nos compatriotes ont aujourd’hui de l’épargne et doivent pouvoir en tirer des rentes au travers de la prise de participation dans des entreprises publiques à fort impact socio-économique. C’est pourquoi nous avons annoncé un emprunt obligataire libellé en euro-bonds de 2 milliards d’euros, soit 655 milliards de Francs CFA. Cela leur permettra d’investir leur épargne, qui n’est plus rentable aujourd’hui au sein de l’Union européenne. Nous allons également créer un guichet diaspora, sous la tutelle d’un secrétariat d’état consacré grâce auquel ils pourront investir au Cameroun et trouver par la même porte d’entrée toutes les facilitations et accompagnements étatiques nécessaires à leurs investissements. Dans cette perspective, la double nationalité devient une banalité, nous parlerons plutôt de pluri-nationalité. Nous pensons aussi à ces Camerounais de la diaspora qui ne sont pas forcément des investisseurs mais qui se retrouvent parfois en détresse à l’étranger. Pour eux, nous allons réactiver le fonds d’aide et revoir la diplomatie afin qu’elle devienne protectrice. Il est hors de questions que nos compatriotes puissent être les proies de toutes sortes de dérives à l’étranger et que l’Etat reste muet, comme s’il s’agissait d’apatrides ou de personnes abandonnées.

Certains français d’origine camerounaise développent cette envie de participer au développement du pays de leurs parents. Y aura-t-il également une place pour eux ?

Ils sont évidemment les bienvenus. Nous maintiendrons le Code de nationalité qui applique le Ius Sanguinis* et Ius solis*, qui prévoit que sont éligibles à la nationalité camerounaise les enfants nés d’un parent camerounais ou sur le sol camerounais. Donc ceux des enfants des Camerounais qui le voudront n’auront qu’à choisir. Ils seront les bienvenus puisque de toutes façons, nous mettons en place la pluri-nationalité.

Avez-vous en entendu parler des Etats de la diaspora, initiés en Europe pour tous les citoyens d’origine africaine et caribéenne ?

Même si je n’en n’avis jamais entendu parler, peut-être que l’idée serait venue de moi parce que je suis fondamentalement accroché à l’intégration. Chaque fois que les Africains mutualisent, je ne peux qu’être partant.

Avez-vous entendu parler du projet « Mama Africa » initié par Claudy Siar ?

Je l’ai suivi de près. Nous en avons même discuté à une époque. Je crois que c’est une très belle initiative qu’il faut encourager. Moi président, je l’encouragerais à voir rapidement le jour.

 Si vous êtes élu, craignez-vous une instabilité ou crise post-électorale due à la transition ?

En Afrique, ce sont des choses qui nous guettent en permanence. La patrimonialisation de l’Etat fait que lorsque quelqu’un d’autre accède au pouvoir et propose une autre façon de gouverner, ceux qui à un moment ont confondu leurs biens personnels avec ceux de l’état pensent qu’on leur enlève quelque chose qui leur appartient et tentent parfois l’impossible pour conserver des dividendes ou des rentes. Mais quand un peuple est décidé, je crois que ceux qui seraient tentés de mener de telles dérives se retrouveraient vite en très petite minorité et seraient rapidement neutralisés.

 

Notes :

  • PURS : parti pour l’union du renouveau social. Le PURS a investit Serge Espoir Matomba pour la présidentielle camerounaise d’octobre 2018.
  • New Deal: du nom de la politique interventionniste du président américain Franklin D. Roosvelt (1882-1945), utilisé en politique pour parler d’un changement de cap.
  • Nkrumah (Kwame), premier président du Ghana, ex-Côte d’Or indépendante. Panafricaniste renversé en 1966 et exilé en Guinée Conakry et décédé le 27 avril 1972 des suites d’un cancer.
  • BAD : Banque de développement africaine.
  • Jus Sanguinis/Jus Soli : Droit du sang (en latin) attribuant la nationalité des parents à leurs enfants/ Droit du sol (en latin) attribuant la nationalité à une personne en raison de sa naissance sur le sol.