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Comment l’Etat français attise la concurrence victimaire

Société

Comment l’Etat français attise la concurrence victimaire

Par Sandro CAPO CHICHI

En 2014, une bonne partie de la classe politique et journalistique française reprochait au comédien Dieudonné d’attiser la compétition entre les victimes juives de l’Holocauste et les victimes noires de l’esclavage. Une déclaration du Président français François Hollande hier qui faisait de la Shoah ‘le grand crime jamais commis contre l’humanité’ montre que l’humoriste franco-camerounais n’est manifestement pas le seul à l’origine de ce mal.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Dans le cadre de la commémoration des 70 ans de la libération du camp de concentration d’Auschwitz, le président français François Hollande a déclaré que la Shoah était le ‘plus grand crime jamais commis contre l’humanité’. Il s’agit clairement là d’une hiérarchisation des souffrances, cette tare si souvent reprochée à Dieudonné il y a un an et au delà.

Frédéric Haziza

Frédéric Haziza

Lors d’une émission sur RMC début 2014, le journaliste français Frédéric Haziza en faisait état dans ces termes:

Il dit nous les Noirs, nous avons beaucoup souffert, les Juifs nous ont exploités, ils ont organisé la traite des Nègres et aujourd’hui, on les écoute eux, ils dominent tout, et on écoute pas les Noirs. » (…) Je ne pense pas qu’on ait tordu le bras à la liberté d’expression puisque c’est le Conseil d’Etat qui a interdit un spectacle négationniste et antisémite (…)

Puis le journaliste Alain Marschall de demander à Haziza:

Quand Alain Finkielkraut (…) fait des sorties (…) contre les Musulmans ou contre les musulmans ou contre l’Islam qui sont vraiment dans le racisme on laisse passer au nom de la liberté d’expression quand c’est Dieudonné on le tape(…)quand il a parlé des Noirs par exemple de l’équipe de France ou autres.

Et Frédéric Haziza de répondre:

Moi je ferais une différence entre Zemmour et Alain Finkielkraut je ne vois pas dans les déclarations de Finkielkraut des déclarations racistes (…) moi mais il faut prendre sa déclaration dans son intégralité.

Il s’agit là d’une mauvaise question et d’une mauvaise réponse formulées par ces deux journalistes. Il n’y a aucun mal à dire que l’équipe de France était Black Black Black et qu’elle fait la risée de toute l’Europe comme l’a fait Finkielkraut.

L'équipe de France en 2006, un an après les propos de Finkielkraut

L’équipe de France en 2006, un an après les propos de Finkielkraut

Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les commentaires d’étrangers au bas des vidéos de la Marseillaise lors de matches de l’équipe de France pendant l’Euro ou la Coupe du Monde. Ce qui est plus dommage, c’est que Frédéric Haziza ne voie rien de choquant dans les propos de Finkielkraut alors que dans la même interview au quotidien israélien Haaretz, le philosophe français déclarait en 2005 :

« Je suis né à Paris et suis le fils d’immigrants polonais, mon père a été déporté de France, ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz, mon père est rentré d’Auschwitz en France. Ce pays mérite notre haine. Ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus brutal que ce qu’il a fait aux Africains. Qu’a-t-il fait aux Africains ? Il n’a fait que du bien. Mon père, il lui a fait vivre l’enfer pendant cinq ans. Et on ne m’a jamais enseigné la haine. Aujourd’hui la haine des Noirs est encore plus forte que celle des Arabes. »

Comme ceux prononcés par François Hollande, ces mots de Finkielkraut sont une claire hiérarchisation des souffrances des Juifs et des Noirs…Mais ces mots du philosophe sont aussi majorés d’une négation d’un crime contre l’humanité, puisqu’en disant qu’en comparaison qu’avec ses parents morts à Auschwitz, la France n’avait fait que du bien aux Africains, Finkielkraut viole les articles  23 et 24 de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881  et le premier article de la loi du 21 mai 2001
tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité dont voici le premier article.

La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’Océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.

Bien évidemment, Alain Finkielkraut n’a jamais été inquiété devant la loi, ni devant les médias durant et depuis l’affaire Dieudonné pour ses propos ; il s’est au contraire fait élire à l’Académie Française. Tant d’éléments qui nous laissent sérieusement penser que la hiérarchisation des souffrances et les tensions entre communautés en France sont moins l’oeuvre de Dieudonné que l’Etat français qui le traque et l’attaque sans lui permettre de se justifier, comme récemment dans le cas de ces ridicules accusations d’apologie du terrorisme.