HISTOIRE

7 avril 1803: mort de Toussaint Louverture

Le 2 mai 1801, Toussaint Louverture réunit l’Assemblée centrale composée des dix députés de communes. Ensemble, ils rédigent soixante-dix-sept articles afin de « faire des lois propres au pays, avantageuses au gouvernement, utiles aux intérêts de tous, des lois basées sur les localités, le caractère et les mœurs des habitants de la colonie[i]». La « Constitution Républicaine des colonies françaises de Saint Domingue », approuvée et signée par Toussaint le 2 juillet 1801, signe son arrêt de mort.

Gouverneur autoproclamé de Saint-Domingue par sa Constitution autonome, Toussaint Louverture devait officialiser son projet auprès la France de Napoléon. L’histoire raconte qu’à partir de ce moment, Toussaint s’adressait à Napoléon d’égal à égal et que sur les en-têtes de ses lettres, on pouvait lire: « Le Premier des Noirs au Premier des Blancs ».

L’expédition du Général Leclerc

À l’annonce de l’affront d’une Constitution autonome, Napoléon décide d’envoyer une députation menée par le colonel Vincent sur les terres de Saint-Domingue (actuel Haïti). Ce dernier détient une lettre[ii] pour Toussaint qui y apprend l’arrivée imminente de l’armée du général Leclerc, beau-frère de Napoléon. Il sera accompagné de « forces convenables pour faire respecter la souveraineté du peuple français ».

Le 11 décembre 1801, sous les ordres de l’amiral Villaret-Joyeuse, Leclerc et son armée partent de Brest en direction de Saint Domingue à bord du navire l’Océan. D’autres vaisseaux partant de Rochefort, Nantes, Lorient, le Havre, Flessingue, Cadix et Toulon doivent les rejoindre en mer. En tout, 54 voiles françaises et espagnoles firent débarquer plus de 20 000 hommes au Cap Français en février 1802 (huit ans après la première abolition en France du 4 février 1794). Afin d’arriver à l’objectif ultime du rétablissement de l’esclavage qui était le principal projet de Napoléon, il fallait faire preuve de sournoiserie pour contenir les Noirs et de tromperie pour contenter les planteurs.

La technique du « diviser pour mieux régner »

C’est avec les « notes pour servir aux instructions à donner au capitaine général Leclerc» écrites par Napoléon et tenues secrètes, qu’un plan en trois phases devait permettre de récupérer la colonie. Dans un premier temps, il fallait désarmer tous les Noirs rebelles de la partie française et établir un repérage des lieux qui permettrait le contrôle rapide de l’île. La deuxième phase consistait à désarmer tous les Noirs, y compris les cultivateurs que Toussaint avait formés. Cela, afin d’entreprendre le rétablissement de l’esclavage dans la partie espagnole. Napoléon envisageait par-là, une scission entre les Noirs, « le diviser pour mieux régner » : « Administration, commerce, justice, tout doit être différent dans la partie espagnole, que dans la partie française. On ne saurait s’attacher au principe qu’établir une différence de mœurs et même une antipathie locale, c’est conserver l’influence de la métropole dans cette colonie». Par là, Napoléon voulait entretenir une concurrence entre les parties française et espagnole pour éviter l’union des Noirs contre l’impérialisme français.

La troisième étape marquerait la fin de la résistance noire. Toussaint, Dessalines et l’ensemble des gradés seraient morts ou exilés et plus aucune trace humaine symbolisant l’insoumission ou la liberté ne devait perdurer à l’issue de cette expédition. Le 1er juillet 1802, Napoléon écrit au général Leclerc en ces termes :

« Défaites-nous de ces Africains dorés, et il ne nous restera plus rien à désirer ».

Mais…les projections françaises ne prenaient pas la mesure de la révolte qui se profilait et mènerait à une défaite napoléonienne et à la victoire historique des Noirs.

L’illusion de la force française

Le 3 février 1802, Leclerc écrit une lettre à bord du vaisseau l’Océan, en rade du Cap. Elle s’adresse à Christophe qui refuse de recevoir l’escadre française sur ordre de Toussaint, en tournée dans la partie espagnole. Les courriers hostiles se multiplient. Leclerc le somme, en vain, de rendre les Forts Picolet et Belair sous peine de représailles. Le lendemain, l’armée française attaque et c’est sous les boulets de canons des vaisseaux que Christophe décide de mettre le feu à la ville avant de s’enfuir. Leclerc prend le Cap, Belair, la Bouque et s’empare du Fort Liberté en tuant la moitié de la garnison.

Toussaint Louverture reçoit une lettre du général français Rochambeau, secondant Leclerc au Cap, lui annonçant le massacre de nombreux soldats. Pour Toussaint, la guerre est déclarée. Il fait le tour de ses généraux pour donner l’ordre de se battre jusqu’à la mort et d’utiliser la technique de la « terre brûlée » si nécessaire. Puis il reçoit une lettre de Leclerc qui souhaite le rencontrer, et à laquelle il ne donne pas de suite.

En ce début de bataille, la situation se complique dans les deux camps. Les escadres de Flessingue, Cadix, Toulon et du Havre ne sont toujours pas arrivées. Leclerc n’a que 9 400 hommes au Cap alors qu’il estime à 17 000 ceux de Toussaint. Les villes sont brûlées, la nourriture et les munitions commencent à manquer. Afin de maintenir l’illusion d’une domination et le moral des troupes, Leclerc use de subterfuges. Il ment sur le nombre de soldats présents sur l’île, garantit aux Noirs le maintien de leur liberté s’ils se rallient à la France et rassure les planteurs sur l’administration future qui préservera leurs biens. Faute de troupes, c’est une guerre psychologique qui est menée.

« Braves Noirs, souvenez-vous que la France seule reconnaît la liberté et l’égalité de vos droits », pouvait-on lire sur les drapeaux français à Saint-Domingue.

De son côté, Toussaint voit les cultivateurs l’abandonner et constate les avancées de l’armée française. D’autres généraux Noirs finissent par changer de camp : Clairveaux, Laplume et Maurepas se soumettent également. Les Français contrôlent toute la partie espagnole. Mais Leclerc est malade, la fièvre jaune fait des ravages dans les rangs et Toussaint a encore le soutien de nombreux marrons qui tiennent les montagnes.

Toussaint pris dans un guet-apens

Le 8 mai 1802, conformément à la volonté du premier Consul exprimée dans la lettre que ses enfants lui avaient remis, Toussaint se rend au Cap et fait sa soumission à Leclerc. Pour le « Premier des Noirs », c’est un sacrifice nécessaire pour préserver son peuple et cela lui laisse le temps d’élaborer une stratégie. Le général lui assure une protection française, la conservation de son grade et de ceux de ses généraux ainsi que le maintien de la liberté des Noirs. Il l’assigne à résidence et lui ordonne d’entreprendre le désarmement de tous les cultivateurs. L’accord est conclu.

Toussaint rentre chez lui à d’Ennery où il possède quatre habitations. Mais Leclerc n’a pas confiance, il le considère comme « l’homme du monde le plus faux et le plus dissimulé ». Dessalines, désormais du côté français, lui rapporte que Toussaint conspire auprès des cultivateurs. Des lettres interceptées confirment qu’il envisage de reprendre la colonie grâce aux ravages que la fièvre jaune cause au sein de l’armée. Toussaint reçoit une lettre de Leclerc l’accusant de garder des hommes armés près de lui et le proclame hors la loi. Au même moment, le général français Brunet l’invite à se rendre chez lui au plus vite afin de dissiper les malentendus. Il l’assure de son amitié et suspecte des traîtres de lui vouloir du mal. Toussaint, pensant trouver un allié côté français, s’y rend avec son fils Placide. Il lui montre la lettre de Leclerc et commence à discuter lorsque Brunet s’excuse pour sortir un moment. Un homme, suivi d’une dizaine d’autres entre dans la pièce. Toussaint croyant à une attaque s’apprête à les attaquer quand l’aide camp lui annonce qu’il est en état d’arrestation. Il comprend alors la traîtrise de Brunet et le piège dans lequel il vient de tomber. Attaché « comme un criminel », il est conduit à bord du vaisseau la Créole qui l’emmène au Cap. Brunet ordonne à ses soldats d’arrêter le reste de sa famille qui fuit dans les montagnes. Sa femme, ses nièces et son fils Isaac sont embarqués sur la Guerrière.

La trahison de l’armée française

Leclerc assure à Napoléon dans sa lettre du 24 juin 1802 qu’il touche au but. Comme prévu, tous les généraux Noirs sont à sa disposition : « Dessalines désarme l’Ouest. Sous quinze jours, Maurepas, Christophe et Clairveaux désarmeront le Nord ». C’est sans compter sur le courage et la persévérance du peuple. À l’annonce de l’arrestation de Toussaint, la révolte reprend de plus belle. L’Île de la Tortue, le Port de Paix, Saint-Louis, Plaisance, le Gros Morne et d’autres quartiers s’insurgent contre la traîtrise de l’armée française et réclament la libération de leur chef.

Arrivés au Cap, Toussaint et sa famille sont transportés à bord du Héros commandé par l’amiral Savary. S’adressant à lui et à son peuple, il déclare :

« En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs, il repoussera parce que les racines en sont profondes et nombreuses ».

La famille Louverture part dans la nuit du 15 au 16 juin 1802 pour arriver à Brest le 9 juillet. Arrivés en France, Toussaint et son compagnon Mars Plaisir, sont conduits à Besançon dans la nuit du 22 au 23 août. Sans aucun jugement dû à son grade, le général en chef de Saint-Domingue est enfermé au Château du Fort de Joux (dans le Doubs) qui deviendra son tombeau, le 7 avril 1803. Sa femme Suzanne et ses fils furent exilés à Bayonne, puis à Agen.

De son cachot, Toussaint espérait la reconnaissance de son dévouement à la République et concluant sa lettre adressée à Napoléon, il écrivait :

« Premier consul, père de tous les militaires, juge intègre, défenseur de l’innocence, prononcez donc sur mon sort ; mes plaies sont très profondes ; portez-y le remède salutaire pour les empêcher de jamais s’ouvrir ; vous êtes médecin ; je compte entièrement sur votre justice et balance[iii] ».

Napoléon, exilé à l’île d’Elbe puis à Sainte-Hélène, lui a donné raison : « Je devais me contenter de gouverner par l’intermédiaire de Toussaint »

 

Sources:

[i] Mémoires du général Toussaint-Louverture, écrits par lui-même, pouvant servir à l’histoire de sa vie par Saint-Rémy ,1853. Réédités pour la première fois par Jacques de Cauna en 2009 (Ed. La Girandole).
[ii] Lettre écrite par le Premier Consul au Citoyen Toussaint Louverture, Général en chef de l’armée de Saint Domingue, le 18 novembre 1801 dans les « Lettres du général Leclerc » par Paul Roussier, 1937
[iii] Mémoires du général Toussaint-Louverture, écrits par lui-même, pouvant servir à l’histoire de sa vie par Saint-Rémy ,1853. Réédités pour la première fois par Jacques de Cauna en 2009 (Ed. La Girandole).

[iii] Lettres du général Leclerc, commandant en chef de l’armée de Saint Domingue en 1802, publiées par Paul Roussier en 1937.

[iii] Antoine Métral, Histoire de l’expédition des Français à Saint Domingue, sous le consulat Bonaparte, 1825

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