Le 15 février 2026, le président ghanéen John Dramani Mahama a annoncé le dépôt prochain d’une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies visant à qualifier la traite transatlantique des Africains de « crime le plus grave contre l’humanité ». Au-delà de la déclaration symbolique, cette initiative soulève des questions juridiques, diplomatiques et mémorielles majeures. Que peut réellement produire une telle reconnaissance ? Et comment inscrire l’histoire de l’esclavage dans le droit international contemporain ?
Le Ghana peut-il faire reconnaître la traite négrière comme crime contre l’humanité ?
Le 15 février 2026, lors du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, le président du Ghana John Dramani Mahama a annoncé que son pays soumettrait en mars à l’Assemblée générale des Nations unies un projet de résolution visant à reconnaître officiellement la traite transatlantique et l’esclavage racialisé comme « le crime le plus grave contre l’humanité ». Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de mobilisation continentale croissante autour des réparations et de la justice historique.
Le Ghana occupe une place particulière dans cette dynamique. Premier État d’Afrique subsaharienne à accéder à l’indépendance en 1957 sous la direction de Kwame Nkrumah, il s’est progressivement positionné comme un acteur central des politiques mémorielles diasporiques. Les forts de Cape Coast et d’Elmina, anciens centres majeurs du commerce atlantique des captifs, sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979. En 2019, l’« Year of Return » organisée par Accra visait à renforcer les liens avec les descendants de la diaspora africaine.
L’initiative de 2026 s’inscrit également dans la continuité des revendications portées par la Communauté caribéenne (CARICOM), qui plaide depuis plus d’une décennie pour des réparations liées à l’esclavage et à la colonisation. Le Ghana affirme agir en concertation avec plusieurs États africains et caribéens, cherchant à inscrire la mémoire de la traite dans le langage du droit international.
La traite transatlantique s’est développée du XVe au XIXe siècle, principalement entre l’Afrique de l’Ouest et centrale et les Amériques. Les estimations les plus reconnues, issues notamment du Trans-Atlantic Slave Trade Database, évaluent à environ 12 à 12,5 millions le nombre d’Africains embarqués de force à destination du continent américain. Environ 10 à 10,7 millions auraient survécu à la traversée.
Les principales puissances impliquées furent le Portugal, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la France, les Provinces-Unies et, plus tard, les États-Unis. La traite atlantique constitua un système économique intégré reliant production de matières premières (sucre, coton, tabac) et accumulation de capital en Europe et dans les colonies.
Il est historiquement établi que des acteurs africains locaux participèrent également aux circuits de capture et de vente de captifs. Cette participation, bien documentée par l’historiographie contemporaine, ne doit toutefois pas être assimilée à une symétrie structurelle : le commerce atlantique reposait sur une demande extérieure massive, organisée par des puissances maritimes européennes disposant des infrastructures navales et financières.
Les conséquences démographiques, sociales et économiques pour l’Afrique demeurent débattues par les historiens, mais le consensus souligne un impact durable sur les structures politiques régionales et sur les trajectoires de développement.
Le concept de « crime contre l’humanité » apparaît formellement dans le droit international après la Seconde Guerre mondiale, notamment lors du Tribunal de Nuremberg (1945–1946). Il désigne des actes commis contre des populations civiles dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique.
L’article 7 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (1998) inclut l’esclavage parmi les crimes contre l’humanité lorsqu’il est pratiqué dans un contexte d’attaque généralisée ou systématique contre une population civile.
Cependant, la traite transatlantique est antérieure à l’émergence de ces catégories juridiques modernes. Le principe de non-rétroactivité du droit pénal international pose donc une difficulté : peut-on juridiquement qualifier des faits antérieurs à la codification contemporaine ?
Certains juristes défendent l’idée que la prohibition de l’esclavage relevait déjà, au XVIIIe et XIXe siècles, d’un principe émergent du droit des gens. D’autres soulignent que la qualification actuelle serait nécessairement symbolique et non pénale. Une résolution de l’Assemblée générale n’aurait pas d’effet contraignant en matière de poursuites, mais elle pourrait produire une reconnaissance normative.
Il convient de distinguer reconnaissance morale et responsabilité juridique. Une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies n’a pas de force contraignante. Elle exprime une position politique collective mais ne crée pas d’obligations financières automatiques.
Les demandes de réparations portées par CARICOM reposent sur un argument historique et moral, combiné à des revendications liées aux inégalités contemporaines. Toutefois, le passage du symbolique au matériel implique des négociations diplomatiques complexes.
L’expérience internationale montre que les processus de reconnaissance (comme ceux relatifs à l’apartheid sud-africain ou à la Shoah) peuvent prendre des formes variées : excuses officielles, programmes éducatifs, fonds mémoriels. Chaque cas demeure spécifique.
L’initiative ghanéenne intervient dans un contexte de redéfinition des relations Afrique–Occident. Les débats sur la restitution des œuvres d’art, les réparations coloniales et la justice climatique traduisent une montée des revendications historiques.
Pour les États africains, inscrire la traite transatlantique dans le langage du droit international permet de déplacer la question du registre moral vers celui des normes globales. Il s’agit moins d’obtenir immédiatement des compensations financières que de faire reconnaître une hiérarchie des crimes historiques.
Pour les anciennes puissances coloniales, une telle reconnaissance pourrait susciter des débats internes sensibles, notamment en Europe et en Amérique du Nord, où la mémoire de l’esclavage demeure politiquement polarisée.
Au-delà du droit, la démarche du Ghana renvoie à une économie mondiale de la mémoire. Les forts de Cape Coast et d’Elmina symbolisent un passé désormais intégré au patrimoine mondial. Le tourisme mémoriel, les productions culturelles (cinéma, littérature, musées) participent à la construction d’un récit transnational.
La reconnaissance internationale pourrait renforcer ces dynamiques en consolidant une mémoire globale de la traite, déjà présente dans les programmes de l’UNESCO et dans les commémorations internationales.
Ghana et l’ONU : vers la reconnaissance du crime de la traite ?
L’initiative du Ghana visant à faire reconnaître la traite transatlantique comme « le crime le plus grave contre l’humanité » ne saurait être réduite à un geste symbolique isolé. Elle s’inscrit dans une stratégie diplomatique plus large visant à inscrire l’histoire de l’esclavage dans le langage du droit international contemporain.
Juridiquement, la résolution aurait une portée essentiellement normative et politique. Historiquement, elle contribuerait à affirmer une lecture structurante de la modernité atlantique. Diplomatiquement, elle pourrait reconfigurer certains équilibres mémoriels entre Afrique, Europe et Amériques.
Si le passé ne peut être modifié, sa qualification demeure un enjeu central des relations internationales contemporaines. La reconnaissance constitue peut-être moins une fin qu’un instrument : celui par lequel les États cherchent à transformer la mémoire en levier politique.
Notes et références
- Nations unies, Charte des Nations unies, 1945.
- Assemblée générale des Nations unies, Résolution 60/147 (2005), Basic Principles and Guidelines on the Right to a Remedy and Reparation.
- Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 17 juillet 1998, art. 7 (crime contre l’humanité).
- Convention relative à l’esclavage, Société des Nations, 1927.
- Convention supplémentaire relative à l’abolition de l’esclavage, ONU, 1956.
- UNESCO, The Slave Route Project, rapports officiels (depuis 1994).
