En 1834, quelques centaines d’Afro-Américains débarquent à Cape Palmas, sur la côte occidentale de l’Afrique. Leur ambition est immense : fonder une société libre, loin du racisme et des humiliations subies aux États-Unis. 23 ans plus tard, leur République disparaît, absorbée par le Liberia voisin. L’épisode est bref, presque effacé des manuels, mais il concentre toutes les contradictions du XIXᵉ siècle atlantique : abolitionnisme ambigu, colonisation sous bannière philanthropique, souveraineté proclamée sans assise sociale réelle, fracture durable entre élites diasporiques et populations autochtones.
La Republic of Maryland (parfois appelée Maryland-in-Africa) fut moins un État qu’une projection politique. Elle naquit d’une angoisse américaine, s’enracina dans une utopie de retour, et s’effondra sous le poids d’une réalité africaine qu’elle n’avait ni comprise ni intégrée.
Maryland-in-Africa : l’illusion d’un retour ou la naissance d’un État sans nation ?
L’onde de choc haïtienne

Pour comprendre la naissance de Maryland-in-Africa, il faut revenir à 1804. L’indépendance d’Haïti ne constitue pas seulement une rupture dans l’histoire coloniale ; elle agit comme un séisme idéologique aux États-Unis. Pour la première fois, une révolution d’esclaves triomphe et fonde un État souverain noir. L’événement nourrit l’espérance des opprimés et la panique des sociétés esclavagistes.
Dans les États du Sud, la peur d’une insurrection généralisée se diffuse. Dans les États du Nord, où l’abolition progresse, une autre inquiétude émerge : que faire des affranchis ? L’égalité civile complète demeure inacceptable pour une large partie de l’opinion. Le racisme structurel traverse abolitionnistes modérés et propriétaires d’esclaves. Une idée s’impose alors comme compromis : organiser le départ des Noirs libres vers l’Afrique.
En 1816 est fondée l’American Colonization Society (ACS). L’organisation réunit des profils idéologiquement opposés : des humanitaires persuadés d’offrir un avenir meilleur aux Afro-Américains, et des esclavagistes soucieux d’éloigner une population libre perçue comme subversive. L’objectif officiel est généreux (le “retour” en Afrique) mais la logique implicite est politique : stabiliser l’ordre racial américain.
Le terme de “repatriement” est trompeur. La majorité des candidats au départ sont nés aux États-Unis ; leurs ancêtres ont été déportés parfois deux siècles plus tôt. L’Afrique n’est pas une patrie vécue, mais une abstraction morale, une terre idéalisée où l’on pourrait recommencer l’histoire.
Dans ce contexte, la Maryland State Colonization Society, branche autonome liée à l’État du Maryland, décide de créer sa propre implantation. En 1834, une expédition établit une colonie à Cape Palmas, au sud-est du Liberia naissant.

Le choix du site n’est pas anodin. Cape Palmas occupe une position stratégique sur la côte, à proximité des territoires habités par les peuples Grebo et Kru. Le lieu permet un contrôle des échanges côtiers et ouvre un accès potentiel à l’intérieur des terres.
Les institutions mises en place reproduisent celles des États-Unis : gouverneur, assemblée, codes juridiques inspirés du droit américain. La colonie se pense comme une extension culturelle et politique de l’Amérique, transplantée en Afrique. La langue officielle est l’anglais, la religion dominante le protestantisme.
Mais cette transplantation se heurte à une donnée fondamentale : la terre n’est pas vide. Les sociétés locales disposent de structures politiques, de réseaux commerciaux, de traditions territoriales. L’installation marylandaise repose sur des traités inégaux, souvent mal compris, qui instaurent une cohabitation fragile.
John Brown Russwurm : l’ambiguïté d’un leadership diasporique

À la tête de la colonie se trouve John Brown Russwurm, intellectuel afro-américain, journaliste et militant. Il incarne le paradoxe du projet : formé dans le débat abolitionniste américain, il en vient à défendre la colonisation comme solution pragmatique.
Russwurm croit à la possibilité d’un État noir autonome en Afrique. Mais il doit composer avec une faiblesse structurelle : la colonie reste dépendante financièrement et logistiquement des États-Unis. Les ressources sont limitées, les arrivées de colons irrégulières, la population trop faible pour assurer une défense efficace.
Son autorité politique repose davantage sur une légitimité morale que sur une puissance réelle. Il gouverne une minorité diasporique au milieu de populations autochtones numériquement dominantes.
1854 : la proclamation d’une souveraineté fragile

Le 29 mai 1854, Maryland proclame son indépendance. L’acte est solennel. La jeune République adopte ses symboles nationaux et affirme sa volonté d’exister en tant qu’État souverain.
Mais la souveraineté est d’abord juridique. La population ne dépasse guère quelques milliers de personnes. L’économie repose sur le commerce côtier et l’exportation de produits agricoles. L’armée est embryonnaire.
Plus grave encore, la République ne dispose pas d’une nation unifiée. Les colons afro-américains forment une élite distincte, culturellement et socialement séparée des Grebo et des Kru. Ils se perçoivent souvent comme porteurs d’une mission civilisatrice, reproduisant, paradoxalement, les hiérarchies qu’ils ont subies aux États-Unis.
Maryland devient ainsi un État sans nation : une construction institutionnelle sans intégration sociale profonde.

Les tensions avec les populations locales ne tardent pas à s’intensifier. Les Grebo, en particulier, contestent l’expansion territoriale de la République. Les différends commerciaux et fonciers dégénèrent en affrontements armés.
La guerre éclate en 1856. Maryland, incapable de soutenir un conflit prolongé, sollicite l’aide du Liberia. Cette dépendance militaire scelle son destin.
L’épisode révèle une erreur fondamentale du projet colonial afro-américain : avoir sous-estimé la complexité politique et démographique des sociétés africaines. Les colons ont importé un modèle étatique sans construire de légitimité locale.
1857 : l’annexion et la fin de l’illusion

En 1857, Maryland accepte son annexion par le Liberia. L’indépendance n’aura duré que trois ans.
Le Liberia lui-même, fondé par l’ACS, repose sur une structure similaire : domination politique des Americo-Liberians sur les populations autochtones. La fusion de Maryland dans le Liberia ne résout pas la fracture ; elle l’intègre dans un cadre plus vaste.
L’expérience marylandaise disparaît comme entité souveraine, mais elle laisse une empreinte durable dans l’histoire politique libérienne.
L’économie de Maryland dépend principalement du commerce maritime. Elle ne parvient pas à structurer un arrière-pays intégré.
L’absence d’intégration régionale rend l’État vulnérable. Les revenus sont insuffisants pour financer une administration robuste ou une défense crédible. La République vit dans une économie de comptoir, exposée aux fluctuations atlantiques.
La Republic of Maryland soulève une question délicate : le projet était-il une tentative de libération ou une colonisation inversée ?
Les colons afro-américains, eux-mêmes victimes du racisme américain, adoptent en Afrique des attitudes de supériorité culturelle. La mission civilisatrice, la christianisation et la centralisation politique traduisent une logique d’implantation élitaire.
Le projet n’aboutit pas à une fusion culturelle. Il instaure un dualisme durable.

L’histoire de Maryland en Afrique n’est pas une simple anecdote coloniale. Elle constitue un laboratoire des contradictions diasporiques.
Elle interroge le mythe du “retour”. Peut-on reconstruire une nation sur la base d’une mémoire fragmentée ? Peut-on transposer un modèle institutionnel sans enracinement social ?
Maryland échoue parce qu’elle confond souveraineté et implantation, légitimité et proclamation, mémoire et territoire.
L’utopie et le réel…
La Republic of Maryland fut une tentative audacieuse, portée par l’espoir et minée par ses ambiguïtés. Elle révèle la complexité de l’Atlantique noir au XIXᵉ siècle : aspirations à l’autonomie, poids des structures raciales américaines, difficulté d’articuler diaspora et sociétés africaines.
Son existence brève rappelle une vérité politique intemporelle : un État ne naît pas d’une déclaration, mais d’un consensus territorial et social. Maryland avait une Constitution ; elle n’avait pas une nation.
Et c’est dans cet écart que s’est jouée sa disparition.
Notes et références
- Burin, Eric. Slavery and the Peculiar Solution: A History of the American Colonization Society. Gainesville: University Press of Florida, 2005.
- Clegg, Claude A. III. The Price of Liberty: African Americans and the Making of Liberia. Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2004.
- Shick, Tom W. Behold the Promised Land: A History of Afro-American Settler Society in Nineteenth-Century Liberia. Baltimore: Johns Hopkins University Press, 1980.
- Akpan, M. B. “Black Imperialism: Americo-Liberian Rule over the African Peoples of Liberia, 1841–1964.” Canadian Journal of African Studies, vol. 7, no. 2, 1973, pp. 217–236.
- Liebenow, J. Gus. Liberia: The Evolution of Privilege. Ithaca: Cornell University Press, 1969.
- Huberich, Charles Henry. The Political and Legislative History of Liberia. New York: Central Book Company, 1947.
- American Colonization Society. Annual Reports of the American Colonization Society. Washington D.C., 1818–1860.
- Russwurm, John Brown. The Liberian Herald (archives, 1830s–1840s).

