Le 4 février 1999, dans le Bronx, à New York, un jeune homme de 23 ans nommé Amadou Diallo est abattu par la police américaine. En quelques secondes, quarante-et-un coups de feu sont tirés par quatre agents du New York Police Department. 19 balles atteignent son corps. Amadou Diallo meurt sur le seuil de l’immeuble où il résidait. Il n’était pas armé. L’objet que les policiers ont pris pour une arme était un simple portefeuille. Cet événement, à la fois brutal et banal dans son déroulement, s’impose rapidement comme l’une des affaires les plus marquantes de l’histoire contemporaine des violences policières aux États-Unis.
Le meurtre d’Amadou Diallo : une affaire emblématique des violences policières aux États-Unis



Amadou Diallo est né en 1975 en Guinée. Issu d’une famille peule relativement aisée, il grandit entre plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avant de quitter le continent. Il vit un temps au Liberia, puis en Thaïlande, avant de s’installer à New York en 1996. Comme de nombreux jeunes migrants africains de sa génération, il espère y trouver une stabilité économique et un avenir meilleur. À New York, il mène une vie discrète, travaille comme vendeur ambulant et partage un appartement dans le quartier de Soundview, dans le Bronx, chez des proches. Il n’a pas de casier judiciaire, ne fréquente pas de réseaux criminels et n’a jamais été signalé pour des faits de violence.
Dans la nuit du 3 au 4 février 1999, peu après minuit, quatre policiers en civil de la Street Crime Unit patrouillent dans le secteur. Cette unité, créée pour lutter contre la criminalité violente, est alors connue pour ses méthodes agressives et son recours fréquent aux contrôles ciblés. Les agents affirment rechercher un suspect correspondant au signalement d’un violeur en série. Ils aperçoivent Amadou Diallo devant son immeuble. Selon leur version, son comportement leur paraît suspect. Ils affirment qu’il ne répond pas immédiatement à leurs injonctions et qu’il recule vers l’entrée du bâtiment. Diallo, surpris, se réfugie dans le vestibule et sort un objet de sa poche. Les policiers disent avoir cru qu’il s’agissait d’une arme à feu.
Un premier coup de feu est tiré. Puis la situation dégénère instantanément. Les quatre agents ouvrent le feu de manière quasi simultanée. En quelques secondes, 41 balles sont tirées. 19 atteignent Diallo, notamment au thorax et à l’abdomen. Il s’effondre et meurt sur place. Aucun tir n’a été dirigé vers les policiers. Aucun projectile ne provient de la victime. La scène est rapidement sécurisée, mais les images et les premiers rapports font état d’un déluge de balles sans commune mesure avec la menace réelle.


L’annonce de la mort d’Amadou Diallo provoque une onde de choc immédiate. À New York, mais aussi dans d’autres grandes villes américaines, des manifestations sont organisées. Des responsables politiques, des leaders communautaires et des organisations de défense des droits civiques dénoncent un usage disproportionné de la force et un cas manifeste de profilage racial. Le fait que Diallo soit noir, africain et immigrant devient central dans l’analyse de l’affaire. Pour beaucoup, il incarne une réalité structurelle : celle d’une peur policière projetée sur des corps noirs perçus comme dangereux avant même toute interaction réelle.
Le procureur de New York décide d’inculper les quatre policiers pour meurtre au second degré et homicide involontaire. Face à la pression médiatique et au climat de tension, le procès est délocalisé à Albany, loin du Bronx et de ses habitants. Le procès s’ouvre en janvier 2000. Les débats portent essentiellement sur la perception du danger par les policiers, sur leur entraînement et sur la doctrine du recours à la force. La défense insiste sur le stress, la rapidité de la situation et la croyance sincère des agents d’être en danger de mort. L’accusation, elle, met en avant le nombre de tirs, l’absence d’arme et le caractère manifestement excessif de la riposte.
Le 25 février 2000, après plusieurs semaines d’audience, le verdict tombe. Les quatre policiers sont acquittés de toutes les charges. La décision provoque une nouvelle vague de colère et de manifestations. Pour de nombreux observateurs, ce verdict illustre l’extrême difficulté à obtenir une condamnation pénale d’agents de police aux États-Unis, même dans des cas impliquant un usage létal manifestement disproportionné.
Sur le plan institutionnel, l’affaire Diallo entraîne néanmoins des conséquences. En 2002, la Street Crime Unit est dissoute par le NYPD. La ville de New York conclut un accord à l’amiable avec la famille Diallo, qui reçoit une indemnisation de trois millions de dollars, sans reconnaissance officielle de responsabilité. Cette compensation, si elle marque une reconnaissance indirecte du préjudice subi, ne répond pas à la question centrale de la responsabilité pénale.
Avec le recul, le meurtre d’Amadou Diallo apparaît comme un jalon dans une longue histoire. Il précède d’autres affaires devenues emblématiques, comme celles de Sean Bell, Eric Garner, Michael Brown ou George Floyd. À chaque fois, le même schéma se dessine : une interaction policière banale, une perception exagérée du danger, un usage massif de la force, puis un débat national sur le racisme systémique et la justice. L’affaire Diallo, en ce sens, ne relève pas de l’exception, mais d’un fonctionnement structurel.
Pour l’historien, cette affaire ne peut être comprise uniquement à travers le prisme judiciaire. Elle s’inscrit dans une histoire longue de la condition noire aux États-Unis, marquée par l’esclavage, la ségrégation, puis par une surveillance policière accrue des quartiers afro-américains et immigrés. Elle révèle également la place spécifique des Africains noirs dans l’imaginaire américain de la fin du XXe siècle : perçus à la fois comme étrangers, invisibles et potentiellement menaçants.

Amadou Diallo n’était ni militant, ni délinquant, ni figure publique. Il était un individu ordinaire, dont la mort a acquis une dimension historique précisément parce qu’elle résume une mécanique impersonnelle. Son nom est devenu un symbole, non par volonté militante, mais parce que son décès a rendu visible une réalité que beaucoup vivaient déjà sans qu’elle ne soit pleinement reconnue.
27 ans après les faits, l’affaire Diallo demeure une référence incontournable dans l’étude des violences policières contemporaines. Elle rappelle que l’histoire ne se limite pas aux grandes décisions politiques ou aux conflits armés, mais qu’elle se joue aussi dans des halls d’immeubles, en quelques secondes, lorsque des institutions censées protéger produisent la mort. Amadou Diallo appartient désormais à cette mémoire tragique, non comme une figure abstraite, mais comme un homme réel dont la vie s’est arrêtée à cause d’une peur, d’une doctrine et d’un système.
Notes et références
- Michael Cooper, “Officers in Bronx Fire 41 Shots, And an Unarmed Man Is Killed”, The New York Times, 5 février 1999.
- Ginger Thompson et Garry Pierre-Pierre, “Portrait of Slain Immigrant: Big Dreams and a Big Heart”, The New York Times, 12 février 1999.
- Jane Fritsch, “The Diallo Verdict: The Overview; 4 Officers In Diallo Shooting Are Acquitted Of All Charges”, The New York Times, 26 février 2000.
- “The Diallo Case: A Timeline”, The New York Times, archives, 1999–2000.
- Shielded from Justice: Police Brutality and Accountability in the United States, Human Rights Watch, 1998.
- United States of America: Police Brutality and Excessive Use of Force, Amnesty International, 1999.
