Les Lançados, architectes discrets de la traite

Bien avant la stabilisation des comptoirs fortifiés et l’affirmation des souverainetés européennes, une catégorie d’hommes s’installa durablement sur les côtes d’Afrique de l’Ouest, hors de tout cadre institutionnel strict. Ni conquérants au sens classique, ni simples aventuriers sans attaches, ces individus (connus sous le nom de lançados) jouèrent un rôle déterminant dans la mise en place des premiers réseaux commerciaux transatlantiques. Leur importance fut longtemps minimisée. Elle mérite aujourd’hui d’être réévaluée, tant leur action éclaire la genèse de la traite esclavagiste et, plus largement, les mécanismes initiaux de la mondialisation moderne.

Les lançados ou comment des Européens installés en Afrique ont structuré la traite atlantique

Le terme lançado (littéralement « jeté dehors ») apparaît dans les sources portugaises dès la fin du XVe siècle. Il désigne des Européens, majoritairement originaires du Portugal, qui se sont installés volontairement ou par contrainte sur les côtes africaines, en marge de l’autorité royale. Certains sont des marchands indépendants cherchant à échapper aux taxes et aux monopoles. D’autres sont des degredados, condamnés à l’exil. Beaucoup sont des Juifs ou des Nouveaux-Chrétiens fuyant les persécutions inquisitoriales.

Ce qui unit ces profils disparates est moins leur origine sociale que leur position structurelle : ils prospèrent dans l’interstice entre la souveraineté européenne revendiquée et la réalité du pouvoir africain local. Là où la Couronne portugaise prétend exercer un contrôle exclusif, les lançados démontrent par leur simple présence la faiblesse de cet appareil impérial naissant.

Au tournant des XVe et XVIe siècles, la monarchie portugaise ambitionne d’imposer un monopole sur le commerce de la côte ouest-africaine, notamment sur celui des captifs. Cette politique repose sur la création de feitorias, comptoirs fortifiés censés centraliser échanges et fiscalité. En théorie, toute transaction doit passer par ces relais officiels.

En pratique, la longueur du littoral, la dispersion des populations et l’autonomie des royaumes africains rendent ce contrôle illusoire. Les lançados exploitent cette faille. Installés en Sénégambie, en Casamance, dans les estuaires du Cacheu et du Geba, ou jusqu’à la Sierra Leone, ils commercent directement avec les autorités locales, souvent avec leur consentement explicite. Les archives royales portugaises témoignent d’ailleurs d’une inquiétude constante face à ces réseaux « illégaux », accusés de priver la Couronne de revenus substantiels.

Contrairement aux agents des feitorias, les lançados vivent durablement au sein des sociétés africaines. Ils épousent des femmes issues de lignages influents, scellant ainsi des alliances politiques et commerciales. Ces unions donnent naissance à une descendance métisse, bilingue et biculturelle, qui devient rapidement indispensable aux échanges entre Européens et Africains.

Cette intégration n’est ni accidentelle ni philanthropique. Elle répond à une logique de sécurisation des flux commerciaux. En s’insérant dans les structures locales, les lançados obtiennent protection, information et accès privilégié aux marchés intérieurs. Peter Mark a montré que ces communautés luso-africaines formaient une véritable « diaspora oubliée », occupant une position clé dans la formation du monde atlantique.

Les lançados ne se contentent pas d’échanger des produits de luxe ou des denrées exotiques. Leur activité couvre un spectre large : armes à feu, tissus, alcool, épices ; et, très tôt, êtres humains. Ils construisent parfois leurs propres embarcations, recrutent des auxiliaires africains (grumetes) et organisent des circuits de transport indépendants.

Certaines sources indiquent que, dans certaines zones, leurs communautés devinrent suffisamment puissantes pour imposer leur volonté par la force, sans craindre de représailles immédiates. Cette capacité coercitive rappelle que leur intégration locale ne les empêchait pas de recourir à la violence, lorsque leurs intérêts économiques l’exigeaient.

C’est sur ce point que toute lecture romantisée des lançados doit être abandonnée. Les travaux historiographiques convergent : les lançados furent des acteurs à part entière de la traite atlantique. Ils achetaient des captifs issus de conflits régionaux, facilitaient leur regroupement sur la côte, puis les revendaient aux négociants européens ; portugais, mais aussi français, anglais et hollandais dès le XVIe siècle.

Dans certains cas, ils participaient eux-mêmes à l’organisation du transport maritime. Leur rôle d’intermédiaires permettait de fluidifier un commerce encore fragile, en reliant des marchés intérieurs africains aux circuits transatlantiques. Sans ces relais locaux, l’essor rapide de la traite aurait été matériellement impossible sur de vastes portions du littoral ouest-africain.

L’Histoire générale de l’Afrique publiée par l’UNESCO souligne clairement que la traite ne saurait être comprise sans prendre en compte ces réseaux hybrides, situés à la jonction de plusieurs mondes économiques et politiques.

Au fil du XVIIe siècle, la démographie européenne décline sur la côte. Les descendants métis des lançados deviennent majoritaires et constituent une élite locale. Ils contrôlent ports, routes fluviales et relations commerciales avec l’intérieur. Leur pouvoir repose autant sur leur connaissance des langues et des coutumes que sur leur maîtrise des réseaux atlantiques.

Cette élite n’est pas neutre. Elle bénéficie directement de la traite, qu’elle contribue à organiser et à sécuriser. Dans certaines régions de l’actuelle Guinée-Bissau, ces groupes dominent l’économie locale jusqu’au XVIIIe siècle, avant d’être progressivement marginalisés par la reprise en main coloniale portugaise.

À partir du XVIIIe siècle, la centralisation impériale s’accentue. La Couronne portugaise renforce son administration directe, négocie plus systématiquement avec les autorités africaines et marginalise les réseaux autonomes. Les lançados, absorbés par l’appareil colonial ou relégués à un rôle secondaire, perdent leur autonomie.

Leur disparition n’efface cependant pas leur héritage. Les structures commerciales, sociales et culturelles qu’ils ont contribué à bâtir continuent d’influencer durablement l’espace atlantique.

Les lançados occupent une place inconfortable dans l’histoire. Ils incarnent la complexité d’un monde atlantique en formation, où domination, collaboration et violence s’entremêlent. Les réhabiliter comme objets d’étude ne signifie ni les héroïser ni les diaboliser, mais les replacer à leur juste place : celle d’acteurs décisifs de la traite esclavagiste et de la première mondialisation.

En les étudiant, l’histoire de l’Afrique et de l’Atlantique cesse d’être un récit binaire opposant Europe et Afrique. Elle révèle un système plus profond, fait d’intérêts convergents, de compromis et de prédations partagées ; une matrice dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.

Sources

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

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