La révolte oubliée de 1811 ou quand des esclaves marchèrent sur La Nouvelle-Orléans

La révolte oubliée de 1811 ou quand des esclaves marchèrent sur La Nouvelle-Orléans
La révolte des esclaves de la Côte des Allemands, près de la Nouvelle-Orléans (États-Unis), en 1811.

Janvier 1811. Dans la moiteur hivernale des rives du Mississippi, une colonne de plusieurs centaines d’hommes armés, en haillons, progresse vers La Nouvelle-Orléans. Ce ne sont ni des pillards, ni des desperados. Ce sont des esclaves insurgés, rassemblés au cœur de la “Côte des Allemands”, une région agricole stratégique à une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville. Leur objectif est limpide : frapper le cœur du pouvoir esclavagiste, conquérir leur liberté par la force et faire trembler l’ordre racial qui les opprime. Leur tentative échouera dans le sang, leur mémoire sera enfouie, et leur insurrection (pourtant la plus vaste révolte d’esclaves de toute l’histoire des États-Unis) sombrera dans un oubli organisé.

La Louisiane de 1811 n’est pas encore un État américain à part entière. Elle est un territoire récemment racheté par les États-Unis à la France lors de la célèbre vente de la Louisiane (1803), mais dont la culture, les élites, et les structures sociales restent profondément marquées par l’héritage colonial français et espagnol. Une région de créoles blancs, de libres de couleur, d’esclaves nés en Afrique ou dans les Antilles, d’exilés haïtiens récemment débarqués après l’indépendance de Saint-Domingue. Un carrefour instable entre plusieurs mondes : républicain et monarchique, atlantique et continental, révolutionnaire et esclavagiste.

C’est ce contexte fragmenté, ce moment de flottement entre souverainetés, qui rend possible (et pensable) une insurrection d’une telle ampleur. Car la révolte du 8 janvier 1811 ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une dynamique transatlantique, celle des révolutions noires entamées à Saint-Domingue en 1791 et relayées dans les Amériques. Elle porte, derrière le tumulte des machettes et la violence des représailles, une idée : que les esclaves peuvent devenir des armées, et que la liberté ne s’accorde pas, mais se prend.

L’objectif de Nofi est de restituer la complexité de cet événement singulier. Revenir sur ses origines idéologiques, son organisation, son écrasement méthodique, mais aussi sur le long silence qui l’a entouré. Comprendre pourquoi une insurrection de cette envergure a si peu marqué les récits historiques américains, et ce que cela dit, non seulement de l’histoire des États-Unis, mais de leur mémoire sélective. Car la révolte de La Nouvelle-Orléans, plus qu’une simple flambée de violence servile, fut une tentative structurée de renversement. Et son oubli, une stratégie politique.

Une révolte née des cendres de Saint-Domingue

Au cœur de la révolte de janvier 1811 se trouve une figure opaque, mais centrale : Charles Deslondes. De son parcours, peu d’archives subsistent, mais ce que l’on sait suffit à comprendre l’intensité symbolique qu’il portait. Né à Saint-Domingue, probablement affranchi dans sa jeunesse, il est capturé ou vendu lors des bouleversements provoqués par la Révolution haïtienne, puis transféré dans les plantations sucrières de la Louisiane. Là, il devient l’un des nombreux Haïtiens exilés ayant connu la République noire avant d’être réduits en esclavage dans une société sudiste qui ignore jusqu’à leur passé.

Deslondes n’est pas un esclave ordinaire. Il occupe des fonctions de commandeur (c’est-à-dire de contremaître noir) sur la plantation du major Manuel Andry, à LaPlace. Cette position stratégique lui donne un accès direct aux ressources, aux hommes, aux itinéraires logistiques et aux flux d’informations. Il n’est donc pas seulement un meneur d’hommes par la force ou la persuasion : il est un stratège. Il sait ce que représente une insurrection bien pensée, pour en avoir vu les effets dans les campagnes de Saint-Domingue. Il n’a pas fui la Révolution haïtienne : il l’a transportée avec lui, enfouie, dans le silence des champs.

Autour de lui gravitent des esclaves venus des Antilles françaises (Haïti, Guadeloupe, Martinique) mais aussi des créoles de Louisiane, qui ont eux aussi grandi dans un environnement de circulation politique intense. L’idée d’un soulèvement collectif n’est donc pas étrangère à cette communauté. Elle est l’écho direct de ce qui s’est passé à Saint-Domingue deux décennies plus tôt : une armée d’esclaves, structurée, disciplinée, capable de faire plier un empire. Dans les esprits, Haïti n’est pas seulement un souvenir : c’est un modèle.

Les autorités de la Louisiane, d’ailleurs, en sont parfaitement conscientes. Depuis 1804, les mesures répressives se sont multipliées pour empêcher toute contagion haïtienne. La présence d’anciens libres réduits en esclavage est vécue comme une menace diffuse, un foyer idéologique difficile à éteindre. Les journaux de l’époque évoquent régulièrement la crainte d’un « Saint-Domingue américain », que les planteurs associent à la désintégration de l’ordre racial.

Mais l’influence haïtienne n’est pas la seule source d’inspiration. Gabriel Prosser, en 1800, avait tenté d’organiser une révolte massive en Virginie, reposant elle aussi sur une prise du pouvoir urbain. Jean Saint Malo, à la fin du XVIIIe siècle, avait rassemblé des centaines de fugitifs dans les marécages de Louisiane, formant une société d’esclaves libres et résistants. Ces figures ne sont pas seulement connues des historiens : elles circulent oralement parmi les esclaves, elles nourrissent les chants, les rumeurs, les récits d’espoir.

La révolte de 1811, portée par Deslondes et ses compagnons, s’inscrit donc dans une trame historique longue : celle des résistances noires à l’Atlantique nord. Elle n’est ni improvisée ni isolée. Elle est le fruit d’une transmission idéologique discrète, souterraine, mais tenace. Une idée a voyagé de Saint-Domingue aux champs de canne de la Louisiane : celle que la liberté n’est pas un don, mais un droit à conquérir. Et que, pour la conquérir, il faut des chefs, une tactique, et une mémoire.

L’insurrection dans les plantations de la Côte des Allemands

Le 8 janvier 1811, au petit matin, la révolte éclate sur la plantation du major Manuel Andry, à LaPlace, au cœur de la région alors surnommée la « Côte des Allemands », en raison des premiers colons européens qui s’y étaient établis. C’est là que Charles Deslondes et ses complices donnent le signal de l’insurrection. L’assaut est brutal, déterminé. Le fils du major est tué, Andry lui-même gravement blessé. La maison principale est mise à sac, les armes récupérées, les réserves incendiées. Les insurgés se mettent en marche.

Dès les premières heures, l’ampleur du soulèvement surprend. Selon les témoignages recueillis après la répression, entre 400 et 500 esclaves prennent part à la révolte. Un chiffre qui fait de l’insurrection de La Nouvelle-Orléans la plus importante révolte d’esclaves de toute l’histoire des États-Unis, devant celle de Nat Turner (1831). Les insurgés ne sont pas désorganisés. Armés de machettes, de haches, de bâtons affûtés et de quelques fusils récupérés, ils avancent en formation. Certains sont habillés avec des uniformes récupérés dans les habitations. Ils chantent, tambourinent, appellent les autres esclaves à les rejoindre. Ils marchent avec une direction claire : La Nouvelle-Orléans.

Le choix de cet itinéraire n’est pas anodin. Il ne s’agit pas simplement de fuir vers les marais ou d’atteindre une frontière protectrice. Le projet est politique. La prise de la ville, qui concentre le pouvoir militaire, commercial et administratif de la région, aurait pu servir de levier symbolique et stratégique. À la manière de l’assaut sur Port-au-Prince par les insurgés haïtiens deux décennies plus tôt, les révoltés visent le cœur du pouvoir blanc. Ils avancent plantation après plantation, incendiant les bâtiments, détruisant les registres, libérant ceux qui veulent se joindre à eux. Des groupes d’hommes à cheval servent d’éclaireurs. Des guetteurs préviennent des éventuels barrages.

L’ordre esclavagiste, brutalement surpris, chancelle pendant quelques heures. La panique gagne les familles de planteurs. Des miliciens sont mobilisés dans l’urgence. À La Nouvelle-Orléans, le gouverneur William Claiborne et le général Wade Hampton ordonnent la formation d’un corps expéditionnaire pour bloquer l’avancée. Mais le temps presse : à raison de plusieurs kilomètres par heure, les insurgés pourraient atteindre la ville en deux jours. Ce qui se joue alors est une bataille à distance entre deux logiques d’organisation : d’un côté, un pouvoir blanc soudain vulnérable, de l’autre, une armée d’esclaves décidée à renverser l’histoire.

La révolte ne se contente pas de gestes de vengeance. Elle trace un axe, une stratégie, une géographie de la reconquête. Pour la première fois sur le territoire américain, des esclaves tentent, collectivement, de prendre une ville entière pour y fonder une alternative. Ils ne se dissimulent pas. Ils se montrent. Leur progression, rythmée par le feu et les cris, est une déclaration de guerre. Une guerre menée contre un monde structuré par l’asservissement, mais qui n’avait jamais imaginé qu’il pouvait vaciller. Durant deux jours, ce monde vacille réellement.

Trahison, encerclement et répression militaire

Le 9 janvier, à peine vingt-quatre heures après le déclenchement de l’insurrection, un retournement brutal bouleverse le rapport de force. L’un des esclaves enrôlés dans la marche insurrectionnelle, pour des raisons inconnues (peur, pression, opportunisme), déserte les rangs des révoltés et se rend aux autorités locales. Son témoignage est décisif. Il révèle l’ampleur de la colonne, sa progression, sa destination probable et les noms de plusieurs meneurs. Grâce à ces informations, le gouverneur Claiborne et les généraux Hampton et Cushing peuvent organiser une riposte éclair.

La réaction est à la hauteur de la panique : rapide, massive, sans nuance. La milice territoriale est mobilisée à la hâte, épaulée par des troupes fédérales, mais aussi par des planteurs armés eux-mêmes. Ce n’est pas seulement une opération militaire ; c’est une croisade sociale. La perspective de voir La Nouvelle-Orléans tomber entre les mains d’esclaves révoltés est jugée inconcevable. L’objectif n’est pas la dispersion : c’est l’anéantissement.

L’affrontement a lieu le 10 janvier, dans les environs de Kenner, sur les bords du Mississippi. Mal équipés face à des hommes en armes et entraînés, les insurgés sont écrasés. Le combat tourne rapidement au massacre. Les récits d’époque évoquent au moins 66 tués parmi les esclaves, certains dans la mêlée, d’autres abattus en fuite. Plusieurs dizaines sont capturés, blessés ou non, et acheminés vers les plantations de la région, où des “tribunaux” improvisés sont convoqués dans les jours suivants.

La répression dépasse les standards judiciaires même du temps. À la plantation d’Estrehan, un conseil de guerre (composé de notables locaux, tous propriétaires d’esclaves) juge sommairement les prisonniers. En une journée, 16 condamnations à mort sont prononcées. L’exécution est publique, immédiate, spectaculaire. Les corps sont mutilés, les têtes tranchées, empalées et disposées à intervalles réguliers le long de la route entre la Côte des Allemands et La Nouvelle-Orléans. Chaque tête fichée sur une pique est une mise en garde pour ceux qui oseraient rêver d’émancipation. L’exemple doit frapper, figer, terroriser.

Deslondes lui-même, capturé vivant, subit un sort particulièrement cruel. Il est amputé de ses mains, torturé, exécuté, puis brûlé sur place. Ce traitement vise à faire de son corps un contre-mythe : réduire à néant toute forme d’héroïsation. Il ne doit pas mourir comme un chef de guerre, mais comme un criminel supplicié. Le message est clair : l’ordre esclavagiste ne tolère pas l’insubordination armée. Il la traite comme une lèpre à éradiquer, par le feu et l’exemple.

La violence de la répression ne s’explique pas seulement par la peur. Elle tient aussi à l’ampleur de ce que les insurgés ont osé envisager : prendre une ville, défier l’armée, abolir par la force un système économique tout entier. Pour cela, ils doivent être effacés ; physiquement, symboliquement, historiquement. Et c’est bien ce que s’emploie à faire l’appareil colonial américain dans les jours qui suivent. Le nettoyage est aussi militaire que mémoriel.

La révolte face au droit (jugement, spectacle et punition)

La révolte de janvier 1811 ne fut pas seulement écrasée sur le plan militaire. Elle fut également écrasée dans un théâtre judiciaire où la loi, loin d’être un rempart, servit de prolongement à la vengeance sociale. Les jugements rendus dans les jours qui suivirent les affrontements ne répondent à aucun des critères d’un procès équitable. Les conseils de guerre (comme celui convoqué à la plantation d’Estrehan) étaient composés exclusivement de planteurs, c’est-à-dire de propriétaires d’esclaves directement concernés, à la fois victimes, juges et bourreaux.

Aucune défense n’est admise. Aucune enquête contradictoire n’est menée. Les accusés ne sont pas défendus par un avocat, n’ont pas voix au chapitre, et sont jugés dans la précipitation. Le but n’est pas de rendre justice, mais de produire un exemple. Dans ce cadre, le droit est instrumentalisé : il devient spectacle. Chaque condamnation est une mise en scène, chaque exécution une chorégraphie politique.

La mise en supplice dépasse de loin l’élimination physique. Elle vise à reconstituer l’ordre symbolique menacé par l’insurrection. Les têtes exposées sur des piques, le long du Mississippi, entre la Côte des Allemands et La Nouvelle-Orléans, ne sont pas seulement des avertissements : ce sont des proclamations d’autorité. L’espace est redessiné par la peur, les routes deviennent des couloirs de domination visuelle, où chaque piquet, chaque crâne, rappelle la souveraineté blanche.

Ce n’est pas un hasard si Charles Deslondes subit un sort encore plus cruel. Tandis que d’autres sont fusillés, lui est amputé, torturé, puis brûlé. Ce traitement différencié traduit une volonté claire : effacer la possibilité même d’une figure héroïque noire. Le meneur ne doit pas mourir comme un chef de guerre, mais comme un monstre désarticulé. La punition est politique : elle vise à disqualifier toute mémoire, à rendre impossible la transformation du supplicié en martyr.

Les conséquences juridiques de cette répression ne tardent pas. Dès les mois suivants, les autorités louisianaises procèdent à un renforcement sévère de l’arsenal de contrôle : limitation drastique des déplacements d’esclaves, interdiction des rassemblements, renforcement des patrouilles de milice, surveillance accrue des affranchis haïtiens. Le Code Noir louisianais, déjà inspiré des textes français mais adapté aux conditions américaines, est durci. Toute tentative de réunion ou de contestation collective est assimilée à une rébellion armée.

Cette réaction témoigne d’une peur durable. Les maîtres n’avaient pas seulement vu leur autorité contestée : ils avaient vu, pendant deux jours, l’hypothèse d’un renversement total de l’ordre social. La répression juridique, loin de rétablir un équilibre, vient graver dans la loi l’angoisse des dominants. En frappant sans nuance, en niant le droit à la défense, le système esclavagiste américain révèle sa vulnérabilité. Il n’est fort que par la terreur. Et cette terreur, en 1811, prend la forme d’un droit sans justice, d’un châtiment sans pitié, d’un verdict sans mémoire.

Une insurrection oubliée ou volontairement occultée ?

La révolte oubliée de 1811 ou quand des esclaves marchèrent sur La Nouvelle-Orléans

Pendant près de deux siècles, la révolte de 1811 a été maintenue dans un quasi-silence historique. Ni mentionnée dans les manuels scolaires américains, ni commémorée à l’échelle nationale ou régionale, elle a disparu des récits officiels. Ce n’est qu’au tournant du XXIe siècle qu’historiens, activistes et institutions culturelles ont commencé à exhumer cette mémoire enfouie. Mais pourquoi une insurrection d’une telle ampleur (la plus vaste de toute l’histoire des États-Unis) est-elle restée aussi marginale dans la conscience collective ?

L’explication tient d’abord à la construction d’une mémoire blanche dominante dans le Sud américain. Dès la fin de la guerre de Sécession, l’imaginaire confédéré s’est imposé comme récit fondateur en Louisiane : célébration des plantations, réhabilitation des figures sudistes, victimisation des propriétaires blancs. Dans ce récit, il n’y avait pas de place pour des esclaves insurgés, encore moins pour une armée noire organisée cherchant à prendre La Nouvelle-Orléans. Une telle mémoire aurait obligé à interroger non seulement l’injustice de l’esclavage, mais la légitimité même de l’ordre social qui le soutenait.

Par contraste, des figures comme Nat Turner, qui mena une insurrection en Virginie en 1831, ont réussi à s’inscrire dans l’histoire américaine, malgré les controverses. Turner a bénéficié d’une plus grande documentation, de récits contemporains diffusés au Nord abolitionniste, et d’une relecture militante dans les années 1960. Mais Charles Deslondes, lui, reste une figure sans visage. Aucune photographie, aucun journal, aucun récit publié de son vivant. Son corps supplicié n’a laissé que peu de traces. Et son geste a été interprété moins comme un acte de résistance que comme une menace désamorcée.

L’occultation est donc volontaire, structurée, méthodique. Effacer la révolte de 1811 permettait de neutraliser son potentiel politique, de couper court à toute filiation avec Haïti, et de verrouiller l’idée qu’une libération noire puisse naître du territoire même des États-Unis. L’oubli fut une stratégie de continuité. Et cet oubli s’est logé partout : dans les archives incomplètes, dans l’absence de monuments, dans les récits glorifiant les milices et les planteurs.

Ce n’est qu’au XXIe siècle qu’un travail de mémoire inédit commence à émerger. En 2014, la plantation Whitney, devenue musée de l’esclavage en Louisiane, consacre un espace à la révolte de 1811. En 2019, l’artiste Dread Scott organise une reconstitution grandeur nature de la marche des insurgés, rassemblant plusieurs centaines de participants, en costume, scandant des slogans créoles et marchant vers La Nouvelle-Orléans. Cet acte artistique, performatif et historique, rend à l’insurrection son corps, son souffle, sa mémoire. Il rappelle que cette histoire ne fut pas un accident marginal, mais un moment de bascule possible.

Car à travers Deslondes et ses compagnons, c’est une autre Amérique qui s’esquisse : une Amérique dans laquelle des esclaves n’attendent pas l’abolition, mais prennent les armes. Une Amérique où la république noire née à Saint-Domingue aurait pu trouver un écho dans les bayous du Sud. Et une Amérique, enfin, où la mémoire noire ne se contente plus d’être victime, mais revendique une place pleine et entière dans le récit national.

Révolte ou guerre noire ? Relecture stratégique de l’événement

Longtemps qualifiée de « rébellion d’esclaves », l’insurrection de janvier 1811 mérite aujourd’hui une relecture stratégique, lucide, dénuée de paternalisme comme de romantisme. Car les faits sont là : les insurgés n’ont pas fui. Ils n’ont pas vandalisé à l’aveugle. Ils n’ont pas agi dans la panique. Ils ont marché, en formation, vers un objectif défini. Ce qu’ils ont entrepris, c’est une tentative de prise de pouvoir. Pas une émeute. Une opération militaire.

Les sources disponibles (bien que fragmentaires) laissent entrevoir une organisation logistique, une hiérarchie informelle, un usage raisonné de la violence, et une progression géographique structurée. Tout cela évoque moins une révolte spontanée qu’une tentative de guerre asymétrique, pensée avec les moyens du bord. L’armement (machettes, haches, outils de coupe), le nombre (plus de 400 hommes), la direction (La Nouvelle-Orléans), le moment choisi (en début d’année, alors que la production est en sommeil) : chaque élément témoigne d’une intelligence tactique.

Il ne s’agissait pas de se libérer individuellement ni de fuir vers le Nord. Le projet porté par Deslondes et ses compagnons était collectif et territorial : il s’agissait de s’emparer d’un centre urbain, de renverser le pouvoir esclavagiste local et (peut-être) de proclamer un ordre nouveau. Certains historiens évoquent l’hypothèse d’un second Haïti : une république noire, née au cœur même du territoire américain, sur le modèle de l’État fondé par Dessalines et Christophe. Cette hypothèse, si elle ne peut être prouvée, reste cohérente avec le profil des meneurs, pour certains anciens libres ou affranchis haïtiens, formés dans un contexte où l’insurrection noire était non seulement possible, mais victorieuse.

Repenser 1811 comme une tentative de sécession noire (non pas juridique, mais militaire) change radicalement la lecture de l’événement. On ne parle plus d’esclaves qui se soulèvent, mais d’un corps insurgé qui déclare la guerre à un ordre établi. Cette perspective rejoint les théories contemporaines de la guerre asymétrique, dans lesquelles un groupe minoritaire, mal armé, s’attaque à une puissance supérieure en exploitant ses failles internes : surprise, dispersion, refus d’admettre la menace.

En cela, l’insurrection de La Nouvelle-Orléans dépasse son contexte local. Elle devient un jalon essentiel d’une histoire atlantique des résistances noires, où Saint-Domingue, la Jamaïque (avec la guerre de Sam Sharpe en 1831), la Barbade ou le Suriname forment les autres points de cristallisation. Ce que ces mouvements ont en commun, c’est l’articulation entre action militaire et ambition politique.

À La Nouvelle-Orléans, en janvier 1811, une armée noire s’est levée avec un plan, une trajectoire et un projet. Ce que l’histoire a longtemps présenté comme une révolte servile fut, en réalité, une tentative insurrectionnelle organisée. Et si elle a échoué, c’est moins par désorganisation que par écrasement brutal. Ce n’est pas le rêve qui manquait : c’est le temps.

La Nouvelle-Orléans 1811 : fracture fondatrice d’une Amérique raciale

La révolte de La Nouvelle-Orléans, en janvier 1811, ne fut pas un simple soubresaut servile, encore moins une anomalie régionale. Elle fut une fracture. Un moment où l’ordre racial qui structurait la jeune Amérique montra ses failles, sa brutalité, sa vulnérabilité. La réaction rapide, l’extermination méthodique des insurgés, les mises en scène macabres de la répression, ne relèvent pas d’un excès ponctuel. Elles inaugurent, bien au contraire, la consolidation d’un régime racial durci, où toute contestation noire devient une menace existentielle pour l’État esclavagiste. Ce n’est pas un hasard si, après 1811, la Louisiane connaît un durcissement spectaculaire de sa législation, un renforcement des milices, une militarisation du contrôle des populations noires ; libres comme esclaves.

L’oubli soigneusement entretenu autour de cette insurrection ne relève pas de la négligence. Il est un acte politique. Car cet événement vient heurter le récit fondateur d’une Amérique construite sur la liberté, l’émancipation et la démocratie. Il rappelle, au contraire, que cette liberté fut fondée sur l’oppression de millions de captifs, et que ceux-ci n’étaient pas passifs. Ils ont combattu. Ils ont tenté de renverser le pouvoir. Et l’Amérique, loin de les intégrer à sa mémoire héroïque, les a relégués dans les marges, les fossés de l’histoire, les silences des archives.

Réinscrire la révolte de 1811 dans l’histoire ne consiste pas à réhabiliter des martyrs. Cela signifie comprendre que les luttes noires pour la souveraineté ne furent pas confinées à Haïti ou au continent africain. Elles ont eu lieu ici, sur le sol même des États-Unis, dès les premières décennies de la république. Elles ont parlé français, créole, anglais. Elles ont manié des machettes et des slogans révolutionnaires. Elles ont tenté de créer une autre histoire ; une histoire américaine, mais noire.

À travers Deslondes et ses compagnons, c’est tout un pan refoulé de la mémoire nationale qui ressurgit. Leur insurrection n’est pas un fragment oublié : elle est un point d’embranchement. Un moment où le Sud aurait pu basculer autrement. Une alternative étouffée dans le sang, mais jamais totalement effacée.

Revenir sur cette révolte, l’analyser dans toute sa portée politique et stratégique, c’est réinterroger les fondements de la mémoire américaine. Non pas pour plaquer un récit victimaire, mais pour rétablir une vérité historique : celle d’hommes et de femmes qui, dans les champs de canne, ont rêvé d’État, de dignité, et de renversement. Et qui, ce faisant, ont posé les premières pierres (encore invisibles) d’une souveraineté noire sur le sol américain.

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

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