Amadou Hampâté Bâ, le sage qui fit entrer la tradition orale africaine dans l’histoire universelle

Amadou Hampâté Bâ (1901-1991) est un écrivain et ethnologue malien, défenseur majeur des traditions orales africaines. En 1960, à l’UNESCO, il prononce la célèbre formule : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », soulignant l’urgence de préserver la mémoire africaine.

Une bibliothèque vivante au cœur du XXe siècle africain

Il est des figures qui dépassent leur œuvre pour devenir des symboles. Amadou Hampâté Bâ appartient à cette catégorie rare d’intellectuels dont le nom évoque immédiatement une idée, presque une image : celle d’un vieillard-bibliothèque, gardien d’une mémoire menacée. Né en 1901 à Bandiagara, dans l’actuel Mali, et mort en 1991 à Abidjan, il fut à la fois écrivain, ethnologue, historien, diplomate et penseur. Mais au-delà des titres, son apport majeur tient dans une conviction : l’Afrique traditionnelle possède un patrimoine intellectuel d’une richesse considérable, et la disparition de ses dépositaires équivaut à un incendie culturel.

Son célèbre appel lancé à l’UNESCO en 1960 (« En Afrique, quand un vieillard traditionaliste meurt, c’est une bibliothèque inexploitée qui brûle ») résume à lui seul un projet intellectuel et politique. Il ne s’agissait pas d’une formule poétique, mais d’un programme de sauvegarde des savoirs, formulé à un moment charnière de l’histoire africaine, celui des indépendances.

Comprendre Amadou Hampâté Bâ suppose donc de replacer son œuvre dans le contexte colonial et postcolonial, d’examiner sa méthode de travail, son rapport à l’oralité et à l’écriture, et d’évaluer la portée contemporaine de son héritage.

Amadou Hampâté Bâ naît au tournant du XXe siècle dans une région marquée par l’héritage de l’Empire toucouleur et par la présence coloniale française. Issu d’une famille peule noble, il est très tôt initié aux traditions spirituelles et aux savoirs islamiques. Il fréquente l’école coranique de Tierno Bokar, figure majeure de la confrérie tidjaniyya, qui marquera durablement sa pensée.

Son parcours est cependant traversé par la contrainte coloniale. Réquisitionné pour intégrer l’école française, il découvre un autre système de transmission du savoir, fondé sur l’écrit, la hiérarchisation des disciplines et l’autorité administrative. Il occupe ensuite divers postes dans l’administration coloniale en Haute-Volta et au Soudan français. Cette expérience lui offre une connaissance directe des mécanismes de pouvoir et des transformations sociales induites par la colonisation.

Ce double héritage (tradition islamique et formation administrative coloniale) structure toute sa trajectoire intellectuelle. Il ne se situe ni dans le rejet absolu de l’Occident, ni dans l’assimilation pure et simple. Il cherche plutôt à articuler les deux univers.

Le tournant décisif intervient en 1942 lorsqu’il rejoint l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) à Dakar, sous la direction de Théodore Monod. Il y entreprend un travail systématique de collecte des traditions orales. Contrairement à une vision qui opposerait oralité et rigueur scientifique, Hampâté Bâ défend l’idée que la tradition orale peut constituer une source historique fiable, à condition d’être recueillie avec méthode.

Son œuvre majeure, L’Empire peul du Macina, résulte de quinze années d’enquête. Il y démontre que les récits transmis par les griots, les érudits et les maîtres spirituels peuvent être croisés, comparés et contextualisés, produisant ainsi un savoir historique cohérent.

Pour lui, l’oralité n’est pas une absence d’écriture, mais une autre forme d’archivage. Elle repose sur la mémoire, la répétition, la codification symbolique et la responsabilité collective. La disparition d’un détenteur de tradition équivaut donc à la perte d’un fonds documentaire.

Le 1er décembre 1960, lors de la Conférence générale de l’UNESCO, Amadou Hampâté Bâ prononce un discours qui marque les esprits. Il y demande que la sauvegarde des traditions orales soit considérée comme une urgence comparable à celle de la protection des monuments historiques.

Son intervention s’inscrit dans un contexte précis. L’année 1960 est celle des indépendances africaines. Les nouveaux États cherchent à affirmer leur souveraineté politique, mais aussi culturelle. Hampâté Bâ comprend que l’indépendance ne peut être uniquement institutionnelle ; elle doit être épistémologique. Il s’agit de reconnaître la valeur des savoirs africains dans un monde dominé par les normes occidentales.

Son échange ultérieur avec un sénateur américain, au sein du Conseil exécutif de l’UNESCO, témoigne de cette posture. À l’accusation d’analphabétisme, il répond en distinguant ignorance et absence d’écriture, rappelant que la transmission orale est une forme élaborée de connaissance.

L’une des originalités de Hampâté Bâ réside dans sa capacité à éviter les oppositions simplistes. Il ne sacralise pas la tradition au point d’en faire un refuge hors du temps. Il insiste au contraire sur la nécessité de la traduire, de la transcrire et de la transmettre dans des formes adaptées au monde contemporain.

Son travail d’écriture, notamment dans Kaïdara, Vie et enseignement de Tierno Bokar ou L’Étrange Destin de Wangrin, montre comment un récit issu de l’oralité peut devenir littérature écrite sans perdre sa profondeur symbolique. Il adopte le français comme langue d’expression, non par renoncement, mais comme vecteur de diffusion internationale.

Cette posture le distingue de certains courants de la négritude. S’il partage avec Senghor et Césaire la volonté de valoriser les cultures africaines, il se situe davantage dans une logique de transmission que dans une esthétique de la revendication.

Ses deux volumes de mémoires, Amkoullel, l’enfant peul et Oui mon commandant !, publiés en 1991, constituent un témoignage exceptionnel sur l’Afrique coloniale. À travers son récit personnel, il restitue la complexité des sociétés ouest-africaines, la diversité des figures religieuses, l’ambivalence de l’administration coloniale et les tensions de la modernisation.

Ces textes ne sont pas de simples souvenirs. Ils articulent autobiographie et anthropologie. Hampâté Bâ s’y présente à la fois comme acteur et observateur d’un monde en mutation.

Amadou Hampâté Bâ, le sage qui fit entrer la tradition orale africaine dans l’histoire universelle

Après sa mort en 1991, son œuvre continue d’influencer les études africaines et les débats sur le patrimoine. La Fondation Amadou Hampâté Bâ, créée à Abidjan, œuvre à la préservation et à la valorisation de ses archives. Un projet récent, soutenu par l’UNESCO et les Archives nationales de la République de Corée, a permis la numérisation de plus de 2 100 manuscrits et la catalogation de milliers de documents.

Ce travail de numérisation prolonge concrètement son combat. Il s’agit de préserver non seulement les textes publiés, mais aussi les notes, correspondances et archives qui témoignent d’une vie consacrée à la transmission.

Dans un contexte où les débats sur la restitution des biens culturels, la souveraineté documentaire et la décolonisation des savoirs occupent une place croissante, l’héritage de Hampâté Bâ apparaît particulièrement actuel. Il rappelle que la mémoire n’est pas un supplément d’âme, mais un fondement du développement durable des sociétés.

Amadou Hampâté Bâ fut bien davantage qu’un écrivain ou un ethnologue. Il incarna une médiation entre mondes. Entre oralité et écriture, entre Afrique et Europe, entre tradition et modernité, il chercha à construire des ponts plutôt qu’à ériger des frontières.

Sa célèbre formule sur la « bibliothèque qui brûle » n’était ni nostalgique ni passéiste. Elle invitait à reconnaître la valeur des savoirs africains et à les inscrire dans l’avenir. À l’heure où les archives se numérisent et où les débats sur la mémoire se mondialisent, son œuvre demeure un repère essentiel pour penser la transmission, la dignité culturelle et la responsabilité intellectuelle.

Amadou Hampâté Bâ ne fut pas seulement un témoin de son siècle. Il en fut l’un des interprètes les plus lucides.

Notes et références

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.
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