Le grand public associe son nom à un pistolet à eau devenu culte dans les années 1990. Pourtant, réduire Lonnie Johnson au seul Super Soaker serait une erreur historique. Ingénieur aérospatial formé à Tuskegee University, ancien collaborateur de la NASA, détenteur de plus d’une centaine de brevets, Johnson incarne une tradition trop souvent invisibilisée : celle des ingénieurs afro-américains qui transforment la science mondiale sans toujours apparaître au premier plan.
Son parcours traverse l’Alabama ségrégué, les laboratoires militaires, les missions spatiales et les tribunaux fédéraux. C’est l’histoire d’un homme qui a dû imposer son génie dans une Amérique où les inventeurs noirs restent statistiquement sous-représentés dans les dépôts de brevets et les récits officiels de l’innovation.
Lonnie Johnson, ingénieur noir et révolution énergétique silencieuse
Lonnie Johnson naît le 6 octobre 1949 à Mobile, en Alabama, dans un Sud encore profondément marqué par la ségrégation raciale. Son père, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, travaille comme chauffeur. Sa mère est infirmière auxiliaire. Dans un environnement où les ressources sont limitées, la curiosité devient son premier laboratoire.
Très jeune, il démonte des jouets pour comprendre leurs mécanismes internes. Il ne joue pas seulement avec les objets : il les analyse. Au lycée Williamson High School, établissement réservé aux élèves noirs, il construit en 1968 un robot baptisé “Linex” qu’il présente à une foire scientifique en Alabama. Il remporte le premier prix face à des écoles blanches mieux financées. Cette victoire dépasse la simple reconnaissance scolaire : elle démontre qu’un élève noir du Sud ségrégué peut rivaliser scientifiquement avec les institutions dominantes.

Johnson cite souvent l’influence de George Washington Carver, figure scientifique noire majeure du XXe siècle. Comme Carver, il voit la science comme un outil d’émancipation.
À Tuskegee, université historiquement noire fondée dans le contexte post-esclavagiste, il obtient un diplôme en génie mécanique en 1973 puis un master en génie nucléaire en 1975. Son orientation vers l’ingénierie nucléaire n’est pas anodine : elle le place dans l’un des domaines technologiques les plus stratégiques de la guerre froide.
Avant de devenir entrepreneur, Johnson travaille pour l’U.S. Air Force sur des systèmes énergétiques avancés. Il participe à des projets liés aux technologies militaires et aux systèmes de puissance. Son expertise le conduit ensuite au Jet Propulsion Laboratory, centre affilié à la NASA en Californie.

Il contribue à la mission Galileo, lancée en 1989 pour explorer Jupiter et ses lunes. Travailler sur un programme spatial interplanétaire signifie évoluer dans l’élite scientifique américaine. Pourtant, son nom demeure largement absent des récits populaires de la conquête spatiale.
Cette invisibilité n’est pas unique. De nombreux ingénieurs noirs ont participé à des programmes majeurs sans bénéficier de la reconnaissance publique accordée à leurs homologues blancs.
À la fin des années 1980, Johnson expérimente un système de pompe thermique destiné à des applications énergétiques. En testant un prototype dans sa salle de bain, un jet d’eau traverse la pièce avec une puissance inattendue. L’idée du Super Soaker naît de cette observation.
Le jouet est commercialisé en 1990. Dès 1991, les ventes atteignent environ 200 millions de dollars. Le Super Soaker devient l’un des jouets les plus vendus de la décennie et un symbole culturel mondial.

Mais le succès commercial ne signifie pas protection automatique. Johnson engage une bataille juridique contre Hasbropour violation de brevet. En 2013, un arbitrage lui accorde environ 73 millions de dollars. Cette décision marque une victoire rare pour un inventeur indépendant face à un géant industriel.
L’image médiatique du créateur de pistolet à eau masque l’ambition principale de Johnson : révolutionner le stockage et la conversion de l’énergie. Il fonde Johnson Energy Storage et développe le système JTEC, destiné à convertir la chaleur en électricité avec un rendement potentiellement supérieur aux moteurs traditionnels.
Ses recherches portent sur les batteries avancées, les systèmes thermodynamiques et les technologies de stockage à haute densité. Dans un contexte mondial marqué par la transition énergétique et la dépendance aux énergies fossiles, ces travaux sont stratégiques.
Johnson détient plus d’une centaine de brevets américains, auxquels s’ajoutent des brevets internationaux. Cette productivité place son laboratoire parmi les structures indépendantes les plus actives du secteur.
Le parcours de Johnson s’inscrit dans une tradition qui inclut des figures comme Garrett Morgan et Lewis Latimer. Comme eux, il a dû évoluer dans un système où l’accès au capital, aux réseaux industriels et à la visibilité médiatique reste inégal.
La question dépasse l’individu. Elle interroge la manière dont l’histoire de l’innovation est racontée. Pourquoi certaines figures deviennent-elles emblématiques tandis que d’autres, pourtant tout aussi décisives, restent marginales dans la mémoire collective ?
Johnson investit aujourd’hui dans l’éducation scientifique et encourage les jeunes afro-descendants à poursuivre des carrières en STEM. Il insiste sur l’importance de la représentation : voir un ingénieur noir réussir modifie les imaginaires et ouvre des perspectives.

Lonnie Johnson n’est pas simplement l’inventeur d’un jouet culte. Il est l’illustration d’un génie scientifique afro-américain qui traverse l’aérospatial, l’industrie, l’entrepreneuriat et la recherche énergétique.
Son parcours révèle une tension constante entre visibilité populaire et reconnaissance scientifique. L’histoire retiendra peut-être le Super Soaker. Mais l’héritage le plus durable de Johnson pourrait bien se situer dans l’énergie et la transmission.
Notes et références
- Lonnie Johnson, biographie officielle, Johnson Energy Storage, consulté 2024.
- Tuskegee University, archives universitaires et biographie des anciens élèves notables.
- U.S. Patent and Trademark Office (USPTO), base de données brevets, recherches sur Lonnie G. Johnson, consulté 2024.
- NASA, Jet Propulsion Laboratory, mission Galileo (1989–2003), archives NASA.
- Hasbro, décision arbitrale relative au litige sur brevet Super Soaker, 2013.
- Smithsonian National Museum of African American History and Culture, profil d’inventeurs afro-américains, section Lonnie Johnson.
- George Washington Carver, Tuskegee Institute archives.
- Garrett Morgan, National Inventors Hall of Fame.
- Lewis Latimer, Library of Congress archives.
- Bell, A., Chetty, R., Jaravel, X., Petkova, N., & Van Reenen, J. (2019). Who Becomes an Inventor in America? The Importance of Exposure to Innovation. Quarterly Journal of Economics. (Étude sur les inégalités raciales dans l’innovation).
