Médecin psychiatre formée à Howard University, Frances Cress Welsing a marqué durablement certains courants afro-américains avec The Isis Papers (1991), ouvrage aussi influent que contesté. En proposant une explication psycho-biologique globale du racisme, elle s’est située à rebours des sciences sociales
Frances Cress Welsing : comprendre une pensée radicale sur le racisme

Au tournant des années 1990, un livre circule de main en main dans certaines librairies afro-américaines, lors de conférences militantes, dans des cercles de discussion où l’on cherche moins à débattre qu’à comprendre. The Isis Papers: The Keys to the Colors, publié en 1991, ne ressemble pas aux ouvrages universitaires classiques sur le racisme. Il ne s’appuie ni sur la sociologie critique dominante, ni sur l’économie politique marxiste, ni sur l’histoire comparée des empires. Il propose autre chose : une explication globale, radicale, psychologique et biologique de la domination raciale mondiale.
Son autrice, la psychiatre américaine Frances Cress Welsing, ne cherche pas le consensus. Elle affirme d’emblée que le racisme n’est ni un accident de l’histoire, ni une dérive morale, ni une construction purement sociale, mais un système cohérent, structuré, motivé par une peur fondamentale : celle de la disparition génétique des populations classées comme blanches. Cette thèse, frontalement contestée par la quasi-totalité de la communauté scientifique, va pourtant rencontrer un écho durable dans certains segments des diasporas africaines.
Pourquoi ? Comment expliquer qu’une œuvre largement disqualifiée sur le plan scientifique ait pu s’imposer comme référence intellectuelle et symbolique pour des milliers de lecteurs ? Que dit cette réception de l’époque qui l’a vue naître, mais aussi des limites des cadres explicatifs dominants du racisme ?
Écrire sur Frances Cress Welsing impose une méthode stricte. Il ne s’agit ni de célébrer, ni de dénoncer. Il s’agit de comprendre : comprendre une trajectoire, une pensée, une réception, et les débats qu’elle a ouverts ; parfois malgré elle.
Frances Luella Cress naît à Chicago le 18 mars 1935, dans une famille afro-américaine de classe moyenne instruite. Son père est médecin, sa mère enseignante. Cette donnée n’est pas anecdotique : elle inscrit d’emblée Welsing dans une tradition noire américaine où l’éducation est conçue comme un rempart contre la relégation sociale et raciale. Contrairement à une idée répandue, sa pensée ne naît pas d’une marginalité scolaire ou intellectuelle, mais d’une immersion précoce dans les institutions de savoir.
Elle poursuit ses études à Antioch College, établissement connu pour son progressisme, avant d’intégrer la faculté de médecine de l’université Howard, l’une des grandes institutions historiques noires des États-Unis. Elle y obtient son doctorat en médecine en 1962. Dans les années qui suivent, elle s’installe à Washington D.C., où elle exerce principalement dans des hôpitaux, notamment pédiatriques.
Ce contexte est déterminant. Washington D.C. des années 1960–1970 n’est pas seulement une capitale politique : c’est aussi un espace urbain marqué par de profondes inégalités raciales, par la ségrégation résidentielle, par la violence symbolique et matérielle infligée aux populations noires. C’est également un lieu de forte densité intellectuelle noire, où se croisent militants, universitaires, médecins, psychologues, pasteurs et penseurs afrocentristes.
Welsing observe, en tant que praticienne, des trajectoires d’enfants et de familles noires confrontées à la pauvreté, à l’incarcération de masse, aux addictions, à l’échec scolaire et à la violence structurelle. Elle ne se satisfait pas des explications fragmentaires. Très tôt, elle cherche une grille de lecture globale.

En 1970, Frances Cress Welsing rédige un texte intitulé The Cress Theory of Color-Confrontation and Racism (White Supremacy), qu’elle autopublie avant qu’il ne soit repris, en 1974, dans The Black Scholar. Ce texte constitue le socle de l’ensemble de son œuvre ultérieure.
Sa définition du racisme est sans ambiguïté :
le racisme (qu’elle associe systématiquement à la suprématie blanche) est un système mondial de pouvoir, structuré consciemment et inconsciemment, qui imprègne toutes les sphères de l’activité humaine (économie, politique, culture, sexualité, guerre) dans le but ultime d’assurer la survie génétique des populations blanches.
Welsing opère ici une rupture nette avec les approches dominantes. Là où les sciences sociales analysent le racisme comme une construction historique, économique et politique, elle en propose une lecture psycho-biologique. Elle mobilise la psychanalyse pour affirmer que les individus classés comme blancs intériorisent, de manière inconsciente, une angoisse liée à leur statut minoritaire à l’échelle mondiale et à ce qu’elle perçoit comme une récessivité génétique associée à la pigmentation claire.
Il est essentiel de souligner un point méthodologique : Welsing ne présente pas sa théorie comme une métaphore. Elle la conçoit comme une explication causale réelle, censée rendre compte de la cohérence et de la persistance du racisme à travers le temps et les espaces.

Publié en 1991, The Isis Papers: The Keys to the Colors rassemble une série d’essais écrits sur près de vingt ans. Le titre lui-même est porteur de sens. Welsing se réfère à la déesse égyptienne Isis, symbole de vérité et de justice dans la mythologie de l’Égypte ancienne, qu’elle associe à un héritage africain ancien et à une connaissance occultée par l’histoire occidentale.
Dans cet ouvrage, elle développe plusieurs thèses centrales :
- la peur de l’« annihilation génétique » serait le moteur fondamental de la suprématie blanche ;
- la mélanine serait non seulement un pigment, mais un élément structurant de rapports de pouvoir symboliques et biologiques ;
- le racisme serait une réponse globale et systémique à cette peur, se manifestant dans les domaines les plus divers.
Welsing applique cette grille de lecture à des sujets aussi variés que la sexualité, la guerre, le sport, les médias, la religion ou encore la politique internationale. Elle affirme que des phénomènes contemporains (drogues, incarcération massive, conflits armés, représentations médiatiques) participent d’un même système visant à neutraliser le potentiel reproductif et symbolique des populations non blanches.
L’ambition est totale. Welsing ne cherche pas à produire une analyse sectorielle, mais une théorie explicative globale du monde racialisé.
Dès sa publication, The Isis Papers suscite des réactions contrastées. Dans certains cercles afro-américains, l’ouvrage est perçu comme une révélation. Il offre un langage, une cohérence, une explication globale à des expériences de domination vécues comme diffuses mais constantes. Pour nombre de lecteurs, la force du livre réside moins dans sa validité scientifique que dans sa capacité à nommer un malaise, à donner sens à une violence structurelle.
Des figures du monde culturel et militant citent Welsing comme une influence intellectuelle. Elle intervient dans des conférences, apparaît dans des documentaires et devient une référence dans certains courants afrocentristes et nationalistes noirs.
Parallèlement, la réception académique est largement critique, voire hostile. Anthropologues, biologistes, généticiens et historiens dénoncent une confusion entre métaphore et biologie, ainsi qu’une essentialisation raciale incompatible avec les connaissances scientifiques établies.
Cette polarisation n’est pas un simple malentendu. Elle révèle une fracture plus profonde entre des attentes différentes vis-à-vis du savoir : pour certains, la priorité est la rigueur scientifique ; pour d’autres, la capacité d’un discours à rendre intelligible une oppression vécue.
Les critiques adressées à Welsing sont nombreuses et précises. Dès les années 1990, des chercheurs comme Bernard R. Ortiz de Montellano publient des analyses détaillées démontant les fondements biologiques de la « théorie de la mélanine ». Les propriétés extraordinaires qu’elle attribue à la mélanine(capacités cognitives supérieures, pouvoirs extrasensoriels) ne reposent sur aucune donnée empirique vérifiable
Les avancées en génétique montrent par ailleurs que la pigmentation cutanée est le résultat d’adaptations évolutives complexes, liées notamment à l’exposition au rayonnement solaire, et non le marqueur d’une hiérarchie biologique. L’idée selon laquelle les populations blanches descendraient d’un groupe d’albinos expulsés d’Afrique ancienne est également rejetée par l’anthropologie et la paléogénétique.
Ces critiques ne portent pas uniquement sur des détails, mais sur le cœur même de la théorie welsingienne. Elles soulignent un glissement dangereux entre analyse symbolique et affirmation biologique, susceptible de reproduire, sous une autre forme, les logiques raciales qu’elle prétend combattre.
Au-delà des critiques scientifiques, certaines positions de Welsing suscitent des débats vifs au sein même des communautés noires. Ses prises de position sur l’homosexualité, qu’elle interprète comme un complot visant à réduire la population noire masculine, sont largement contestées et dénoncées comme stigmatisantes.
De même, plusieurs intellectuels noirs critiquent ce qu’ils perçoivent comme un détournement de l’analyse du racisme hors des rapports économiques et politiques. En réduisant la domination raciale à un conflit psycho-biologique, Welsing tend à marginaliser des dimensions essentielles telles que le capitalisme, l’impérialisme et les luttes de classes.
Ces débats montrent que son œuvre n’a jamais fait l’unanimité, y compris parmi ceux qui partageaient une critique radicale de la suprématie blanche.
Frances Cress Welsing meurt le 2 janvier 2016 à Washington D.C. Les hommages qui lui sont rendus soulignent à la fois son influence et les controverses qu’elle a suscitées. Elle n’a jamais occupé une place centrale dans le champ académique, mais son œuvre continue d’être citée, discutée et mobilisée dans certains espaces militants et culturels.
Pourquoi cette persistance ? Sans doute parce que The Isis Papers répond à une demande spécifique : celle d’une explication globale du racisme, là où les analyses fragmentées peuvent apparaître insuffisantes face à la violence systémique vécue au quotidien. Welsing propose une vision totalisante, qui, malgré ses failles, donne le sentiment d’une cohérence explicative.
Frances Cress Welsing n’est ni une prophétesse incomprise, ni une simple figure marginale à disqualifier. Elle est le produit d’un moment historique précis, marqué par les limites des cadres explicatifs dominants du racisme et par un besoin profond de compréhension globale.
Son œuvre pose une question toujours actuelle : comment penser le racisme comme système total sans tomber dans l’essentialisme ? Comment articuler rigueur scientifique, expérience vécue et critique radicale de la domination ?
Répondre à ces questions implique de lire Welsing non pour y adhérer, mais pour ce qu’elle révèle : les tensions, les impasses et les aspirations qui traversent la pensée afro-descendante contemporaine.
Notes et références
- Frances Cress Welsing, The Isis Papers: The Keys to the Colors, Third World Press, Chicago, 1991.
- Frances Cress Welsing, “The Cress Theory of Color-Confrontation and Racism (White Supremacy)”, The Black Scholar, vol. 5, n°8, mai 1974.
- Erika Bryan, “Frances Cress Welsing (1935–2016)”, BlackPast, 19 mars 2016.
- Pamela Newkirk, Within the Veil: Black Journalists, White Media, New York University Press, 2002.
- Bernard R. Ortiz de Montellano, “Melanin, Afrocentricity, and Pseudoscience”, American Journal of Physical Anthropology, vol. 36, supplément S17, 1993.
- Clarence E. Walker, We Can’t Go Home Again: An Argument About Afrocentrism, Oxford University Press, 2001.
- Gerald D. Jaynes (dir.), Encyclopedia of African American Society, Sage Publications, 2005.
- “PE the Pigment Envy Theory”, The Washington Post, 2 mai 1990.
- R.L. Stephens II, “The Hidden Colors of Frances Cress Welsing’s Historical Legacy”, Black Agenda Report, 6 janvier 2016.
- 500 Years Later, documentaire réalisé par Owen “Alik” Shahadah, 2005.
- Hidden Colors: The Untold History of People of Aboriginal, Moor, and African Descent, documentaire réalisé par Tariq Nasheed, 2011.
