Calbo, cofondateur du groupe Ärsenik, s’est éteint le 4 janvier 2026 à l’âge de 52 ans. Figure discrète mais fondamentale du rap français, il a laissé une empreinte profonde par son écriture dense, son engagement culturel et sa fidélité à une ligne artistique exigeante. À travers Ärsenik, Bisso Na Bisso, ses livres et ses actions de terrain, il a incarné une voix lucide, enracinée, fidèle à elle-même. Nofi revient sur un parcours exemplaire, à la fois artistique, politique et profondément cohérent.

Calbo naît en 1973 à Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise. Enfant d’immigrés congolais, il grandit dans un environnement marqué par les tensions sociales, mais aussi par une vie de quartier structurée, où l’entraide communautaire et les solidarités familiales forment un socle solide. La présence de son frère Lino n’est pas anecdotique : ensemble, ils partagent une culture musicale naissante, des références communes, et un regard lucide sur leur environnement.
Dans les années 1980, la culture hip-hop s’impose dans les cités françaises : Calbo y voit une possibilité d’expression directe, ancrée dans le réel, sans médiation inutile. Très tôt, l’écriture s’impose à lui comme un moyen de prendre position, d’analyser le monde, et de refuser le silence. Ni posture rebelle ni simple exutoire : une démarche politique d’emblée.
En 1992, il fonde avec Lino le groupe Ärsenik. Rapidement, le duo se distingue par une identité sonore sombre, une écriture incisive, et une absence totale de compromission. Le choix du nom (Ärsenik) n’est pas un effet de style, mais une déclaration de méthode : le rap sera un poison pour les mensonges du discours dominant. Là où beaucoup cèdent à la caricature, au folklore de la banlieue ou à la séduction du divertissement, Calbo et Lino creusent une voie étroite, exigeante, où chaque mot compte.
L’influence du rap new-yorkais, la puissance d’évocation de la rumba congolaise, le rythme dense des textes militants se combinent dans une esthétique cohérente. Ärsenik refuse de jouer un rôle. Le groupe ne vend pas une image, il propose un regard.

En 1998, l’album Quelques gouttes suffisent… marque un tournant dans le rap français. Produit avec rigueur, porté par des textes d’une densité rare, il impose une autre façon de faire du rap : moins spectaculaire, plus analytique. Les titres se succèdent comme des diagnostics : regard sur l’histoire coloniale, sur les rouages de l’exclusion sociale, sur la fatigue existentielle. Calbo y impose son timbre grave, sa présence sobre mais tranchante. Loin de jouer les seconds rôles, il incarne une moitié entière du duo, complémentaire et indispensable. Le public suit. L’album devient disque d’or, salué par la critique et érigé comme référence par toute une génération. Plus qu’un succès commercial, c’est une validation artistique.
Dans la foulée, Calbo rejoint le collectif Bisso Na Bisso. Avec d’autres rappeurs d’origine africaine (Passi, Ben-J, Mystik, M’Passi, etc.) il cherche à tisser un lien fort entre la culture urbaine française et les racines africaines. Le projet échappe à l’exotisme : il s’agit de reconnecter, non de folkloriser. La langue lingala se mêle au français, les rythmes congolais dialoguent avec les beats contemporains.
L’Afrique n’est pas un décor, c’est un continent pensé, revendiqué, assumé. Calbo y trouve un nouvel espace d’expression : il peut parler du passé sans nostalgie, de l’origine sans essentialisme, de l’identité sans clôture. Le succès de Bisso Na Bisso est immédiat, en France comme en Afrique. Il élargit le champ du rap, le complexifie, le territorialise autrement.

En parallèle de sa carrière musicale, Calbo multiplie les interventions sur le terrain. Il anime des ateliers d’écriture dans plusieurs villes d’Île-de-France. Il ne joue pas au médiateur, ne se fait pas passer pour un éducateur. Il vient en tant qu’artiste, avec une exigence formelle et un respect sincère pour ceux qui s’expriment. Il insiste sur la rigueur, sur la précision, sur la nécessité de structurer sa pensée. Loin des injonctions institutionnelles à « canaliser les jeunes », il propose l’écriture comme une manière de poser des mots sur des situations complexes. Il n’infantilise pas, il transmet.
Dans l’industrie musicale, Calbo reste une figure singulière. Discret, constant, fidèle à ses engagements. Il ne court pas les plateaux télé, n’alimente pas les polémiques. Il parle peu, agit beaucoup. Il reste attaché à son quartier d’origine, travaille avec les mêmes équipes, refuse les sirènes de l’opportunisme. Sa carrière est marquée par la constance : pas de virage commercial douteux, pas de tentative de retour artificiel. Il assume les silences comme les apparitions. Son style vestimentaire est à son image : sobre, sans clinquant. Sa présence en studio ou sur scène est marquée par l’intensité, jamais par l’agitation. Dans un milieu où l’éphémère domine, sa trajectoire détonne par sa tenue.

Au-delà du rap, Calbo s’est aussi affirmé comme auteur. En 2021, il publie Quelques gouttes de plus, un livre sobre et précis sur la genèse d’Ärsenik, mais aussi sur la France des années 1990, la scène rap, et les mécanismes de l’invisibilisation. Il y revient sur les dilemmes artistiques, les choix assumés, les tensions entre visibilité et fidélité. En 2025, il publie 0 Raison, un second ouvrage plus introspectif, à la frontière de l’essai et du témoignage. Il y interroge la société française contemporaine, la place des Noirs dans l’espace public, la transformation du rap. Ces deux ouvrages prolongent son œuvre musicale : même sobriété, même rigueur, même volonté de dire le réel sans artifice.
Calbo a marqué le paysage culturel français. Non seulement par son œuvre, mais par son influence souterraine. Des artistes comme Médine, Kery James, Youssoupha ou Alpha Wann reconnaissent son impact. Il a imposé des standards d’écriture, de posture et d’intégrité. Il a aussi participé à façonner une esthétique urbaine particulière (notamment autour de la marque Lacoste) qui a trouvé un écho durable dans les milieux populaires. Il est devenu une référence, parfois invoquée à voix basse, toujours respectée. Les médias spécialisés l’ont régulièrement salué, même s’il a toujours préféré le terrain à la promotion.

Le 4 janvier 2026, la nouvelle de sa mort à l’âge de 52 ans est rendue publique. L’annonce est sobre, à l’image de l’homme. Pas de mise en scène, pas de récupération. Mais les hommages affluent. Des rappeurs, des journalistes, des figures politiques. Rachida Dati, maire du 7ᵉ arrondissement de Paris, lui rend un hommage appuyé, saluant son influence discrète et sa capacité à représenter une France complexe. La scène rap lui consacre émissions spéciales, freestyles-hommages, tribunes. Partout, la même reconnaissance : celle d’un bâtisseur. Non d’un mythe, mais d’un repère. Sa disparition n’est pas un moment de nostalgie. C’est une invitation à relire ce qu’il a produit, à comprendre ce qu’il a incarné.
Calbo n’était pas un prophète. Il n’était pas non plus un simple rappeur. Il était un homme qui, pendant plus de trente ans, a cherché à dire le monde avec justesse. Il n’a pas sacrifié son exigence à la célébrité, ni sa voix à la tendance. Il a fait de l’art un outil de lecture du réel, et de la parole une arme contre les simplismes. Son héritage ne tient pas à sa légende, mais à sa constance. Calbo a su faire de sa vie un parcours cohérent, sans grand écart ni compromission. Il a ouvert des voies, consolidé des fondations, inspiré sans imposer. Aujourd’hui, son absence est réelle. Mais son œuvre demeure ; dense, droite, nécessaire.
