Fondée en 1788 à la veille de la Révolution française, la Société des Amis des Noirs constitue la première organisation abolitionniste structurée en France. Portée par des élites intellectuelles et politiques proches des Lumières, elle milite contre la traite négrière et pour l’égalité des libres de couleur. Pourtant, son action s’inscrit dans un cadre réformiste, gradualiste et profondément lié aux enjeux coloniaux de l’époque. Entre idéal universaliste et contraintes économiques impériales, son rôle réel dans l’abolition de l’esclavage demeure au cœur des débats historiographiques.
La Société des Amis des Noirs, le premier lobby abolitionniste français
La création de la Société des Amis des Noirs le 19 février 1788 s’inscrit dans un contexte intellectuel marqué par l’essor des idées des Lumières et par la diffusion des critiques morales et philosophiques de l’esclavage. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, plusieurs penseurs européens, parmi lesquels Montesquieu, Raynal ou Condorcet, dénoncent la traite et l’institution esclavagiste au nom des droits naturels et de l’universalité de l’humanité.
L’ouvrage de Guillaume-Thomas Raynal, Histoire des deux Indes (1770), joue notamment un rôle majeur dans la diffusion d’une critique morale du système colonial esclavagiste, en soulignant l’inhumanité de la traite et ses contradictions avec les principes de civilisation proclamés par l’Europe.
La Société des Amis des Noirs naît également sous l’influence directe du mouvement abolitionniste britannique, déjà structuré autour de la Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade fondée en 1787. Les réseaux intellectuels transnationaux, notamment entre Paris et Londres, favorisent la circulation des idées abolitionnistes et la mise en place d’une stratégie d’opinion fondée sur les pétitions, les publications et le lobbying parlementaire.
Fondée à Paris par Jacques-Pierre Brissot, Étienne Clavière, l’abbé Grégoire et Nicolas de Condorcet, la Société rassemble principalement des membres issus des élites politiques, financières et intellectuelles. Elle ne constitue pas une organisation populaire, mais un cercle d’influence destiné à peser sur les décisions législatives de la monarchie finissante puis de la Révolution.
Son objectif initial n’est pas immédiatement l’abolition totale de l’esclavage, mais d’abord la suppression de la traite négrière, considérée comme la racine du système esclavagiste atlantique.
Dès sa fondation, la Société des Amis des Noirs adopte une stratégie politique claire : influencer les institutions et l’opinion publique plutôt que mobiliser directement les masses. Elle publie des mémoires, des brochures et des adresses à l’Assemblée nationale afin de dénoncer la traite des esclaves et les abus du système colonial.
Selon l’historien Marcel Dorigny, la Société fonctionne comme un véritable groupe de pression politique, visant à introduire la question de l’esclavage dans le débat révolutionnaire. Elle intervient notamment dans les discussions relatives aux droits civiques des libres de couleur, une question centrale dans les colonies françaises, en particulier à Saint-Domingue.
L’un des axes majeurs de son action consiste à obtenir l’égalité juridique pour les hommes libres de couleur, discriminés malgré leur statut juridique libre. Cette revendication aboutit partiellement avec le décret du 24 mars 1792, qui accorde l’égalité politique aux libres de couleur nés de parents libres.
Toutefois, l’influence de la Société se heurte à une opposition extrêmement organisée : le Club Massiac, lobby colonial regroupant planteurs et négociants, qui défend les intérêts économiques des colonies esclavagistes. Ce groupe exerce une pression considérable sur l’Assemblée nationale afin de maintenir l’ordre colonial et la rentabilité du système esclavagiste.
Dans ce rapport de force, la Société des Amis des Noirs apparaît comme une minorité influente mais politiquement fragile.
Contrairement à certaines représentations postérieures, la Société des Amis des Noirs ne défend pas initialement une abolition immédiate et radicale de l’esclavage. Son programme s’inscrit dans une logique gradualiste, consistant à abolir d’abord la traite avant d’envisager une transformation progressive du système colonial.
Cette position reflète les contraintes économiques de l’époque : les colonies antillaises, notamment Saint-Domingue, constituent un pilier majeur de l’économie française, produisant sucre, café et indigo. Une abolition brutale est perçue par de nombreux contemporains comme un risque économique et politique majeur.
De plus, l’abolitionnisme de la Société demeure marqué par un certain paternalisme colonial. Plusieurs de ses membres considèrent les populations esclavisées comme devant être progressivement « préparées » à la liberté, révélant une vision hiérarchisée héritée du contexte colonial.
L’historien Laurent Dubois souligne que cet abolitionnisme des Lumières reste souvent compatible avec le maintien de l’ordre impérial, tant que celui-ci est réformé.
Ainsi, la Société incarne une tension fondamentale : promouvoir l’universalité des droits de l’homme tout en acceptant la persistance d’un système colonial.
L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue en 1791 transforme radicalement le cadre du débat abolitionniste. La question de l’esclavage cesse d’être uniquement philosophique pour devenir un enjeu politique, militaire et impérial.
La Société des Amis des Noirs n’est pas à l’origine de la Révolution haïtienne, mais ses idées contribuent à légitimer, dans le discours politique métropolitain, les revendications d’égalité raciale et civique.
L’abbé Grégoire, figure centrale de la Société, joue un rôle important dans la défense des droits des hommes de couleur au sein de l’Assemblée. Toutefois, les événements coloniaux dépassent rapidement les capacités d’influence de la Société.
Comme le rappelle C.L.R. James, l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1794 résulte avant tout de la dynamique révolutionnaire et des luttes serviles à Saint-Domingue plutôt que de l’action exclusive des abolitionnistes métropolitains.
Le décret du 4 février 1794 abolissant l’esclavage dans les colonies françaises est souvent associé à l’héritage abolitionniste de la Société des Amis des Noirs. Toutefois, l’historiographie contemporaine invite à nuancer cette interprétation.
Selon Dorigny et Gainot, l’abolition de 1794 est d’abord une décision politique liée à la guerre révolutionnaire, à la pression des révoltes esclaves et à la nécessité stratégique de conserver les colonies face aux puissances européennes.
La Société des Amis des Noirs a joué un rôle dans la diffusion des idées abolitionnistes, mais elle n’a pas disposé d’un pouvoir décisionnel direct sur l’abolition. Son influence est donc davantage intellectuelle et idéologique que déterminante sur le plan institutionnel.
Par ailleurs, la disparition progressive de la Société durant la période révolutionnaire, notamment après la radicalisation politique et la Terreur, limite son impact à long terme.
L’héritage de la Société des Amis des Noirs demeure ambivalent. D’un côté, elle représente la première tentative organisée en France de dénoncer la traite négrière au nom des droits de l’homme. De l’autre, elle incarne les limites d’un abolitionnisme élitaire, prudent et inscrit dans une logique impériale.
L’historiographie récente insiste sur la nécessité de replacer son action dans le cadre du monde atlantique révolutionnaire, où les acteurs coloniaux, les esclaves insurgés et les autorités politiques jouent un rôle déterminant dans l’abolition.
La mémoire de la Société s’inscrit aujourd’hui dans les débats contemporains sur l’abolition, la colonisation et l’universalisme républicain. Elle illustre les contradictions d’un projet politique qui proclame l’égalité universelle tout en étant confronté aux réalités économiques et raciales du système colonial.
Une avant-garde abolitionniste ou un réformisme des Lumières ?
La Société des Amis des Noirs ne peut être réduite ni à un simple groupe humanitaire ni à un acteur décisif de l’abolition. Elle fut avant tout une société d’influence intellectuelle et politique, ancrée dans les réseaux des Lumières et dans les institutions révolutionnaires.
Son abolitionnisme, réel mais modéré, reflète les tensions structurelles entre universalité des droits et impératifs coloniaux. Elle a contribué à légitimer le débat abolitionniste en France, à diffuser une critique morale de la traite et à soutenir l’égalité des libres de couleur.
Cependant, l’abolition de 1794 résulte moins de son action directe que de la conjonction des révolutions atlantiques, des insurrections serviles et des impératifs géopolitiques de la Révolution française.
En ce sens, la Société des Amis des Noirs apparaît moins comme un moteur unique de l’abolition que comme un laboratoire intellectuel du réformisme abolitionniste des Lumières, révélateur des contradictions profondes entre humanisme, colonialisme et modernité politique.
Notes et références
- Société des Amis des Noirs, Adresse à l’Assemblée nationale sur l’abolition de la traite des Noirs, Paris, 1789.
- Jacques-Pierre Brissot, Discours sur la nécessité d’abolir la traite des Noirs, 1789.
- Henri Grégoire, De la littérature des Nègres, Paris, 1808.
- Nicolas de Condorcet, Réflexions sur l’esclavage des nègres, 1781.
- Assemblée nationale constituante, Décrets relatifs aux droits des hommes de couleur, 15 mai 1791 et 24 mars 1792.
- Convention nationale, Décret d’abolition de l’esclavage, 4 février 1794 (16 pluviôse an II).
- Marcel Dorigny, La Société des Amis des Noirs (1788–1799) : contribution à l’histoire de l’abolition de l’esclavage, Paris, UNESCO/Karthala, 1998.
- Marcel Dorigny et Bernard Gainot, Atlas des esclavages, Paris, Autrement, 2006.
- Florence Gauthier, L’aristocratie de l’épiderme : le combat de la Société des Amis des Noirs, Paris, CNRS Éditions, 2007.
- Yves Bénot, La Révolution française et la fin des colonies, Paris, La Découverte, 1988.
- Yves Bénot, La démence coloniale sous Napoléon, Paris, La Découverte, 1992.
- Laurent Dubois, Avengers of the New World: The Story of the Haitian Revolution, Cambridge (MA), Harvard University Press, 2004.
- C.L.R. James, The Black Jacobins: Toussaint Louverture and the San Domingo Revolution, Londres, Secker & Warburg, 1938 (rééd. Vintage, 1989).
- Robin Blackburn, The Overthrow of Colonial Slavery 1776–1848, Londres, Verso, 1988.
- David Geggus, Haitian Revolutionary Studies, Bloomington, Indiana University Press, 2002.
- Eric Williams, Capitalism and Slavery, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1944 (rééd. 1994).
- Seymour Drescher, Abolition: A History of Slavery and Antislavery, Cambridge, Cambridge University Press, 2009.
- David Eltis et David Richardson, Atlas of the Transatlantic Slave Trade, New Haven, Yale University Press, 2010.
- Pierre Pluchon, Nègres et Juifs au XVIIIe siècle : le racisme au siècle des Lumières, Paris, Fayard, 1984.
- Gabriel Debien, Les colons de Saint-Domingue et la Révolution, Paris, Armand Colin, 1953.
- Marcel Dorigny, « Les Amis des Noirs et la lutte contre l’esclavage », Revue française d’histoire d’outre-mer, 1990.
- Bernard Gainot, « Abolitionnisme et Révolution française », Annales historiques de la Révolution française, 2008.
- Florence Gauthier, « Lumières et esclavage », Dix-huitième siècle, n°39, 2007.
- Archives parlementaires de la Révolution française, débats sur la traite et l’esclavage (1789–1794).
- UNESCO, The Slave Route Project: Resistance, Liberty, Heritage, UNESCO, depuis 1994.
- Archives nationales (France), fonds relatifs à la Société des Amis des Noirs, série Colonies, XVIIIe siècle.

