CULTURE

Tiwony, ambassadeur du Reggae

Par Pascal Archimède. Né d’un père camerounais et d’une mère guadeloupéenne, Tiwony est un artiste Reggae-Dancehall qui, depuis un quart de siècle, parcourt la planète grâce à sa Musique.

Lors de cet entretien, Tiwony a évoqué son parcours personnel et artistique. Il est également revenu sur des sujets tels que le Reggae, le Rastafarisme, le Cannabis, les Antilles, l’Afrique ou encore la situation du Peuple Noir dans le monde.

D’où te vient ton nom de scène « Tiwony » ?

Bénédictions à Toutes et à Tous. Merci pour cet entretien. Mon nom de scène vient de mon prénom Ronnie. Il m’a été donné pour me différencier d’un ami avec qui je bougeais à l’époque qui lui aussi s’appelait Rony. Lui, on le nommait Grand Wony. Du coup, n’étant pas très grand de taille, on m’a naturellement surnommé Ti Wony, qui signifie « petit Ronnie » en langue créole.

Peux- tu nous parler de ton parcours personnel et artistique ?

J’ai grandi au sein d’une famille de mélomanes. En plus d’avoir un père musicien, la musique a toujours fait partie intégrante de ma vie et ce, depuis le ventre de Maman. Très jeune, j’ai suivi des groupes tels qu’Akiyo[1] avec mon cousin Badjo et mon oncle Mr Eric Nabajoth. Ces derniers m’ont très tôt initié aux percussions Gwoka[2] et Mas à Senjan[3]. Ensuite, en grandissant j’ai été attiré par le sport, notamment les arts martiaux. J’avais comme projet de faire carrière dans le full contact, une forme de boxe américaine, jusqu’à ce qu’un problème physique mette fin à cette ambition. Après avoir virevolté  sans trop savoir vers où m’orienter, c’est avec mon feu ami-frère Krichoun, le petit frère du chanteur Medhy Custos, que nous avons décidé d’animer des soirées. Nous jouions tous types de musique dans ces soirées. Et c’est à cette période que nous avons découvert les artistes Reggae- Dancehall locaux et nationaux tels que Tonton David, Ragga Dub Force, Freedom Fighters, Mc Janik, Daddy Harry, Don Miguel, Raggasonic, Nuttea et bien d’autres. Tels de grands frères, ils m’ont inspiré et ont réveillé en moi cette envie de pousser la chansonnette. S’ensuivit  la création du groupe Influence Sound avec défunt Krichoun, Kinky Eddy, défunt Klarens B, Liliano, Kultcha B, Boubou, défunt Kemar, Toktone G, Puppa Ultim, Kporal Maiky et Rob Dj pour ne citer qu’eux. J’ai par la suite créé Blackwarell Sound avec Black Kimbo, Lyaï, Bls, Typical Féfé, Clarky et Twispa avec qui nous avons remporté les championnats de France des sound-systems en 2003.

Entretemps, j’ai fait mes premiers enregistrements avec les groupes Kreyol Syndicat et Ragga Dub Force. Avec les 2bal2neg, je sortirais le morceau « Pas de Timinik » qui fera partie de la bande originale du film « Ma 6 t va cracker ». J’ai ensuite sorti un 1er maxi « Beni Yo « produit par Rico Debs. Par la suite, en duo avec Fefe Typical, nous avons sorti  les albums « D.TExpress » et « Révolution ». Plus tard, 5 albums en solo m’ont permis d’écumer des scènes aux 4 coins du globe : Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, France, Suisse, Belgique, Espagne, Allemagne, Canada, New Jersey, Russie, Nouvelle-Calédonie, Jamaïque, Ethiopie, Sénégal, Guinée, Gambie, Gabon, Côte d’Ivoire ou encore Ouganda.

Que représente le Reggae pour toi ?

Le Reggae est devenu viscéral pour moi. Je mange, je bois, je vis Reggae! Selon moi, le  Reggae transmet la parfaite fréquence pour se connecter à soi-même et au Tout-Puissant!

Pourquoi le Reggae est-il aussi peu présent sur les ondes ?

À mon humble avis, le Reggae manque d’exposition sur les grandes ondes car son message est loin d’être éphémère et pousse davantage à la réflexion et à la prise de conscience qu’à l’oisiveté. Pour citer le groupe Raggasonic: »On dit tout haut ce que les jeunes du Ghetto pensent tout bas » et apparemment, cela ne rentre pas dans le moule ou le format requis pas les « puissants » qui contrôlent cette industrie. Le Reggae ne se fond pas dans les tendances qui doivent être matraquées sans que cela n’enfreigne leur « Establishment ». Paradoxalement, c’est le style de musique le moins diffusé sur les grosses ondes, mais le plus écouté du Peuple toutes origines, générations ou couches sociales confondues !

Quel regard portes-tu sur l’industrie musicale ?

Cette industrie fonctionne comme une boîte de commerciaux qui doivent ramener du chiffre ou, pour employer le jargon actuel, garantir du « stream » et des vues sur YouTube. Pour moi, tout ceci est loin d’être une fin en soi car ces « critères » ne définissent en aucun cas la qualité et le talent d’un artiste. Si chaque artiste disposait des mêmes moyens marketing et promotionnels, nous n’aurions pas eu 1 ou 2 artistes de chez nous qui se distingueraient sur les ondes nationales. Nous aurions plutôt une armée en place capable de révolutionner la perception de l’auditeur vis a vis de ses choix musicaux. Choix musicaux souvent filtrés par ces multinationales qui font la pluie et le beau temps concernant ce qui doit être mis en lumière ou pas.

Tu te définis comme étant un Rasta. Qu’est ce que le Rastafarisme ? Qu’est ce qui t’a poussé à devenir Rasta ?

D’un point de vue étymologique, Rastafarisme vient de « Ras » qui veut dire Chef ou Tête en Amharique et de « Tafari » signifiant Créateur. Selon la définition éthiopienne, le Rastafarisme est le regroupement des enfants du Chef Créateur. Le Rastafarisme est donc devenu un mouvement spirituel et libérateur qui a permis à la diaspora de se reconnecter à ses racines. Il a également aidé à se « dés-évangéliser » et à se décomplexer du statut de descendant d’esclave afin de renouer avec un pan plus glorieux de notre Histoire ancestrale. En outre, il y a l’aspect liturgique et dogmatique avec plusieurs courants au sein du mouvement tels que les Nyabinghi, les 12 Tribus d’Israël, l’Église Éthiopienne Orthodoxe, les Bobo Ashanti ou encore l’Église Copte Éthiopienne de Sion. Ces courants honorent Jah Rastafari littéralement Dieu, le chef créateur ou encore Haïlé Sélassié précisément la Puissance de la Sainte Trinité. Haïlé Sélassié fut d’abord un nom de baptême attribué au fils de Ras Makonnen, neveu de l’Empereur Menelik II. Dès son plus jeune âge, Haïlé Sélassié fut proclamé leader messianique pour L’Éthiopie, pour la Diaspora , mais aussi pour le Monde entier. Lors d’un de ses discours, Marcus Garvey déclara: « Regardez vers l’est , l’avènement de ce Roi Noir sonnera le glas de notre libération spirituelle et physique ». Une fois couronné Roi des Rois devant tous les rois de la Terre, cela se révéla prophétique et réconfortant pour les enfants d’Afrique déportés de force dans les îles. C’est ainsi que le mouvement Rastafarisme prit naissance. Ses valeurs, très significatives, m’ont poussé à m’identifier à ce mouvement.

Dans les morceaux « La Panacée » et « Ganja », tu fais l’éloge du cannabis. Que représente le cannabis pour toi?

Ce n’est rien d’autre qu’une plante ancestrale utilisée depuis la nuit des temps pour ses vertus thérapeutiques, relaxantes , mais aussi pour ses protéines et ses fibres. Donc, faire l’éloge de cette plante n’est pas une invitation a se « défoncer »comme certains pourraient mal l’interpréter. C’est plutôt ma façon de dire au « Système » d’arrêter de nous prendre pour des imbéciles et de cesser de faire les hypocrites en diabolisant cette plante. En sachant qu’eux mêmes l’utilisent sous différentes formes et connaissent très bien ses vertus et bienfaits.

En parlant de ça, après l’avoir diabolisé, de plus en plus de pays tels que le Canada ou les États-Unis dépénalisent le cannabis. Comment expliques-tu ce revirement de situation?

Comme je viens de le mentionner, ils savent très bien ce qu’est cette plante, le fameux calumet de la paix dont parlent les Apaches, Natifs Américains. N’oublions pas les campagnes qu’organisait le gouvernement américain pour inciter la population à planter de l’herbe, conscient que sa fibre pourrait également être utile pour créer du textile ou autre cordage de très bonne résistance et d’excellente qualité. Ensuite la manne financière que représente cette industrie est tellement énorme, que de plus en plus de pays ont décidé de légaliser. Capitaliste-ment vôtre!

Dans certaines chansons, tu traites des maux qui gangrènent les Antilles. Dans « Dem Ah Poison We », tu parles de l’empoisonnement des sols au chlordécone. Dans « Odlo la », tu interpelles sur la difficulté pour la population d’avoir accès à une eau saine et potable. Est-ce aux artistes de dénoncer ces problèmes sociétaux ?

Je ne pense pas que ce soit obligatoire, car la qualité d’un artiste réside d’abord dans sa liberté de créer et de s’exprimer comme il le ressent. Après, selon le positionnement ou l’engagement de l’artiste, certains, comme moi par exemple, ont ce côté militant qui les pousse à devenir des porte-voix ou chroniqueurs de tous ces maux qui peuvent nous ronger au quotidien !

Que penses-tu de la réaction des élus antillo-guyanais face à ces enjeux ? Penses-tu qu’ils aient les « compétences » pour endiguer ces problèmes ? Il y a t’il une réelle volonté de l’état français de solutionner ces maux ?

À mon humble avis, ils savent comment est né le problème et ils savent aussi comment le solutionner. Après, on dira que c’est surtout un problème de gestion et de priorités pour nos élus. Tant que les fonds attribués pour nos départements par la « Grande Métropole » ne seront pas utilisés comme il se doit, le problème persistera. C’est le cas du chlordécone dont la toxicité était connue par un grand nombre d’élus depuis plus de 40 ans. Ils ont pourtant laissé faire, jusqu’à ce qu’ils « réalisent » trop tardivement, les dégâts sanitaires que cela a provoqué et provoque encore au sein de la population. Et des exemples comme celui là pourraient faire l’objet d’une interview entière. Tellement ils sont récurrents !

Serais-tu en faveur d’un changement statutaire en Guadeloupe ? Si oui, sous quelle forme ? Autonomie, indépendance ou autre ?

J’en parlais dernièrement avec un grand frère haïtien et on se disait que nos îles auraient déjà besoin d’une « intra-dépendance « . Que l’on puisse déjà apprendre à communiquer ensemble, à construire ensemble, à monter des business ensemble, à monter une économie ensemble. Une fois cette étape franchie, on ne se posera même plus la question d’indépendance ou d’autonomie. On deviendra indépendant et autonome naturellement dans notre fonctionnement. Après, d’un point de vue géopolitique, cela demande que soit insufflée une énergie plus en phase avec les doléances du peuple, un vent nouveau!

Tu es très attaché à l’Afrique. Quels rapports entretiens-tu avec la Terre Mère ?

Le rapport qu’entretient un fils avec sa mère. De l’ amour, du partage, de la bienveillance, de la gratitude.

Que penses-tu de la gouvernance des pays africains francophones ? Sont-ils vraiment indépendants ?

La plupart des pays africains francophones sont, pour moi, des prolongements du gouvernement français. La fameuse « France-A-Fric ». Donc je dirais qu’ils ont un « minimum » d’autonomie et sont pour la plupart encore assujettis aux ordres de la « Grande Colonie Française » !

Dans le morceau « La dette », tu traites de l’exploitation de l’Afrique par l’Europe, ainsi que du Franc CFA. Peux-tu nous parler de cette monnaie ? Le CFA est en passe d’être remplacé par la monnaie ECO. Est- ce un vrai changement?

Effectivement, « La dette » est un titre que j’ai enregistré avec mon grand frère Daddy Mory afin de soutenir la lutte anti-CFA et anti-France-à-fric! Le Franc CFA est une monnaie imposée par De Gaulle en 1945 pour mieux contrôler l’économie des ses colonies. CFA signifie littéralement Colonies Françaises d’Afrique. Cette monnaie n’est rien d’autre qu’une manière de maintenir sous contrôle économique les pays africains qui y sont assujettis. Et qui dit contrôle économique dit contrôle politique et tout ce qui s’ensuit ! Un pays qui ne contrôle pas son économie ne peut prétendre à une quelconque forme d’autonomie. L’ECO n’est qu’une version customisée du Franc CFA. C’est comme remplacer l’Ebola par le Coronavirus!

Beaucoup de médias nous montrent des jeunes Africain(e)s risquer leurs vies pour rejoindre l’Europe. Est-ce qu’ aujourd’hui le retour à la Terre Mère prôné par Marcus Garvey est une utopie ?

Pour moi, la philosophie de l’Honorable Marcus Garvey n’a jamais été aussi présente qu’aujourd’hui. Aux 4 coins de la planète, on entend des gens de la diaspora se reconnecter à leur racines. On a parlé de 2019 comme « The Year of return ». De plus en plus de  personnalités de la Diaspora reprennent leur identité africaine. Tout cela est  loin d’être utopique. D’un autre côté, il est vrai que l’état dans lequel les « grandes colonies » ont laissé le continent, combiné à l’ingérence de nos présidents soumis à la France ou autres puissances, ont indéniablement causé un profond mal-être dans certaines contrées africaines. Beaucoup rêvent de l’ Europe ou de l’ Amérique pour une meilleure vie et pour le confort matériel. Cependant, de plus en plus de gens se rendent compte aussi que derrière ce rêve se camoufle souvent un cauchemar. Je traite de ce sujet dans une de mes chansons à venir intitulée « Le bateau ». Dans ce morceau, j’explique à mes frères et sœurs que mieux vaut galérer ensemble à la maison et se battre pour que les choses changent plutôt que d’aller se perdre dans le capharnaüm de Babylone et être traité comme des moins que rien.

Lors de tes voyages, tu as rencontré des Frères et des Soeurs un peu partout dans le monde. Quel constat fais tu de la situation sociale, économique et psychologique de l’Homme Noir aujourd’hui ? Es tu optimiste ou pessimiste ?

Je reste optimiste malgré le fait que nous ayons du mal à œuvrer ensemble à l’instar d’ autres communautés telles que les communautés chinoises ou juives par exemple. Nous avons encore pas mal de séquelles, de traumatismes et de complexes engendrés par notre passé ainsi que par la situation géopolitique dans laquelle une grand partie de la diaspora s’est retrouvée catapultée malgré elle. Aujourd’hui, en dépit de ces « tares », on sent un élan d’éveil à travers les réseaux sociaux et un peu sur le terrain. Plus personne n’est dupe ! Il faudrait néanmoins plus d’actions sur le terrain et plus de concertations afin que l’on puisse se libérer des chaînes et des complexes liés aux stigmates du passé. Il y a encore beaucoup de Taff, mais ça va aller!

Tu prônes l’Unité dans le morceau « L’Union fait la Force ». Concrètement, comment pourrions-nous matérialiser cette cohésion au sein de la communauté ?

Par la prise de conscience dont je viens juste de parler, mais aussi par l’éducation. Il est hyper important qu’on apprenne à mieux se connaître, à se reconnecter avec ses vraies bases, de manière à rendre caduque la méthode « Willie Lynch »[4]. Cette dernière a malheureusement été très efficace sur nous en terme de division et d’aliénation de nous-mêmes! Il est temps d’y remédier et de réapprendre à se respecter et à s’aimer comme les enfants d’une même mère que nous sommes.

Cette année, tu célèbres tes 25 ans de carrière en Guadeloupe. Qu’est ce que cela représente pour toi ?

Yes I. Je rends Grâce pour cette opportunité et nous y travaillons assidûment pour que ce soit une belle fête de famille. Ce sont 25 années de passion, de détermination, de foi, de hauts et de bas, de partages, de voyages et de rencontres.

Je sais que ton 7ème album est en préparation. Peux tu nous en parler ? As-tu une date de sortie à nous communiquer ?

Cet album s’intitule « Frequency »  et j’y mets les dernières touches en ce moment. Cet album célébrera aussi mes 25 ans de carrière et sera plus éclectique que le précédent. C’est un projet que j’ai pris le temps de travailler et de peaufiner pendant 3 ans. Cet album est pour moi l’une de mes meilleures oeuvres. Il sortira courant Avril-Mai si tout se passe bien.

As- tu des projets à venir ?

Oui, j’en ai toute une flopée, mais je préfère en parler une fois qu’ils auront éclos !

Crédit photo: Franck Blanquin

Les billets pour assister au concert de Tiwony le 17 Avril 2020 en Guadeloupe sont disponibles ICI : http://billetterie.palaisdessportsgosier.com/spectacle?id_spectacle=168&lng=1

Crédit photo: Franck Blanquin

[1]          Créé en 1978, Akiyo est un groupe de musique ainsi qu’un mouvement culturel engagé guadeloupéen.
[2]          Le gwoka est un genre musical de la Guadeloupe. Il est principalement joué avec des tambours appelés « ka », famille d’instruments de percussion.
[3]          Formule utilisée pour caractériser les « Gwoup a po » qui jouent une musique qui trouve son origine dans la musique d’un groupe carnavalesque de Pointe-à-Pitre appelé « Mas a Senjan » du nom d’un de ses dirigeants de l’époque, Victor Emmanuel Bernadin Germain dit Saint-Jean.
[4]          Le discours de William Lynch est une adresse prétendument prononcée par un certain William Lynch à un auditoire sur la rive de la rivière James en Virginie en 1712 concernant le contrôle des esclaves au sein de la colonie.

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