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La plus grande révolte d’esclaves de l’histoire de la Réunion

Histoire

La plus grande révolte d’esclaves de l’histoire de la Réunion

Par Sandro CAPO CHICHI

En novembre 1811 a eu lieu à Saint-Leu la plus importante révolte d’esclaves de l’histoire de l’île de la Réunion (alors appelée Bourbon).

Par Sandro CAPO CHICHI de New African Cultures / nofi.media

à l’exceptionnelle Sandrine Plante-Rougeol, qui modèle la terre où sont enterrés ses ancêtres pour leur redonner vie dans des sculptures

L’histoire de la traite négrière et de l’esclavage des Noirs à la Réunion est moins connue du grand public  que celle des territoires français des Amériques que sont la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane. La résistance à ces crimes sur cette île y est aussi moins connue.

Cette méconnaissance est très regrettable. Elle empêche en effet de savoir que certains des ancêtres des actuels Réunionnais ont eu la conscience et le courage de mettre leur vie en jeu pour regagner leur liberté, leur humanité.

A la Réunion (appelée île Bourbon avant 1848 et brièvement île Bonaparte entre 1806 et 1810), la résistance à l’esclavage a pu prendre différentes formes qu’aux Amériques, notamment avec les tentatives d’évasion. Une grande proportion de déportés  étant originaire de Madagascar, beaucoup d’esclaves ont essayé de rejoindre leur terre natale à partir de la Réunion, le trajet était beaucoup moins long que celui qui sépare, par exemple, l’Amérique de l’Afrique de l’Ouest.

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Carte représentant Madagascar et l’île de la Réunion dans le contexte de l’Océan Indien (Crédit: New African Cultures pour NOFI)

Toutefois, ces tentatives d’évasion se sont révélées infructueuses à cause des pirogues utilisées qui étaient peu adaptées pour affronter les turbulences de l’Océan Indien.

Plusieurs révoltes anti-esclavagistes ont également eu lieu à la Réunion. La plus importante et la plus aboutie d’entre elles eut lieu en novembre 1811 à Saint-Leu dans l’ouest de l’île.

En novembre 1811, l’île de la Réunion (alors appelée Bourbon) est sous contrôle Britannique depuis 1809. En 1810, les autorités britanniques de l’île demandent aux propriétaires français de mettre à leur disposition certains de leurs esclaves. Les Britanniques ont en effet besoin de réparer ou de charger un de leurs bateaux. Pour cela, ils affectent pendant plusieurs mois jusque début 1811 des esclaves à la collecte de bois à l’Etang-Salé près de Saint-Louis, deux villes situées au sud de Saint Leu.

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Carte représentant les villes de Saint-Leu, L’Etang-Salé et Saint-Louis sur l’île de La Réunion (Crédit : New African Cultures pour NOFI)

A cette occasion, des esclaves appartenant à plusieurs propriétaires et originaires de plusieurs villes font connaissance et commencent à fomenter des plans pour gagner leur indépendance.  Parmi les esclaves présents se trouve notamment Elie et Gilles, les futurs leaders de la révolte de Saint Leu en novembre 1811.

En premier lieu, la solution retenue par les esclaves pour accéder à leur liberté semble avoir été celle du marronnage. Les esclaves profitent de l’affectation à l’Etang-Salé pour s’échapper. Cette tentative sera toutefois un échec et les esclaves marrons seront emprisonnés début 1811, pour certains comme Elie et Gilles, durant plusieurs mois. Après cet échec, les esclaves ne vont pas renoncer à la perspective de leur liberté.

Pendant plusieurs mois, des esclaves vont profiter de leur corvée dans un bassin d’eau aujourd’hui appelé Misouk pour se réunir quotidiennement et discuter de leur projet de révolte. Ils vont envisager une alliance avec les Anglais, qui ne se matérialisera toutefois jamais.

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Le bassin Missouk, (Source : Gilles Gérard 2015)

A la tête de celui-ci se trouvait d’abord Jean, un homme d’une cinquantaine d’années originaire d’Afrique de l’Ouest et sachant parfaitement lire, parler et écrire le français. Jean fut toutefois arrêté au tout début de l’insurrection. Elie est un créole décrit comme ayant la peau claire. L’autre leader, Gilles, parfois décrit comme le frère d’Elie est en fait un natif de l’île fils de deux Malgaches.
Parmi les 190 insurgés eux-mêmes on trouve selon Gilles Gérard, 54,8% de Cafres (Africains du Sud-Est), 22% de Créoles (nés sur l’île), 19,4% de Malgaches et 3,2% d’Indiens. A cause des rôles attribués aux femmes dans la société de l’époque, les participants les plus directs à la révolte étaient des hommes. La moyenne d’âge des insurgés se situe entre 30 et 40 ans, même si des adolescents de 15 ans sont aussi impliqués.

La nuit du 5 novembre, les insurgés armés de haches, pierres, de calous, massues et de sagaies  marchent au son de l’ansive, un instrument de musique traditionnellement utilisé à la guerre à Madagascar. Ils marchent de maison en maison, cherchant à s’attaquer aux colons. En parallèle toutefois, Figaro,  un esclave ayant participé à la planification de l’insurrection retourne sa veste et décide de prévenir sa maîtresse à Saint-Louis, maîtresse qui préviendra à son tour les autorités.

De leur côté, les insurgés menés par Elie et Gilles s’attaquent à la maison de Jean Macé, tuent son propriétaire Jean Macé et se dirigent vers la maison suivante, celle des Hibon. Pierre Hibon, son propriétaire aidé de ses esclaves tire sur les esclaves grâce à un fusil et les conduit à fuir devant la maison d’Armel Macé, frère de Jean Macé.  Ils le tuent et se saisissent de son fusil. Un esclave de Macé s’enfuit pour prévenir un autre propriétaire de la révolte qui préviendra les autres du danger imminent. Ceux-ci se préparent alors et se réfugient dans la forêt, attendant la marche des insurgés. Les propriétaires envoient leurs esclaves fidèles vers les insurgés, leur faisant croire que les premiers allaient s’allier aux seconds.  Ils profitent de la diversion pour attaquer les insurgés, faisant 20 morts  et une trentaine de blessés parmi eux. Elie ira se rendre aux Anglais à Saint-Louis. 145 esclaves seront emprisonnés, et 30 seront condamnés à mort par le pouvoir anglais, dont Elie et ses trois frères en 1812.

Longtemps laissée dans l’oubli, la mémoire de ces combattants de la liberté a été progressivement exhumée par les Réunionnais actuels pour se remémorer la force de caractère et la dignité de nombre de ceux qui les ont précédés sur leur terre.

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Les 3 frères, par Sandrine Plante-Rougeol représente la cruelle exécution publique d’Elie et de ses frères

 

 

Pour en savoir plus :

Gilles Gérard / « La guerre » de 1811 ou la révolution des esclaves de Saint-Leu, île Bourbon (La Réunion)

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