SOCIÉTÉ

Discours inaugural du Dr Mukwege au Forum panafricain pour la culture de la paix

Nofi vous retranscrit ce discours poignant sur la « culture de la paix » qui fut prononcé par le Docteur Mukwege lors de la Biennale de Luanda en Angola le 18 septembre 2019. Il s’agit de la première édition de la biennale de la paix de Luanda, forum panafricain, avec la participation de 12 pays.

Discours inaugural du Dr Mukwege à l’occasion de la cérémonie d’ouverture de la Biennale de Luanda – Forum panafricain pour la culture de la paix – Luanda – 18.09
Excellence Monsieur le Président de la République d’Angola,

Excellences Messieurs les Chefs d’Etat,

Excellence Monsieur le Président de l’Union Africaine,

Excellences Messieurs les Ministres,

Madame la Directrice générale de l’UNESCO,

Distingués invités en vos titres et qualités,

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie de m’inviter à prendre la parole à l’occasion de la cérémonie d’ouverture de la Biennale de Luanda sur un thème qui me tient à cœur : la culture de la paix.

Face aux nombreux défis auxquels l’Afrique doit faire face, notamment la sécurité, le développement et le respect des droits humains, la culture de la paix doit être au centre de notre attention, et ce tant à l’échelle individuelle que collective.

Notre culture et notre patrimoine matériel et immatériel africain sont d’une grande richesse, mais trop souvent méconnus ou oubliés, et donc ne sont pas suffisamment exploités pour répondre aux enjeux actuels et futurs de notre continent. Pourtant les solutions sont en nous, elles sont dans nos racines, dans notre ADN panafricain.

Puisons ensemble dans nos valeurs, nos traditions, notre culture pour retrouver le chemin de la prospérité et de la paix.

Jadis, en terme politique et organisationnel, nos Rois, nos chefs coutumiers – les Mwami, assuraient la perception des taxes et redistribuaient les biens à la communauté, selon des principes de nécessité et d’équité.

Au niveau communautaire, dans nos sociétés bien souvent matriarcales, les hommes cultivaient mais une fois les récoltes entrées dans les greniers, ces lieux devenaient le domaine réservé des femmes qui décidaient de l’économie domestique et de la gestion des approvisionnements dans l’intérêt collectif.

Sur le plan de la gouvernance politique, les palabres se déroulaient sur la place publique, sous le manguier ou le baobab, où tout le monde pouvait s’informer, s’exprimer, apporter ses idées et même manger. Quelle formidable base démocratique et solidaire forgeait nos sociétés ancestrales !

En matière de droits et de libertés, la société malienne, mosaïque de peuples empreint de tolérance et d’ouverture, a apporté à l’humanité dès le XIIIe siècle l’une des sources historiques des droits de l’Homme : la Charte de Kurukan Fuga ou du Mande de 1236, dont les valeurs de dignité et de liberté ont largement contribué à la coexistence pacifique entre les peuples de la région du Sahel.

Sur le plan artistique et culturel, notre richesse énorme est aujourd’hui appréciée et convoitée dans le monde entier. Nos costumes tissés avec un raffinement extrême au 12e siècle dans le Royaume de Kongo se retrouvent dans les plus grands musées du monde ; notre musique à 8 ou 12 temps a souvent servi d’inspiration aux artistes de tous les continents. Mais où se trouve la transmission de nos connaissances ? Qui exploite encore notre savoir-faire ancestral ? Qui forge notre identité ?

 

Mesdames, Messieurs,

Le grand problème de l’Afrique est de ne pas avoir su capitaliser sa culture pour développer son identité. L’adoption de la culture importée a abouti à l’incapacité de maîtriser sa propre tradition et la tradition importée. Nous sommes donc assis entre deux chaises, ce qui nous maintient dans une instabilité permanente qui nous empêche de construire une paix durable.

Depuis l’arrivée de la monétarisation, les enfants sont dans la malnutrition car la femme ne gère plus notre grenier et nos biens communs comme autrefois. Avec la même terre et les mêmes capacités, la grande majorité des Africains est aujourd’hui plongée dans la pauvreté.

Nous l’avons vu, tant sur le plan politique qu’économique, social ou culturel, mais aussi dans le domaine des droits humains, l’Afrique ne vient pas de nulle part et n’a pas attendu le 21e siècle pour entrer dans l’Histoire : des structures et des normes, reflet de valeurs et de traditions, ont bel et bien existé mais ont été délaissées.

Aujourd’hui, les autorités récoltent les taxes mais la redistribution des biens et des services ne se fait plus de manière équitable. Bien que les femmes soient la colonne vertébrale de l’économie africaine, elles sont reléguées à des êtres de second rang. Le débat public où les citoyens prenaient leurs informations et exprimaient leurs doléances a laissé la place à l’ère de la manipulation des masses et de l’oppression de la pensée libre.

Et nous sommes amenés à faire le constat que les nouvelles formes d’organisation et de gestion pataugent, voire même régressent : l’Afrique est en voie de subir une troisième colonisation, après le temps de l’esclavage, puis celui de la colonisation des Occidentaux, la Chine est en passe de tout s’accaparer dans le cadre d’une globalisation non inclusive, bien souvent en collusion avec nos autorités qui bradent nos ressources naturelles et vivrières, en veillant plus à leurs intérêts personnels qu’au bien-être de leurs peuples.

Quel traumatisme pour nos peuples ! Quelle dissociation par rapport à nos valeurs et notre identité ! Où est notre solidarité ? Où est notre fraternité ? Où est notre dignité ?

Nous profitons de cette tribune pour réaffirmer que pour construire la paix, l’Afrique a avant tout besoin de puiser dans ses ressources culturelles et humaines et d’adapter ses valeurs à ses origines pour se réapproprier une véritable identité, et enfin permettre le développement humain, social et économique de notre continent et de ses peuples.

 

Mesdames, Messieurs,

Les Nations Unies et l’Union Africaine ont adopté diverses résolutions sur la culture de la paix. Des plans d’action, des projets et des initiatives pour « faire taire les armes » et « agir pour la paix » sont mises en œuvre.

Ces stratégies sont englobées et renforcées par l’Agenda 2063 pour le développement de l’Afrique, signé en 2013, dont le but est de transformer l’Afrique en puissance mondiale de l’avenir en les 50 ans.

Cette transformation tant attendue ne pourra se réaliser qu’en passant par le développement d’une identité africaine authentique, le respect des droits humains et de la diversité culturelle, dans un esprit de solidarité et de non violence, en vue de la construction de sociétés démocratiques.

A l’heure actuelle, les services de base comme l’éducation et la santé, considérés universellement comme des droits fondamentaux et inscrits dans la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples et dans nos Constitutions nationales, ne sont pas ou peu accessibles pour une large partie de la population.

Les jeunes filles sont encore largement exclues de nos systèmes éducatifs, les privant ainsi non seulement de l’exercice de leurs droits – situation déplorable qui place plus de la moitié des ressources humaines de notre continent dans l’ignorance, mais les empêche aussi de contribuer pleinement au développement économique et social de nos sociétés, qui restent pour la majorité d’entre elles parmi les plus pauvres de la planète.

Nous sommes donc loin de satisfaire les besoins de base de nos populations et de réaliser leur aspiration légitime à vivre à l’abri du besoin et de la peur, ce qui explique que de nombreux jeunes ne trouvent d’autres alternatives à leur survie que de s’enrôler dans des milices ou encore vers le jihad, comme au Sahel. D’autres enfin cherchent l’exil vers la Méditerranée, bien souvent au péril de leur vie et font la honte de tout un continent qui n’a pas su prendre soin de sa jeunesse.

Ce tableau préoccupant tant à court qu’à moyen et long terme, doit interpeller la société dans son ensemble et les dirigeants en particulier pour trouver des solutions pérennes et jeter les bases d’une société inclusive où l’accès à l’éducation et à la santé pour tous ne représenteront plus des droits abstraits ou le privilège d’une minorité aisée mais une réalité concrète pour chaque enfant du continent – filles et garçons.

Mesdames, Messieurs,

Nous sommes convaincus que pour « apporter des réponses africaines aux transformations qui affectent leurs économies et leurs sociétés », selon la formule reprise de la stratégie opérationnelle de l’UNESCO pour la Priorité Afrique (2014-2021), l’espoir deviendra une réalité tangible lorsque les dirigeants africains et les élites du continent se feront soigner et mourront sur la terre de leurs ancêtres plutôt que dans des hôpitaux occidentaux, et enverront leurs enfants dans des écoles et des universités du continent plutôt qu’à Paris ou à Lisbonne.

Nous en avons les moyens humains et matériels. Tout est question de volonté politique. Ne cédons pas à l’afro-pessimisme ! Une bonne gouvernance démocratique et économique de nos ressources tant naturelles qu’intellectuelles nous permettrait aisément d’offrir à nos sociétés et à nos enfants un développement endogène permettant la satisfaction des besoins pour tous.

Selon ce schéma que nous appelons de nos vœux, les migrations passeront alors d’une dynamique centrifuge vers l’Europe qui s’accompagne du drame de l’exil de nos cerveaux et des nos forces vives à une force centripète qui soutiendra le développement de notre continent.

Pour ce faire, il est temps de passer d’une culture de corruption et d’impunité – les deux cancers de l’Afrique, vers une culture de transparence et de redevabilité.

Il est temps aussi de réaffirmer nos valeurs de solidarité et de fraternité africaine. Si la géopolitique globale a souvent contribué à l’instabilité de notre continent à l’instar de la situation au Sahel et au Sud Soudan, d’autres foyers de violences et de pillages sont transfrontaliers et ont une dimension régionale, comme à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC).

Mesdames, Messieurs,

Depuis les années 90, les cycles de violence en RDC ont entrainé plus 6 millions de morts, provoqué le déplacement de 4 millions de personnes et occasionné le viol de centaines de milliers de femmes et de jeunes filles, parfois même des bébés.

La paix ne se construit pas sur des fosses communes. Nous sommes convaincus qu’il n’y aura pas de paix durable sans justice, et nous appelons les chefs d’Etats ici présents, l’Union Africaine, les Nations Unies et la société civile à soutenir la mise en œuvre des recommandations du Rapport Mapping du Haut Commissariat des Nations Unies pour les droits de l’Homme sur les graves violations des droits humains et du droit international humanitaire commises entre 1993 et 2003 en RDC, publié il y a presque 10 ans.

Ce rapport est une cartographie de 617 crimes internationaux et appelle au recours à des mécanismes de la justice transitionnelle, tels que l’établissement d’un tribunal pénal international ou de chambres spécialisées mixtes, une commission de la vérité, des programmes de réparation et des garanties de non-répétition.

En nous soutenant sur ce chemin, vous répondrez non seulement à la soif de vérité et de justice des Congolais, mais vous contribuerez aussi à réaffirmer les valeurs africaines de solidarité et de fraternité et à consolider la paix et la stabilité au cœur de notre grand continent, qui continue de saigner tous les jours.

Je vous remercie

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