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La soumission économique des institutions financières de la zone franc en Afrique

Economie

La soumission économique des institutions financières de la zone franc en Afrique

Par Atouma NKeussi

 

À l’heure où la question du retrait du Franc CFA fait débat, la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), la Banque des États d’Afrique Centrale (BEAC) et, dans une moindre mesure la Banque Centrale des Comores (BCC) sont au centre de toutes les attentions. Ainsi, il apparaît comme impératif de revenir brièvement sur l’histoire de ces trois institutions.

La Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest est une institution d’émission monétaire créée le 12 mai 1962 par la France, au moment des indépendances. Elle regroupe huit pays à savoir : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Ces pays sont également membres de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA). Depuis 1958, l’unité monétaire est le franc CFA (franc de la Communauté Financière d’Afrique, anciennement franc des Colonies Financières d’Afrique). Mise à part la centralisation des réserves de devises de l’Union, elle a pour missions principales : l’émission monétaire, la gestion de la politique monétaire, l’organisation et la surveillance de l’activité bancaire ainsi que l’assistance aux États membres de l’Union.

Les États du centre de l’Afrique sont régis par une institution équivalente, la BEAC (Banque des États de l’Afrique Centrale). Doivent s’y référer le Cameroun, la République Centrafricaine, le Congo (Brazzaville), le Gabon, la Guinée Équatoriale et le Tchad. L’équivalent de L’UEMOA est la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire d’Afrique Centrale). Pour les Comores, il s’agit de la BCC (Banque Centrale des Comores). Leurs fonctionnements sont quasi identiques. Les Banques Centrales comprennent essentiellement un Conseil d’Administration, un Gouverneur et des comités monétaires hérités du système colonial français. Par ailleurs, le franc CFA est une monnaie produite en France. Ainsi, les États africains ne sont pas gestionnaires de la monnaie qu’ils utilisent.

Une politique économique de soumission, par définition

Selon Nicolas Agbohou, docteur en économie et enseignant : « Les francs CFA émis par les deux banques du continent ne sont pas convertibles entre eux. Or, la monnaie est par définition un excellent moyen d’échange entre les agents économiques. En conséquence, l’absence de convertibilité entre les deux catégories de devises ci-dessus désignées a pour but de décourager structurellement les transactions commerciales entre l’Afrique de l’ouest et l’Afrique centrale. Les pays membres de ces deux zones monétaires sont liés à la France qui demeure la première destinataire de leurs exportations » et il ajoute : « L’inconvertibilité entre les francs CFA de la BEAC et ceux de la BCEAO cloisonne commercialement ces deux régions Africaines qui excellent de ce fait dans l’accomplissement de leur rôle colonial de fournisseurs de matières premières brutes à la France dont se perpétue ainsi la domination  sur les PAZF (Pays Africains en Zone Franc) ».

La question qui ressort alors de ce constat est celle posée par l’auteur panafricain Amzat Boukary, à savoir : peut-on parler d’indépendance dans un système monétaire dépendant ? Il explique : « En dehors des zones, il est impossible voire interdit de convertir du CFA dans une autre monnaie. La parité fixe avec le franc français puis l’euro empêche toute cotation du CFA. Les pays concernés ne peuvent en outre avoir aucune politique monétaire en dehors des limites définies par le CFA ». Autrement dit, le CFA n’existe pas sur le plan international, ce qui pose un grave problème quant à la place géopolitique des ces pays puisque la monnaie est le symbole identitaire qui permet de valider la souveraineté d’un pays aux yeux des autres nations.

 

« Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis 30 ans. Cela existe dans la zone franc. Il y a donc quelque chose qui cloche ». Carlos Lopes, secrétaire général adjoint de l’ONU – 2016

 

Dans ce système imposé, la France se retrouve de ce fait au cœur des décisions stratégiques. En effet, elle détient un droit de regard et surtout de décision lorsqu’elle siège au sein de chacune des institutions monétaires. Elle en perpétue la gestion, contrôle les Conseils d’Administration et les Comités Politiques et Monétaires, qui se trouvent également être les lieux investis des pouvoirs les plus étendus. Pour sûr, les Français y ont un droit de veto inscrit dans les articles des statuts desdites structures. Par exemple, le Conseil d’Administration des Comores est composé de quatre Africains et de quatre Français et aucune décision ne peut être prise si au moins cinq des membres ne sont présents. Il n’est donc pas possible de délibérer sans qu’un Français ne soit présent. En outre, l’absence d’un Français est en mesure de bloquer les affaires de tous les pays membres de la BEAC ou de la BCEAO.

 

 

Le FCFA ou le « Nazisme monétaire », comment ça marche ?

Au sortir de la seconde Guerre Mondiale, la France a imposé à l’Afrique ce que l’Allemagne lui avait imposé lorsqu’elle fut vassalisée par cette dernière. Un concept détaillé par l’économiste Nicolas Agbohou, « le Franc cfa et l’euro contre l’Afrique ».

 

Les 4 principes du nazisme monétaire :

1- Les allemands se sont mis au centre nerveux des finances de la France

2- Ils ont dévalué la monnaie locale

3- Ils ont enlevé la monnaie locale et l’ont remplacée par une monnaie coloniale

4- Ils ont inventé le cleairing (les comptes d’opérations)

 

Qu’est-ce qu’une devise ?

Les devises sont les monnaies de tous les pays étrangers. Celle du pays dans lequel on évolue est appelée la monnaie locale, par inversement lorsque la monnaie locale quitte le pays elle devient à l’étranger une devise. Les devises africaines sont stockées au sein du Trésor Public français, dans des comptes d’opérations et non sur des comptes du continent africain.

Pourquoi parle-t-on de soumission monétaire ?

Lorsque les pays africains ayant pour monnaie le FCFA décident d’emprunter de l’argent aux autres pays tels que le Japon ou les États-Unis, les devises de ces deux pays sont centralisées en France. C’est à elle d’accepter ou non la redistribution de ses devises prêtées à l’Afrique. Il faut savoir aussi que la France utilise une partie de la devise africaine pour payer son propre déficit budgétaire. Il est connu que lorsqu’on place son argent sur un compte, il apporte des intérêts. Dans ce cas précis, les intérêts qu’apportent les devises africaines reviennent à la France. C’est à dire que la France utilise les capitaux des africains pour endetter les africains. Par exemple,  la zone franc dépose 12 mille milliards de dollars sur un des comptes d’opérations du Trésor Public Français au taux de 1%.  1% équivaut à 120 milliards de dollars sur les 12 mille milliards versés sur le compte d’opérations. La France va puiser 20 milliards dans cette somme pour faire des « dons humanitaires » aux africains alors qu’il s’agit de leur propre argent.

Autre exemple : Un paysan africain gagne en moyenne 100 000 FCFA par an, soit 100 000 FCFA injustement stockés dans les comptes d’opérations qui privent un paysan de son revenu annuels. D’autant que 10 mille milliards de FCFA (chiffres sous-évalués puisqu’aucun africain ne sait exactement combien il existe de comptes d’opérations leur revenant de droit) sont stockés dans les comptes d’opérations, on peut faire la somme du nombre de paysan sans le sou. C’est en cela que les comptes d’opérations constituent un étranglement économique envers la communauté africaine.

La banque centrale appartient au pays dont elle gère la monnaie. Il s’agit d’un établissement public, qui définit la politique de développement du pays et le finance (comme il est inscrit dans les statuts), c’est donc à travers la banque centrale que la France impose un niveau de sous-développement économique aux utilisateurs du FCFA, les maintenant ainsi dans une servitude monétaire perpétuelle.

Comme l’explique Étienne Chouard, professeur d’économie et blogueur : « Le droit d’un peuple de disposer de lui-même est le droit le plus fondamental, le droit de la nation de décider de son destin dépend directement de son aptitude politique à créer la monnaie nécessaire pour financer ses activités, et les peuples qui se sont fait voler, qui ont perdu ou qui ont volontairement renoncé à la création monétaire publique ont perdu en même temps leur souveraineté politique. Il n’y a aucune raison logique, rationnelle, conforme au bien commun qui légitime qu’un corps social abandonne la création monétaire à une poignée d’humains faisant partie ou non de ce corps social, c’est extrêmement dangereux, ça rend ces humains hyper-puissants et cela prive les autres humains du moyen physique et bien évidemment monétaire de financer et de mettre en place leurs projets d’avenir à titre individuel ou collectif ».

 

Sources : Nicolas Agbohou – « Le franc CFA et l’Euro contre l’Afrique »

Amzat Boukari-Yabara : Interview effectuée par camer.be / Livre : « Africa Unite ! »

Étienne Chouard : Interview Thinkerview

http://camer.be/48971/12:1/afrique-le-franc-cfa-constitue-une-amputation-reelle-de-la-souverainete-africaine.html

http://www.bceao.int/http://www.uemoa.int/https://www.beac.int/, http://www.cemac.int/