La saga des Shakur : cible du FBI et symboles de résistance

Nofi.media,vous propose d’explorer l’histoire de la famille Shakur et son implication dans les mouvements de justice sociale, mettant en lumière sa confrontation avec le FBI. Il se concentre sur Assata Shakur et Tupac Shakur, soulignant leurs batailles juridiques et l’impact de leur militantisme. Cette analyse offre une perspective approfondie sur les relations entre les forces de l’ordre et les mouvements de droits civiques, en particulier pendant l’époque de COINTELPRO.

Les Shakur, une famille dans la ligne de mire du FBI

La famille Shakur, connue pour son engagement profond dans les mouvements de libération afro-américains, a joué un rôle crucial dans l’histoire des droits civiques aux États-Unis1. Cette famille a non seulement influencé la scène musicale à travers Tupac Shakur2, l’un des rappeurs les plus emblématiques, mais a également été activement impliquée dans des initiatives de justice sociale, notamment par le biais d’Assata Shakur3, la tante de Tupac. Leur engagement a attiré l’attention des services secrets américains, notamment le FBI4, qui a surveillé de près plusieurs membres de la famille Shakur.

Abbah Shakur, un acteur clé dans ces mouvements, était étroitement lié au fils de Malcolm X et a collaboré avec l’UNIA de Marcus Garvey5, figure majeure du panafricanisme. Il a également joué un rôle déterminant dans la fondation du Black Panther Party (BPP)6 de Harlem. Son frère, Zayd Shakur7, a occupé le poste de ministre de l’Information pour le BPP du Bronx, avant de rejoindre la clandestinité et de co-fonder la Black Liberation Army8. Afeni Shakur9, l’épouse de Lumumba Shakur10 et mère de Tupac, a également été une figure importante dans la direction des Panthers de Harlem.

Gene Roberts11, un agent infiltré du FBI qui se trouvait étonnamment à côté du corps de Malcolm X lors de son assassinat, a révélé qu’il avait gravi les échelons au sein du Black Panther Party de New York, devenant un membre influent de l’organisation. Cette ascension, il l’a admis plus tard, faisait partie de sa mission pour le COINTELPRO du FBI12, un programme visant à surveiller, perturber et discréditer les groupes dissidents, en particulier ceux liés aux mouvements afro-américains. Les membres du BPP de New York, connus sous le nom de « New York 21« , ont été emprisonnés pendant deux ans avant d’être finalement acquittés en 1971, l’année où Lumumba Shakur et Afeni Shakur, enceinte de Tupac à l’époque, se sont séparés.

Le COINTELPRO, dans sa stratégie visant à affaiblir les mouvements de droits civiques, a mis une pression considérable sur le BPP, en particulier pendant le procès des New York 21. Une de leurs tactiques consistait à fomenter un conflit entre les sections Est et Ouest du BPP, une stratégie connue sous le nom de « Guerre Panther Est contre Ouest ». Le FBI est allé jusqu’à fabriquer de fausses correspondances qu’il a fait circuler entre les différentes sections du BPP, y compris celle dirigée par Huey Newton13 à Oakland, dans le but de créer des divisions internes.

Confrontée à la perte tragique de nombreux camarades, victimes des affrontements avec la police, et face à une menace croissante pour sa propre sécurité, Joanne Chesimard, membre active du Black Panther Party dans le Bronx, a pris la décision de se retirer dans la clandestinité. Elle a rejoint Zayd Malik Shakur, un proche allié et ami, dans cette démarche. En signe de solidarité et de respect envers Zayd et l’ensemble de la famille Shakur, elle a adopté un nouveau nom, Assata Shakur, marquant ainsi un tournant significatif dans son parcours de militante.

En 1971, une année marquante dans l’histoire des droits civiques, Afeni Shakur a donné la vie à son fils, Tupac Amaru Shakur14, nommé en hommage au dernier leader inca15. Tupac, dès sa naissance, était destiné à jouer un rôle significatif dans la lutte pour l’émancipation des Afro-Américains, considéré par sa mère comme le « prince noir de la révolution« . Avec des figures emblématiques telles que Geronimo Pratt16 comme parrain et Assata Shakur comme marraine, son héritage militant était profondément ancré. Au milieu des années 1970, Afeni Shakur, Tupac, et Mutulu Shakur17 ont formé un foyer uni, illustrant l’engagement familial continu dans le militantisme et la lutte pour la justice sociale.

Assata Shakur : confrontation avec les forces de l’ordre américaines

Dans une campagne médiatique intense, le FBI a ciblé Assata Shakur, la surnommant « la mère-poule révolutionnaire » de la Black Liberation Army. Bien que de nombreuses accusations portées contre elle, notamment des meurtres d’officiers de police à New York, manquaient de preuves concrètes, le FBI a intensifié ses efforts pour la capturer. En 1972, Assata est devenue l’objet d’une chasse à l’homme nationale, son visage affiché dans les commissariats et les banques, et son nom inscrit sur la liste des terroristes les plus recherchés.

En mai 1973, un incident tragique s’est produit lorsque la police du New Jersey a ouvert le feu sur une voiture transportant Zayd Shakur, Assata Shakur et Sundiata Acoli18, un ancien membre des Panthers 2119. Zayd Shakur a été tué dans cet affrontement, tandis qu’Assata et Sundiata ont été blessés. Un officier de police a également perdu la vie dans l’échange de tirs. Assata Shakur a par la suite été maltraitée et torturée par les forces de l’ordre, d’abord à l’hôpital, puis en prison. Elle attribue sa survie à l’intervention opportune d’une infirmière.

Accusée du meurtre d’un officier de police, Assata Shakur s’est retrouvée au centre d’une intense campagne de dénigrement, devenant ainsi l’une des figures les plus notoires aux yeux des autorités américaines de l’époque. Le processus judiciaire a été marqué par des retards considérables, avec un délai de quatre ans avant que son cas ne soit présenté devant un tribunal. Durant cette période, le ministère public a multiplié les efforts pour la traduire en justice, l’associant à divers crimes commis entre 1971 et 1973.

En 1976, une tournure dramatique s’est produite avec la mort inattendue de Stanley Cohen, l’avocat d’Assata, qui avait fait des découvertes importantes dans l’affaire. Cette mort a suscité des spéculations sur une possible implication du FBI.

Au tribunal, l’équipe de défense d’Assata, composée de William Kunstler, Lennox Hinds et Evelyn Williams, sa tante, a présenté des preuves médicales pour prouver son innocence. Ils ont démontré qu’aucun résidu de poudre à canon de l’arme ayant tué l’officier n’avait été trouvé sur Assata et que ses blessures auraient rendu impossible pour elle d’utiliser une arme à feu. Malgré ces preuves, Assata Shakur a été condamnée à la prison à vie, une décision qui a suscité de vives controverses et des débats sur la justice et l’équité du système judiciaire.

En 1979, Assata Shakur a réussi une évasion spectaculaire de prison, un événement qui a marqué un tournant dans son histoire. Suite à cette évasion, plusieurs individus, dont Mutulu Shakur, Silvia Baraldini, Sekou Odinga et Marilyn Buck, ont été accusés de complicité. Mutulu Shakur, en particulier, a été impliqué dans des accusations supplémentaires, notamment sa participation présumée au braquage d’un fourgon blindé de la Brink’s en 1981. En 1986, une tragédie a frappé la famille Shakur avec la découverte du corps sans vie de Lumumba Shakur.

Ces événements se sont déroulés dans le contexte d’une surveillance accrue par le FBI, notamment à travers le programme COINTELPRO, connu pour ses opérations souvent en marge de la légalité. Malgré les controverses entourant les méthodes du FBI, les accusations portées contre Mutulu Shakur et Sekou Odinga les ont placés dans la catégorie des prisonniers politiques, soulignant la complexité et les tensions de l’époque entre les mouvements de libération et les autorités gouvernementales.

2Pac, le « Prince noir de la révolution« 

Tupac Shakur, surnommé le « Prince noir de la révolution« , a incarné dès son plus jeune âge la vision et les aspirations de sa mère. Animé par un désir profond d’inspirer et de soulever sa communauté, il a rapidement pris un rôle de leader au sein de la New Afrikan People’s Organisation20, fondée par d’anciens membres du Black Panther Party et de la Republic of New Afrika21. À seulement 17 ans, il est devenu le plus jeune leader de cette organisation, qui a évolué pour devenir les New Afrikan Panthers.

Tupac a su combiner son talent artistique et son engagement politique pour toucher un public plus large. En intégrant des thèmes de résistance et de justice sociale dans son art, notamment à travers le gangsta rap, il a réussi à attirer l’attention de la jeunesse afro-américaine des quartiers défavorisés, les sensibilisant à des enjeux plus larges. Cette approche reflétait l’engagement de ses parents dans le travail communautaire, notamment auprès des gangs tels que les Bloods et les Crips22, dans le cadre du Black Panther Party. Tupac était reconnu pour son talent, son esprit subversif et son efficacité à communiquer ses idées, ce qui, parfois, le mettait en porte-à-faux avec les autorités.

La renommée de Tupac Shakur, son engagement militant et son héritage familial ont probablement contribué à ses conflits répétés avec les autorités. Bien que le programme COINTELPRO du FBI ait officiellement pris fin en 1971, l’année de naissance de Tupac, il est légitime de se demander si Tupac n’a pas été visé par des tactiques similaires. Dès le début de sa carrière en 1991, il a été victime de brutalités policières. En 1993, après avoir été la cible de tirs, c’est lui qui a été arrêté au lieu de son agresseur, dans un incident survenu sous la juridiction d’un agent du FBI impliqué dans une affaire de dissimulation de meurtre.

La situation s’est aggravée lorsque Tupac a été attaqué par deux individus, plus tard identifiés comme des policiers en civil, qui ont brisé la vitre de sa voiture et ouvert le feu avec une arme volée. Peu de temps après, Tupac a été accusé d’agression sexuelle, une charge que certaines sources attribuent à une machination. Suite à une autre tentative d’assassinat à Times Square Hall, la police a refusé de prendre en compte les preuves vidéo, minimisant l’incident.

C’est dans ce contexte tendu que s’est développée la rivalité entre Tupac et Notorious B.I.G.23, alimentant la célèbre guerre entre les rappeurs de la côte Est et de la côte Ouest. Cette opposition semble s’inscrire dans une stratégie de division, rappelant les tactiques utilisées par le passé pour affaiblir les mouvements militants.

La carrière de Tupac Shakur a été marquée par de nombreuses controverses, y compris des allégations d’infiltration du label Death Row Records24 par le FBI. Ces suspicions ajoutent à la complexité de son histoire et de son héritage.

L’assassinat de Tupac reste enveloppé de mystère, soulevant des questions sur le rôle éventuel du FBI. Après une série d’incidents violents et de campagnes de diffamation, certains se demandent si les autorités ont pu jouer un rôle dans son destin tragique.

Indépendamment des circonstances de sa mort, l’impact de Tupac sur la lutte pour l’émancipation des Afro-Américains est indéniable. Sa voix résonnait puissamment auprès de la jeunesse noire, en particulier dans les quartiers défavorisés. La façon dont le FBI, à travers des programmes comme le COINTELPRO, a cherché à affaiblir les mouvements de libération noirs trouve un écho dans les défis auxquels Tupac a été confronté.

Tupac Amaru Shakur est devenu un symbole de résistance et de détermination. Son message reste pertinent, en particulier dans un contexte où les questions raciales sont de plus en plus présentes. À travers sa musique et son activisme, Tupac a offert espoir et inspiration à une génération, payant souvent le prix fort pour sa franchise. Son héritage continue d’inspirer les artistes engagés et les militants pour la justice sociale.

Pour approfondir le sujet :

  • The FBI War on Tupac Shakur and Black Leaders de John Potash

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Notes et références :

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.
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