POLITIQUE

Les Antillais, tout juste bons à être fonctionnaires ?

La poste, l’hôpital, la Ratp. C’est un cliché dont on aime rire souvent. Pourtant, bien loin, très loin de la plaisanterie, ce n’est pas un hasard si nos concitoyens antillais ont massivement occupé, ces postes jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Cette situation est en fait le résultat d’une politique coloniale méprisante aux relents négrophobes.

Peu après la fin de la Seconde guerre mondiale, en pleine Guerre Froide et en pleine expansion industrielle, l’Etat crée le Bureau pour le développement des migrations  (Bumidom) en juin 1963. Ceci en réponse à une crise démographique sur ces territoires et à une carence de mains d’œuvre  en métropole et à la suite d’une visite de Michel Debré à la Réunion en 1959. Afin de diminuer la pression d’embauche sur les grands patrons des usines locales, sur la Martinique et la Guadeloupe plus de 30 000 jeunes sont incités à migrer, principalement vers la capitale*.Le bureau est chargé de les accompagner dans la formation, l’accès au logement et l’accès à l’emploi. Seulement, la plupart des demandes auprès de l’office HLM est rejetée.

 

Michel Debré

Michel Debré

Les Antillais sont donc orientés vers des foyers de travailleurs en banlieue ou des chambres meublées en centre-ville. Quant aux formations, elles sont loin de s’adapter à de hautes aspirations. Au contraire, ces français noirs ont naturellement été affectés à des postes de subalternes au sein de la Fonction publique. Sans aucune distinction de qualification, l’Etat en fait des ambulanciers  ou des aides-soignants. C’est que, la classe coloniale et bien pensante doute des capacités intellectuelles de ces Noirs importés et érige comme barrière à leur évolution, l’attente qu’ils fassent d’abord la preuve de leurs compétences.Les associations, antillaises actives en métropole deviennent de fait un relai des institutions en accompagnant les ultramarins importés. Grâce à elles, ils peuvent rencontrer leurs semblables, parler du pays, en créole. Via leurs cellules  au sein de grandes entreprises privées, ces structures proposent aussi de l’emploi, de condition équivalente finalement, auprès de la RATP, France Télécom et La Poste.

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Citoyens de seconde zone ?

On peut relever une ambivalence dans la situation des antillais en métropole. Depuis l’abolition de l’esclavage en 1848 et la politique de départementalisation des outre-mer en 1946, ils sont citoyens français à part entière. Mais fatalement, des citoyens de seconde zone. Les martiniquais et guadeloupéens sont exposés à une dévalorisation identitaire plus violente en métropole. L’Etat français, qui a encouragé l’émergence de ces associations communautaires  s’est ainsi assuré pendant longtemps le maintient des citoyens concernés au bas de l’échelle sociale. La réunion de ces travailleurs ultramarins, au sein de ces groupes, eu l’avantage de tuer chez eux la remise en question de leur condition. Alors que les départements 971, 972 et 973 étaient secoués par des luttes pour l’autonomie, la sélection de jeunes dissidents potentiels avait d’abord comme objectif d’endiguer cet esprit de revendication au niveau local. En permettant l’extradition et l’accès à l’emploi, Paris croyait s’achetait la paix sociale.

Manifestation à Fort-de-France (Martinique), 1948 Source: Atlas Caraïbes

Manifestation à Fort-de-France (Martinique), 1948
Source: Atlas Caraïbes

D’autant que la négrophobie latente envers ceux qu’on considérait comme des « nègres » a participé au  projet de déracinement mental déjà initié dans les départements outre-mer. Ici, ils se retrouvaient  piégés dans un statut inconfortable, différent de celui des ressortissants d’Afrique subsaharienne, mais toujours moindre que celui des autres français. Pour exemple, les anciens combattants ultramarins n’ont jamais bénéficié des mêmes taux de pension que leurs frères d’armes métropolitains. A leur arrivée, certains sombrèrent dans la délinquance, sans compter les dégâts psychologiques générés par ces déplacements et  le sentiment de valoir moins qu’autrui.

*Ne pas confondre le Bumidom qui a concerné des adultes consentants en Guadeloupe, Martinique et Guyane avec le Bumidom et ses actions à La Réunion (974), où des enfants ont été enlevés à leurs parents et donnés à des familles françaises.

Annexe:

  • 1738 : les noirs antillais ne peuvent séjourner en métropole que pour une durée maximale de 3 ans, sur demande et sous la tutelle du maître, pour perfectionner l’apprentissage catholique (éventuellement apprendre un métier)
  • 1777 : les noirs des colonies ont interdiction d’entrer sur le territoire français
  • 1789 : les noirs résidents à Paris se mobilisent pour demander les mêmes droits que les Blancs
  • 4 février 1794 : premier décret pour l’abolition de l’esclavage dans l’ensemble des colonies françaises
  • 20 mai 1802 : Napoléon Bonaparte décrète le maintient de l’esclavage dans les colonies (sauf Guadeloupe, Saint-Domingue et la Guyane)
  • 27 avril 1848 : abolition définitive de l’esclavage
  • 27 octobre 1946 : intégration à la Métropole de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane, de Mayotte et de la Réunion comme départements d’outre-mer

cf la revue Migrations-Santé : «Guadeloupéens, Martiniquais et Antillais de France» (n°115-116, 2003).

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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