Le 4 mars 2007, à Ouagadougou, au Burkina Faso, un accord politique majeur est signé entre le président ivoirien Laurent Gbagbo et le chef des Forces nouvelles Guillaume Soro, sous la facilitation du président burkinabé Blaise Compaoré. Ce compromis vise à mettre fin à cinq années de crise politico-militaire qui ont divisé la Côte d’Ivoire en deux. En privilégiant un dialogue direct entre les protagonistes ivoiriens, l’accord de Ouagadougou constitue une tentative inédite de règlement africain d’un conflit africain et marque une étape importante dans l’histoire politique contemporaine de la Côte d’Ivoire.
4 mars 2007 : l’accord de Ouagadougou, tentative africaine de résoudre la crise ivoirienne
Une crise née de la rupture politique ivoirienne
La signature de l’accord de Ouagadougou ne peut être comprise qu’en replaçant l’événement dans le contexte de la profonde crise politique que traverse la Côte d’Ivoire depuis le début des années 2000.
Au lendemain de l’indépendance en 1960, le pays s’était imposé comme l’un des États les plus stables d’Afrique de l’Ouest. Sous la présidence de Félix Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire connaît plusieurs décennies de stabilité institutionnelle et de croissance économique.
Cette stabilité commence toutefois à se fissurer après la mort du président en 1993. Les rivalités politiques se durcissent progressivement autour de la question de la succession et de la définition de l’identité nationale ivoirienne.
À la fin des années 1990, le concept d’« ivoirité », introduit dans le débat politique, contribue à polariser la société. La crise politique s’aggrave encore avec le coup d’État militaire de 1999, puis avec les tensions électorales qui entourent l’élection présidentielle de 2000.
C’est dans ce climat déjà tendu qu’éclate, en septembre 2002, une tentative de coup d’État contre le président Laurent Gbagbo. L’insurrection échoue à prendre le contrôle d’Abidjan, mais les mutins se regroupent dans le nord du pays et prennent le contrôle de plusieurs grandes villes.
La Côte d’Ivoire se retrouve alors de facto coupée en deux : le sud reste sous l’autorité du gouvernement, tandis que le nord est administré par les rebelles.
La crise ivoirienne oppose alors plusieurs forces politiques et militaires dont les intérêts divergent profondément.
Le premier acteur est le pouvoir ivoirien dirigé par le président Laurent Gbagbo. Celui-ci s’appuie sur les forces armées régulières pour maintenir l’autorité de l’État dans la moitié sud du pays. Pour le gouvernement, la priorité consiste à préserver l’intégrité territoriale et à rétablir la souveraineté de l’État sur l’ensemble du territoire national.
Face à lui se trouvent les Forces nouvelles, une coalition politico-militaire issue de l’insurrection de 2002. Ce mouvement est dirigé politiquement par Guillaume Soro et regroupe plusieurs factions rebelles ayant pris le contrôle du nord ivoirien. Les Forces nouvelles justifient leur combat par la dénonciation de discriminations politiques et par la revendication d’une réforme du système électoral et institutionnel.
Autour de ces deux pôles ivoiriens gravitent également plusieurs acteurs régionaux et internationaux. La crise ivoirienne attire en effet l’attention des organisations africaines, des Nations unies et de plusieurs États de la région, inquiets de l’instabilité qui menace l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.
Dans ce contexte, le président burkinabé Blaise Compaoré joue un rôle central en tant que médiateur entre les différentes parties.
Entre 2002 et 2006, plusieurs tentatives de règlement du conflit sont engagées. Des négociations se tiennent notamment en France, à Marcoussis, puis dans plusieurs capitales africaines. Ces initiatives aboutissent à différents accords politiques censés organiser un partage du pouvoir et préparer la réunification du pays.
Cependant, ces compromis se heurtent rapidement à des difficultés d’application. Les questions du désarmement des combattants, du contrôle du territoire et de l’organisation des élections restent sources de tensions permanentes. Progressivement, un constat s’impose : la multiplication des médiations internationales n’a pas permis de sortir durablement de la crise.
C’est dans ce contexte que le président ivoirien propose une nouvelle approche. Plutôt que de poursuivre les négociations sous forte pression internationale, il suggère l’ouverture d’un dialogue direct entre les protagonistes ivoiriens.
Les discussions s’ouvrent à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, au début de l’année 2007. Pendant près d’un mois, des délégations représentant le gouvernement ivoirien et les Forces nouvelles se réunissent sous la facilitation du président Blaise Compaoré. Les négociations se déroulent du 5 février au 3 mars 2007.
Le 4 mars 2007, les discussions aboutissent finalement à la signature d’un accord politique entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, en présence du médiateur burkinabé. Cet accord constitue une tentative de compromis entre les deux camps qui s’opposent depuis plus de cinq ans.
Le texte signé à Ouagadougou repose sur plusieurs principes fondamentaux.
- Le premier consiste à mettre fin à la partition territoriale du pays. Depuis 2002, la Côte d’Ivoire est séparée par une ligne de front appelée « zone de confiance ». L’accord prévoit la réunification progressive de l’administration et des institutions sur l’ensemble du territoire.
- Le deuxième principe concerne le désarmement des combattants. La présence de groupes armés constitue l’un des principaux obstacles au retour de la stabilité politique. L’accord prévoit donc un processus de désarmement et de réintégration des anciens combattants.
- Le troisième axe concerne l’organisation d’élections destinées à restaurer la légitimité des institutions ivoiriennes.
Dans cette perspective, un nouveau dispositif de sécurité est mis en place. Un centre de commandement intégré est créé afin de coordonner les forces armées issues des deux camps.
La mise en œuvre de l’accord entraîne rapidement une transformation importante de la scène politique ivoirienne.
Quelques semaines après la signature du texte, le président Laurent Gbagbo nomme Guillaume Soro au poste de Premier ministre. Cette nomination symbolise l’intégration des anciens rebelles au sein des institutions de l’État. Dans le même temps, une mesure d’amnistie est adoptée afin de faciliter la réconciliation nationale et de permettre la participation de l’ensemble des acteurs au processus politique.
Ces décisions traduisent la volonté de construire un compromis politique capable de dépasser les fractures issues de la guerre civile.
Malgré les espoirs suscités par l’accord de Ouagadougou, le processus de paix reste fragile. Le désarmement des combattants s’avère particulièrement complexe. Après plusieurs années de conflit, les groupes armés disposent de réseaux locaux et d’intérêts économiques qui rendent leur dissolution difficile.
Par ailleurs, les tensions politiques autour de la question électorale persis
tent. L’organisation du scrutin présidentiel, censée marquer la sortie de crise, se heurte à de nombreux obstacles administratifs et politiques.
Ces difficultés montrent que la signature d’un accord de paix ne suffit pas à elle seule à refermer les fractures d’un conflit. Malgré ses limites, l’accord de Ouagadougou demeure une étape importante dans l’histoire politique de la Côte d’Ivoire.
Pour la première fois depuis le déclenchement de la crise, les principaux acteurs ivoiriens acceptent de négocier directement les conditions d’une sortie de conflit. Ce choix marque une inflexion stratégique importante. Il traduit la volonté de privilégier un compromis politique national plutôt que de dépendre exclusivement des médiations extérieures.
Dans l’histoire contemporaine de l’Afrique de l’Ouest, l’accord de Ouagadougou illustre ainsi une tentative significative de règlement africain d’un conflit africain.
Notes et références
- Accord politique de Ouagadougou signé le 4 mars 2007 entre le gouvernement ivoirien, les Forces nouvelles et le médiateur burkinabé.
- Philippe Leymarie, « En Côte d’Ivoire, une armée à refaire », Le Monde diplomatique, 20 mai 2011.
- Programme national de réinsertion et de réhabilitation communautaire (PNRRC), textes des accords complémentaires à l’accord de Ouagadougou, 2007-2008.
