Le 18 mai 2026, pendant le Festival de Cannes, la cinquième édition du forum international Listen to Her Parole a réuni à l’Hôtel Martinez plus d’une centaine de personnalités venues du cinéma, des médias, de la diplomatie, de la mode et des industries créatives. Parmi elles, Emmanuella Zandi, militante féministe congolaise et directrice générale adjointe du FONAREV, a donné une profondeur politique particulière à un rendez-vous consacré à la représentation des femmes dans les récits contemporains.
Des femmes prennent la parole lors du forum Listen to Her Parole organisé pendant le Festival de Cannes 2026.

À Cannes, la lumière ne tombe jamais par hasard. Elle choisit ses visages, ses silhouettes, ses récits. Chaque année, pendant quelques jours, la Croisette devient l’une des scènes les plus observées du monde : un lieu où l’on célèbre le cinéma, mais aussi un espace où se négocient la visibilité, le prestige, la circulation des imaginaires et la légitimité culturelle.
C’est dans ce décor, au cœur du Festival de Cannes 2026, que s’est tenue le 18 mai la cinquième édition du forum international Listen to Her Parole. L’événement a pris place dans les salons de l’Hôtel Martinez, à quelques mètres d’un tapis rouge mondialement scruté, mais son sujet dépassait très largement l’apparat cannois. Il y était question de femmes, de récits, d’accès à la parole, de pouvoir symbolique, de cinéma, de médias, de diplomatie et d’influence.
Le Festival de Cannes 2026, 79e édition de la manifestation, s’est tenu du 12 au 23 mai. Son affiche officielle, inspirée de Thelma & Louise, plaçait déjà deux figures féminines au centre de l’imaginaire visuel du festival. Mais la question posée par Listen to Her Parole allait plus loin : qui raconte les femmes ? Qui les filme ? Qui les écoute ? Qui décide de la place qu’elles occupent dans les récits publics ?
Dans une industrie où l’image façonne durablement les regards, ces questions ne relèvent pas du symbole. Elles touchent à la structure même du pouvoir culturel.
Listen to Her Parole, faire de la parole un espace d’influence

Fondé par Alice Chen et Naomi Massengo, Listen to Her Parole s’inscrit dans une démarche internationale de valorisation des voix féminines. Le forum réunit des personnalités issues du cinéma, de la création, des médias, de l’entrepreneuriat, de la diplomatie et des institutions autour d’un objectif clair : donner à la parole des femmes une scène, une durée et une portée.
Cette cinquième édition, organisée autour d’un dress code bleu et blanc, revendiquait une esthétique du mouvement et de la transmission. Le bleu, couleur de l’océan, évoquait les circulations entre continents. Le blanc, couleur de lumière, installait l’idée d’un espace à écrire, à reprendre, à habiter. Derrière le langage visuel de l’événement, une conviction traversait les échanges : les femmes ont toujours participé à l’histoire, mais elles ont trop souvent été tenues à distance du récit officiel.
La journaliste, productrice et entrepreneuse guinéenne Diaka Camara l’a résumé dans une formule qui a marqué la journée :
« For too long women have been present in history but absent from the narrative. »
La phrase dit l’essentiel. Elle ne réclame pas seulement davantage de présence. Elle exige une transformation du récit lui-même.
Cette distinction est fondamentale. Être visible ne suffit pas. Une femme peut apparaître à l’écran, sur une affiche, dans une cérémonie, sans jamais contrôler la manière dont son histoire est racontée. La représentation véritable commence lorsque les femmes ne sont plus seulement des sujets observés, mais des productrices de sens, des autrices de récits, des décideuses, des médiatrices, des figures capables de déplacer le regard.
Quatre tables rondes pour interroger la fabrique des récits

La journée s’est structurée autour de quatre tables rondes consacrées aux grands enjeux de représentation dans les industries culturelles et médiatiques.
La première, Power & Representation – Who tells women’s stories?, a posé la question du pouvoir narratif. Derrière cette interrogation se trouve une réalité simple : raconter une histoire, c’est choisir un cadre, un vocabulaire, une hiérarchie des émotions, une distribution des rôles. Lorsque les femmes sont absentes des lieux de décision, elles sont souvent racontées depuis l’extérieur, réduites à des fonctions, des stéréotypes ou des angles imposés.
La deuxième table ronde, Create, Direct, Impact – The female perspective behind the camera, a déplacé le débat vers la réalisation et la création. La présence d’actrices, de réalisatrices et de figures du cinéma international rappelait que l’enjeu se joue autant devant que derrière la caméra. Les femmes doivent occuper les rôles visibles, mais aussi les postes d’écriture, de mise en scène, de production, de sélection, de financement et de programmation.
La troisième discussion, Influence & Image – New voices, new narratives, a interrogé le rôle des figures publiques dans la construction des imaginaires contemporains. C’est dans ce cadre qu’est intervenue Emmanuella Zandi, militante féministe congolaise et défenseure des droits humains en République démocratique du Congo. Sa présence a donné à l’événement une dimension plus directement politique, en reliant la question de l’image à celle de la réparation, de la dignité et des violences faites aux femmes.
La quatrième table ronde, Media & Narratives – Who shapes the image of women?, a replacé les médias au cœur de la responsabilité collective. À l’époque des réseaux sociaux, des plateformes vidéo, de l’information instantanée et des images virales, la représentation des femmes ne dépend plus seulement du cinéma. Elle se joue dans les rédactions, sur Instagram, dans les campagnes de communication, les formats courts, les interviews, les portraits, les algorithmes et les choix éditoriaux.
L’ensemble de ces discussions composait une cartographie claire : le pouvoir de raconter les femmes se situe partout où une image est produite, diffusée, commentée ou monétisée.
Emmanuella Zandi, la parole congolaise au centre de Cannes

Parmi les personnalités présentes, la participation d’Emmanuella Zandi mérite une attention particulière.
Militante féministe congolaise, fondatrice de l’ONG Ma Voisine et aujourd’hui directrice générale adjointe du Fonds national des réparations des victimes de violences sexuelles liées aux conflits et des victimes des crimes contre l’humanité, le FONAREV, Emmanuella Zandi incarne un lien essentiel entre parole publique, droits humains et justice réparatrice.
Sa présence à Cannes ne relève pas de la simple diversité de plateau. Elle introduit dans un espace de prestige international une réalité trop souvent confinée aux rapports humanitaires, aux conférences spécialisées ou aux marges de l’actualité mondiale : celle des femmes congolaises confrontées aux violences sexuelles liées aux conflits, aux déplacements forcés, à la destruction des familles, à l’impunité et à la difficulté d’obtenir réparation.
Le FONAREV a été créé en République démocratique du Congo comme institution publique dédiée à l’identification, l’accompagnement et la réparation des victimes de violences sexuelles liées aux conflits et des victimes de crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité. Sa mission place la réparation au centre d’un processus qui n’est pas seulement juridique ou financier : il touche à la reconnaissance, à la dignité, à la mémoire et à la possibilité pour les survivantes d’être entendues comme sujets de droit.
Dans ce contexte, la présence d’Emmanuella Zandi à Listen to Her Parole donne au forum une densité particulière. Elle rappelle que la représentation des femmes n’est pas une question esthétique détachée du réel. Représenter les femmes, c’est aussi décider si les violences qu’elles subissent seront nommées, si leurs combats seront relayés, si leurs voix seront considérées comme expertes de leur propre histoire.
À Cannes, où le monde entier regarde des images, Emmanuella Zandi portait une parole venue d’un autre front : celui des femmes qui demandent justice, réparation et reconnaissance. Sa participation inscrit la question congolaise dans un espace où se croisent cinéma, diplomatie, influence et médias. Elle rappelle que les récits africains ne doivent pas seulement entrer dans les festivals par la fiction ou l’exotisme. Ils doivent aussi y entrer par la voix des femmes qui luttent, organisent, réparent et construisent des institutions.
C’est là que l’événement prend toute sa force pour un média comme NOFI. La présence d’une militante congolaise dans un forum international organisé pendant Cannes permet de relier trois dimensions souvent séparées : l’industrie culturelle, la parole politique et les combats des femmes africaines. Le cinéma fabrique des images. Les médias fabriquent des récits. Les institutions peuvent transformer une parole en droit, puis en réparation. Entre ces trois espaces, la voix d’Emmanuella Zandi trace une ligne de continuité.
Derrière le glamour, une bataille pour l’accès aux récits

Le choix de Cannes n’est pas anodin. Le festival attire les regards parce qu’il concentre les symboles : tapis rouge, stars, prix, distributeurs, producteurs, journalistes, marques, diplomatie culturelle. C’est précisément pour cette raison qu’un forum consacré à la parole des femmes y prend un sens stratégique.
Parler de représentation dans un lieu marginal aurait déjà de la valeur. Le faire au cœur d’un des plus puissants espaces mondiaux de légitimation cinématographique transforme le geste. Le forum ne se place pas à côté de l’industrie. Il s’adresse à elle depuis l’intérieur de son théâtre le plus visible.
Cette tension était d’autant plus forte que l’édition 2026 du Festival de Cannes s’est déroulée dans un climat de débat sur la place réelle des femmes dans la sélection. Selon Le Monde, cinq des vingt-deux films en compétition officielle étaient réalisés par des femmes. Ce chiffre rappelle que les symboles progressent plus vite que les structures. Une affiche peut célébrer des héroïnes. Une cérémonie peut mettre en avant des figures féminines. Mais l’accès aux espaces de création, de sélection et de consécration demeure un terrain de lutte.
Les données européennes confirment cette persistance des déséquilibres. L’Observatoire européen de l’audiovisuel indiquait en 2025 que les femmes représentaient 27 % des professionnels impliqués dans la production de longs métrages européens entre 2020 et 2024, en tenant compte de plusieurs métiers derrière la caméra. Là encore, le problème ne se résume pas à la présence à l’écran. Il concerne toute la chaîne de production : écriture, réalisation, production, image, montage, musique.
Dans ce paysage, Listen to Her Parole affirme que la question n’est pas seulement de montrer davantage de femmes. Il faut leur donner les moyens de raconter, de diriger, de programmer, de financer, d’influencer et de transmettre.
Woman on Rope, l’image d’une ascension

La projection en avant-première mondiale du court-métrage Woman on Rope a prolongé cette réflexion par le langage du cinéma.
Imaginé par Guila Clara Kessous, Artiste de l’UNESCO pour la Paix, réalisé par Aurelia Khazan et produit par Khen Thanh Nhat, le film met en scène une femme en équilibre sur une corde. L’image est simple, presque primitive : un corps avance, suspendu, exposé au risque de la chute. Mais cette simplicité permet une lecture universelle. La corde devient frontière, épreuve, passage, tension. La marche devient combat. L’équilibre devient résistance.
Dans le cadre du forum, cette projection fonctionnait comme une métaphore visuelle des discussions de la journée. Les femmes avancent dans des espaces où l’on exige d’elles à la fois maîtrise, silence, élégance et courage. Elles doivent tenir debout dans des structures qui les fragilisent, puis transformer cet équilibre précaire en mouvement collectif.
Le film rappelait ainsi que le cinéma peut être davantage qu’un miroir. Il peut devenir un outil de traduction sensible. Là où les discours décrivent les rapports de pouvoir, l’image donne à voir la tension intérieure d’une lutte.
Ce que Cannes entend quand les femmes parlent

La présence de responsables politiques et institutionnelles a également donné au forum une dimension diplomatique. Éléonore Caroit, ministre déléguée chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger, a relié la représentation des femmes à l’écran à l’agenda français de diplomatie féministe. La France a publié une stratégie internationale pour une diplomatie féministe 2025-2030, qui place les droits des femmes et des filles, l’égalité de genre et la participation des femmes aux processus de décision au cœur de sa politique étrangère.
Ce lien entre cinéma, diplomatie et droits des femmes mérite d’être souligné. Les récits culturels préparent souvent les représentations politiques. Les images que l’on diffuse sur les femmes influencent la manière dont elles sont perçues comme dirigeantes, expertes, créatrices, négociatrices ou actrices de paix. Une femme absente des récits devient plus facilement absente des décisions. Une femme réduite à un rôle secondaire dans l’imaginaire collectif se heurte plus durement aux plafonds institutionnels.
Cannes, dans ce contexte, apparaît comme une scène paradoxale. Le festival peut reproduire les inégalités d’une industrie encore fortement structurée par des rapports de pouvoir masculins. Mais il peut aussi devenir un espace où ces inégalités sont nommées, discutées et rendues visibles devant un public international.
C’est dans cette faille que s’inscrit Listen to Her Parole.
Une parole écoutée devient une force

Au terme de cette cinquième édition, une idée se dégage : la parole des femmes ne manque pas. Ce qui manque encore trop souvent, ce sont les conditions de son écoute, de sa diffusion et de sa transformation en pouvoir réel.
Les femmes parlent dans les associations, les familles, les tribunaux, les médias, les tournages, les institutions, les festivals, les ONG, les entreprises, les mouvements sociaux. Le défi consiste à cesser de traiter ces paroles comme des témoignages isolés ou des séquences d’émotion. Elles sont des savoirs. Elles sont des archives. Elles sont des diagnostics. Elles sont des propositions de monde.
À Cannes, Listen to Her Parole a rappelé que l’industrie des images ne peut plus se contenter de célébrer ponctuellement les femmes. Elle doit regarder qui les raconte, qui les finance, qui les programme, qui les protège, qui les cite, qui les écoute.
La présence d’Emmanuella Zandi a donné à ce message une portée africaine et politique forte. Elle a replacé les femmes congolaises, les survivantes, les militantes, les actrices de la réparation et les défenseures des droits humains dans le champ de l’attention internationale. Dans un festival où l’on parle souvent de glamour, de marché et de prestige, cette présence rappelait une vérité plus profonde : les récits peuvent réparer lorsqu’ils ouvrent un espace de reconnaissance. Ils peuvent aussi blesser lorsqu’ils effacent.
Cannes est une scène mondiale. Le 18 mai 2026, dans les salons du Martinez, des femmes venues de plusieurs continents y ont porté une exigence simple : être vues, entendues, reconnues, mais surtout participer à l’écriture des récits qui façonnent le monde.
Notes et références
- Festival de Cannes, 79e édition, 12-23 mai 2026 ; communiqué fourni sur la cinquième édition du forum Listen to Her Parole.
- Sources publiques sur Emmanuella Zandi : nomination au sein du FONAREV, engagement pour les droits des femmes, fondation de l’ONG Ma Voisine.
- FONAREV : mission institutionnelle, cadre légal et réparations pour les victimes de violences sexuelles liées aux conflits et de crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité en RDC.
- Données de presse sur la place des réalisatrices dans la compétition officielle du Festival de Cannes 2026.
- Observatoire européen de l’audiovisuel, données 2015-2024 sur les femmes professionnelles dans la production cinématographique européenne.
- Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, stratégie internationale de la France pour une diplomatie féministe 2025-2030.
