Angelo Soliman, l’Africain qui a marqué l’Europe des Lumières

l naît prince au Bornu, devient esclave à Marseille, sauve la vie d’un gouverneur, enseigne à un futur prince du Liechtenstein et réforme la franc-maçonnerie viennoise. Erudit polyglotte, invité des cours européennes, Angelo Soliman incarne tout ce que l’Europe des Lumières prétend célébrer. Sa fin, pourtant, révèle une violence qui contredit l’idéal humaniste : après sa mort, son corps fut transformé en objet de musée. Voici l’histoire vraie d’un homme africain au destin extraordinaire, que l’Europe a voulu honorer… puis déshumaniser.

Angelo Soliman, l’Africain qui a éclairé l’Europe ; puis que l’Europe a empaillé

Histoire d’une ascension exceptionnelle, d’une vie confisquée et d’une mémoire reconstruite

Angelo Soliman, l’Africain qui a marqué l’Europe des Lumières
Portrait d’Angelo Soliman tenant un hautbois, par un peintre allemand contemporain inconnu.

L’Europe des Lumières aimait se présenter comme le continent de la raison, de la science et de la tolérance. Pourtant, c’est aussi en plein cœur de ce siècle qui prétendait éclairer le monde qu’a vécu l’un des destins les plus révélateurs des contradictions européennes. L’homme s’appelait d’abord Mmadi Make. Il naquit au Bornu, un royaume sahélien puissant et connecté, situé aux confins des actuels Nigeria et Tchad. Issu d’une famille princière, il grandit dans un environnement d’élites locales, entre guerriers, administrateurs et lettrés. Son monde se trouvait aux portes du Sahara, dans une Afrique qui dialoguait depuis des siècles avec les routes caravanières et les réseaux politiques du Sahel.

Son enfance bascula lorsqu’il fut capturé et vendu aux marchands opérant pour les marchés méditerranéens. Transporté à Marseille, puis emmené en Sicile, le jeune garçon devint la propriété d’une famille aristocratique. C’est dans cette maison, loin de tout ce qu’il avait connu, qu’il reçut une éducation rigoureuse. On lui enseigna la religion, les langues, les usages de cour, et l’on découvrit chez lui une intelligence remarquable. Les témoignages conservés notent son aisance à apprendre, sa mémoire exceptionnelle et sa curiosité insatiable. L’enfant arraché à l’Afrique devenait peu à peu Angelo, un nom qui lui sera donné bien avant qu’il n’entre dans l’histoire européenne.

Un tournant majeur survint en 1734, lorsqu’il fut offert au prince Georg Christian von Lobkowitz, gouverneur militaire de Sicile. Angelo partit à ses côtés en campagne, et c’est sur les terrains d’opérations qu’il accomplit l’acte fondateur de sa légende : il sauva la vie du prince. Cet épisode, confirmé par les documents du XVIIIᵉ siècle, transforma complètement son statut. Aux yeux de Lobkowitz, Angelo cessa d’être un simple domestique. Il devint un compagnon, un homme qu’on respecte, un homme que l’on consulte. Cette nouvelle position lui ouvrit les portes de la haute noblesse habsbourgeoise.

À la mort du prince, Angelo fut intégré à la maison Liechtenstein, l’une des plus puissantes familles de l’Empire. Auprès du prince Joseph Wenzel I, il devint bien plus qu’un serviteur. Il participa aux affaires diplomatiques, aux cérémonies, à la vie mondaine de la cour. La confiance qu’on lui accordait se manifesta de manière spectaculaire lorsqu’on lui confia l’éducation du jeune Aloys I, futur prince de Liechtenstein. Devenir précepteur princier, au XVIIIᵉ siècle, relevait d’un statut exceptionnel. Seuls les hommes les plus cultivés, les plus dignes, pouvaient occuper cette fonction. Angelo Soliman, Africain capturé enfant, y parvint.

L’un des actes les plus audacieux de sa vie survint en 1768 lorsqu’il épousa Magdalena Christiani, issue de la noblesse et sœur du général Kellermann. Dans une Europe où les hiérarchies raciales commençaient à se figer, ce mariage représentait une transgression immense. Il symbolisait le respect dont jouissait Soliman, mais aussi une certaine fluidité sociale qui, malgré les préjugés, restait possible avant la montée du racisme pseudo-scientifique du XIXᵉ siècle.

Angelo Soliman, l’Africain qui a marqué l’Europe des Lumières
Angelo Soliman vers 1750 ; gravure du XVIIIe siècle, réalisée par Gottfried Haid d’après Johann Nepomuk Steiner. Gravure au burin.

À Vienne, Angelo devint une figure familière de la haute société. Son érudition impressionnait les aristocrates. Le document dont tu m’as fourni la copie indique qu’il maîtrisait sept langues : le kanouri de son enfance, mais aussi le latin, l’anglais, le français, l’allemand, l’italien et le tchèque. Cette polyvalence linguistique le plaçait au niveau des intellectuels les plus respectés de l’époque. Il fut invité à des événements impériaux, notamment au mariage de Joseph II avec Isabella de Parme. Parmi ses fréquentations, on retrouve l’empereur lui-même, le comte von Lacy et le prince Gian Gastone de’ Medici. Aucun autre Africain du XVIIIᵉ siècle n’est connu pour avoir atteint un degré d’intégration comparable au cœur de l’aristocratie viennoise.

Cette position sociale de premier plan fut encore renforcée par son rôle dans la franc-maçonnerie. Il rejoignit la loge Zur Wahren Eintracht, l’une des plus prestigieuses d’Europe centrale, fréquentée par Mozart, Haydn, Kazinczy et de nombreux intellectuels. Les archives maçonniques attestent de ses interactions avec Mozart. Mais surtout, Soliman y laissa une marque durable. Les documents cités expliquent qu’il réforma les rituels, leur donnant une dimension savante nouvelle. Il s’éleva jusqu’au rang de Grand Maître, une dignité considérée comme exceptionnelle pour un homme d’origine africaine à cette époque. Certains auteurs lui attribuent même le titre de « Father of Pure Masonic Thought », signe que sa contribution n’était pas seulement administrative, mais intellectuelle et doctrinale.

Pourtant, malgré cette admiration, l’Europe le perçut toujours à travers un prisme exotisant. Les chercheurs Wigger et Klein ont montré que Soliman fut analysé sous quatre « figures » successives : celle du « royal Moor », qui représente l’Africain au service d’un noble ; celle du « noble Moor », le courtisan cultivé ; celle du « physiognomic Moor », l’homme étudié par les proto-anthropologues qui prétendaient classer les races humaines ; enfin celle du « mummified Moor », l’objet de musée. Ces quatre figures racontent les regards successifs que l’Europe porta sur lui, oscillant entre fascination et déshumanisation.

Sa mort révèle la violence de ces perceptions. En 1796, Soliman fut frappé d’un AVC et mourut à Vienne. Sa famille réclama une sépulture chrétienne. L’Église la refusa. Les autorités impériales prirent alors une décision qui résume l’hypocrisie du siècle des Lumières : elles confisquèrent le corps d’Angelo Soliman. Son cadavre fut dépecé. Sa peau fut tannée. On le momifia pour en faire une figure ethnographique. Puis on reconstitua son corps autour d’une mannequination, que l’on exposa au Musée impérial comme un « sauvage africain » affublé de plumes d’autruche et de perles fantaisistes. L’homme qui parlait sept langues, le précepteur d’un prince, le franc-maçon respecté, fut transformé en décor exotique destiné à satisfaire la curiosité racialisée du public viennois.

Angelo Soliman, l’Africain qui a marqué l’Europe des Lumières
Un moulage en plâtre de la tête de Soliman.

La souffrance ne s’arrêta pas là. Sa fille Joséphine demanda le retour du corps de son père. Elle essuya un refus catégorique. Pour les autorités, Soliman n’était plus un humain : il était devenu un spécimen. Sa dépouille resta exposée des décennies durant, jusqu’à l’incendie du musée en 1848, qui détruisit cette reconstitution macabre. De lui, il ne resta qu’un moulage en plâtre du visage, conservé au musée de Baden. Ce masque, réalisé avant la momification, demeure aujourd’hui l’unique trace fiable de son apparence.

Et pourtant, sa mémoire perdura. Son petit-fils, Eduard von Feuchtersleben, devint écrivain et participa à la vie culturelle autrichienne du XIXᵉ siècle. Au XXᵉ et XXIᵉ siècles, Angelo Soliman inspira des œuvres majeures. On le retrouve dans l’opéra Blackamoor Angel (2010), dans le film Angelo de Markus Schleinzer (2018), dans le roman Der ausgestopfte Barbar (2014), ainsi que dans le livre Flights de l’autrice Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature. Son histoire est devenue un symbole : celui de la présence africaine ancienne en Europe, mais aussi celui de la déshumanisation opérée par les pseudo-sciences raciales.

La vie d’Angelo Soliman bouscule les récits convenus. Loin d’être une anecdote exotique, elle raconte trois vérités essentielles. L’Afrique a produit des individus dont la compétence, l’intelligence et le talent leur ont permis de s’imposer au cœur des élites européennes, même lorsque les structures sociales ne semblaient pas pouvoir l’admettre. L’Europe des Lumières, malgré sa rhétorique universaliste, n’a jamais été à l’abri d’un racisme systémique, capable d’admirer un homme de son vivant pour mieux nier son humanité après sa mort. Enfin, les mémoires peuvent être confisquées, déformées, manipulées, mais elles reviennent (souvent plus fortes) lorsque les archives sont relues et les histoires restituées.

Raconter Angelo Soliman aujourd’hui, ce n’est pas seulement restaurer la dignité d’un homme que l’Europe a voulu effacer. C’est replacer l’Afrique au cœur de l’histoire européenne, là où elle a toujours été, mais d’où on a souvent tenté de l’exclure. C’est reconnaître que le monde noir ne fut jamais en marge, et que les trajectoires individuelles peuvent briser les frontières raciales que les sociétés croient éternelles. C’est rappeler que l’humanité d’un homme ne tient ni à sa couleur ni à son origine, mais à ce qu’il accomplit.

Soliman fut un prince capturé, un enfant déraciné, un courtisan, un maître, un intellectuel, un mari, un père. Il fut aussi une victime de la violence raciale européenne. Mais son histoire, aujourd’hui, ne peut plus être confisquée. Elle sert d’avertissement, de miroir et d’inspiration. Elle nous oblige à regarder en face ce que les Lumières ont fait à l’un des leurs. Elle nous invite à reconstruire une mémoire partagée, fidèle, digne.

Soliman n’a pas seulement traversé l’Europe : il l’a éclairée. Et aujourd’hui, en racontant son histoire, c’est nous qui, peut-être, éclairons l’Europe.

Notes et références

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.
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