Déclaration commune de Kwame Nkrumah et Sékou Toure

Le 23 novembre 1958, Accra devient le théâtre d’un geste politique rare. Le Ghana de Kwame Nkrumah, indépendant depuis mars 1957, accueille la Guinée d’Ahmed Sékou Toure, devenue indépendante le 2 octobre 1958 après son “non” au référendum constitutionnel français du 28 septembre. En Afrique de l’Ouest, l’ordre colonial se fissure. La plupart des territoires francophones restent dans la Communauté française. Les indépendances arrivent, mais les cadres économiques, militaires et diplomatiques du colonialisme restent puissants.

Déclaration conjointe de Kwame Nkrumah et Sekou Toure

Déclaration commune de Kwame Nkrumah et Sékou Toure
Drapeau de l’Union des États d’Afrique entre avril 1961 et 1962.

Le 23 novembre 1958, Accra devient le théâtre d’un acte politique rare. Le Ghana de Kwame Nkrumah, indépendant depuis le 6 mars 1957, accueille la Guinée d’Ahmed Sékou Toure, indépendante depuis le 2 octobre 1958 après son refus d’intégrer la Communauté française proposée par le général de Gaulle. En Afrique de l’Ouest, l’ordre colonial se fissure. La plupart des territoires francophones restent encore dans l’orbite française. Le Ghana et la Guinée veulent prendre de vitesse l’histoire.

La déclaration commune signée à Accra affirme la volonté de constituer entre les deux pays “le noyau des États-Unis de l’Ouest africain”, selon la formulation publiée à l’époque. Le texte invoque les treize colonies américaines, les dynamiques d’organisation politique observées en Europe, en Asie et au Moyen-Orient, ainsi que la “personnalité africaine” affirmée lors de la Conférence d’Accra. Il appelle les États africains indépendants, les leaders et les populations des territoires encore colonisés à rejoindre cette dynamique.

Ce document appartient à l’un des moments les plus intenses du panafricanisme politique. En avril 1958, Accra accueille la Conférence des États africains indépendants, qui affirme une “African Personality” placée du côté de la paix, de la Charte des Nations unies, de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de l’esprit de Bandung. En décembre 1958, la ville accueille la All-African People’s Conference, où Nkrumah s’adresse aux “African Freedom Fighters” et fait d’Accra une capitale militante des indépendances africaines. 

Entre ces deux conférences, Nkrumah et Sékou Touré posent une question qui reste actuelle : que vaut l’indépendance africaine sans puissance collective ? Leur réponse tient en une intuition politique : les frontières coloniales ont créé des États vulnérables ; l’union peut créer une force historique.

Le texte intégral de la déclaration commune

Déclaration commune de Kwame Nkrumah et Ahmed Sékou Touré
Accra, 23 novembre 1958

« Inspirés par les treize colonies américaines, qui, pour leur accession à l’indépendance, ont formé une confédération qui a abouti aux États-Unis d’Amérique ;

Inspirés aussi par la tendance des peuples d’Europe, d’Asie et du Moyen-Orient à s’organiser de manière rationnelle ;

Inspirés également par la déclaration de la Conférence d’Accra relative à la Personnalité africaine ;

Nous, soussignés, au nom de nos gouvernements respectifs et sous réserve de la ratification par nos Assemblées nationales respectives, convenons d’unir nos deux États en un seul noyau, celui des États-Unis de l’Ouest africain.

Conscients du fait que l’esprit d’union est partagé par tous les peuples du continent, nous lançons un appel aussi bien aux gouvernements des États indépendants d’Afrique qu’aux leaders et aux populations des territoires encore sous domination étrangère, afin qu’ils s’associent à notre action. Dans ce même esprit, nous accueillerons l’adhésion à cette union d’autres États africains.

Nous décidons, dans un premier temps, d’adopter un drapeau de l’Union et d’encourager entre nos deux gouvernements les contacts les plus étroits afin d’harmoniser les politiques de nos deux pays, notamment en matière de défense, de politique étrangère et d’économie.

Nous devrons, en deuxième lieu, élaborer une Constitution donnant consistance à l’établissement de l’Union.

Enfin, nous affirmons que cette prise de position en vue de la réalisation des États-Unis d’Afrique occidentale n’est nullement destinée à mettre en cause les relations présentes et à venir entre le Ghana et le Commonwealth, d’une part, et la République de Guinée et l’ensemble français, d’autre part. »

Fait à Accra, le 23 novembre 1958

KWAME NKRUMAH, SEKOU TOURE
Président du Ghana, Président de la Guinée

Le noyau d’un rêve inachevé

Le 23 novembre 1958, Kwame Nkrumah et Ahmed Sékou Touré proposent une autre trajectoire à l’Afrique indépendante. Ils veulent faire du Ghana et de la Guinée le noyau d’une fédération ouest-africaine, puis d’une union africaine élargie.

Leur projet naît d’une conviction claire : les peuples africains partageront une liberté fragile tant que leurs États resteront dispersés, dépendants et vulnérables. La décolonisation exige une puissance commune.

L’Union Ghana-Guinée n’a pas tenu ses promesses institutionnelles. L’Union des États africains s’est dissoute. Les frontières coloniales ont survécu. Les logiques nationales ont pris le dessus. Pourtant, la déclaration d’Accra reste l’un des textes majeurs de l’imaginaire politique africain.

Elle rappelle une idée simple : l’Afrique a pensé son unité au moment même où elle entrait dans l’indépendance. Cette pensée était un programme.

Aujourd’hui encore, le rêve des États-Unis d’Afrique occidentale demeure une question posée à chaque génération : comment transformer la mémoire panafricaine en institutions capables de peser sur l’histoire ?

Notes et références

  1. Déclaration commune Ghana-Guinée, Accra, 23 novembre 1958. Version publiée dans l’archive du Monde, “Les deux déclarations communes”, 25 novembre 1958.
  2. Conference of Independent African States, Accra, avril 1958, Declaration and Resolutions.
  3. Kwame Nkrumah, discours d’ouverture à la All-African People’s Conference, Accra, 8 décembre 1958.
  4. Ghana-Guinea-Mali UnionInternational Organization, 1962.
  5. All-African People’s Conference, Accra, décembre 1958.
  6. Flags of the World, “Union of African States”.
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