La traite transatlantique occupe une place centrale dans la mémoire de l’esclavage. Elle a façonné les Amériques, les Caraïbes, les Outre-mer, le racisme moderne et les débats contemporains sur les réparations. Les traites orientales, transsahariennes, méditerranéennes, nilotiques, de la mer Rouge et de l’océan Indien restent plus discrètes dans l’espace public, malgré des millions de victimes africaines sur plus d’un millénaire. Ce déséquilibre tient aux archives, aux héritages coloniaux, aux États, aux images disponibles, aux mémoires politiques, mais aussi à une difficulté plus profonde : regarder l’ensemble des responsabilités, y compris celles de sociétés africaines esclavagistes.
Les traites orientales restent dans l’ombre de la traite atlantique
Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution historique qualifiant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racial qui l’a accompagnée de “plus grave crime contre l’humanité”. Le texte, porté par le Ghana avec le soutien de l’Union africaine et de la CARICOM, a été adopté par 123 voix pour, 52 abstentions et 3 votes contre : les États-Unis, Israël et l’Argentine.
Cette reconnaissance a relancé une question ancienne, sensible, souvent mal posée : pourquoi parle-t-on autant de la traite transatlantique et beaucoup moins des traites orientales, transsahariennes, méditerranéennes ou dites “arabo-musulmanes” ?
La question mérite une réponse sérieuse. Elle attire souvent deux pièges : la minimisation de la responsabilité européenne d’un côté, la gêne à nommer les traites orientales et les esclavages africains de l’autre. L’histoire exige une autre voie : nommer tous les systèmes, tous les acteurs, toutes les victimes, avec précision.
La traite transatlantique a façonné l’économie coloniale moderne, les Amériques, les Outre-mer, les hiérarchies raciales et le racisme contemporain. Les traites orientales ont déplacé des millions d’Africains vers le Maghreb, le Moyen-Orient, la mer Rouge, l’océan Indien, la péninsule Arabique et d’autres espaces sur une durée beaucoup plus longue. Les sociétés africaines elles-mêmes ont connu des formes anciennes d’esclavage, de dépendance servile, de capture et de vente.
Parler moins de la traite orientale tient donc à plusieurs raisons : archives plus fragmentées, descendants moins visibles comme groupe politique constitué, États actuels moins enclins à reconnaître des responsabilités anciennes, puissance mémorielle de la colonisation européenne, déficit de récits populaires, et difficulté à regarder l’ensemble des responsabilités africaines, européennes et arabo-musulmanes.
La vraie question n’est pas de classer les souffrances. La vraie question est de comprendre pourquoi certaines formes d’asservissement sont devenues des mémoires publiques, tandis que d’autres restent confinées aux marges de notre imaginaire.
Avant de répondre à la question (pourquoi parle-t-on moins de la traite orientale ?) il faut commencer par les mots. Car le vocabulaire oriente déjà la mémoire.

On parle souvent de “traite orientale” comme s’il s’agissait d’un seul système, comparable d’un bloc à la traite transatlantique. Le terme est pratique, mais il écrase des réalités très différentes. Il désigne généralement les routes d’esclavage qui ont emmené des captifs africains vers le Maghreb, l’Égypte, le Moyen-Orient, la péninsule Arabique, la mer Rouge, le golfe Persique, l’océan Indien ou encore certaines régions méditerranéennes.
Le pluriel est plus juste : les traites orientales. Ce pluriel permet de distinguer plusieurs mondes : la traite transsaharienne, les routes nilotiques, les marchés de la mer Rouge, les circulations de l’océan Indien, les réseaux méditerranéens, les captures liées aux guerres, aux razzias, aux caravanes, aux marchés urbains, aux palais, aux armées et aux maisons aristocratiques.
L’expression “traite arabo-musulmane” demande encore plus de prudence. Elle insiste sur des acteurs arabes et musulmans, bien réels dans l’histoire de plusieurs réseaux de traite. Des marchands, des pouvoirs, des villes et des empires islamisés ont joué un rôle majeur dans la capture, l’achat, le transport et l’exploitation de captifs africains. L’expansion de l’islam, à partir du VIIe siècle, a contribué à structurer de grandes routes de traite, notamment parce que les pouvoirs musulmans cherchaient souvent des captifs aux marges du monde islamisé, dans des régions considérées comme extérieures ou insuffisamment intégrées à l’espace religieux et politique musulman.
Mais l’expression “arabo-musulmane” devient trompeuse lorsqu’elle réduit toute cette histoire à une responsabilité unique. Les traites orientales ont mobilisé des acteurs arabes, berbères, turcs, persans, swahilis, européens, africains, musulmans, chrétiens ou issus de pouvoirs locaux. Des chefferies, royaumes, empires, marchands, soldats, corsaires et intermédiaires africains ont aussi participé à ces réseaux. Cette précision évite deux erreurs.
La première consiste à présenter les Arabes ou les musulmans comme les seuls responsables des traites orientales. Cette lecture transforme une histoire complexe en accusation civilisationnelle. Elle efface les pouvoirs africains, les réseaux locaux, les conflits régionaux, les intermédiaires et les logiques économiques qui ont permis ces traites.
La deuxième consiste à éviter le sujet par crainte de nourrir des discours hostiles aux Arabes, aux musulmans ou aux Africains. Cette prudence devient problématique lorsqu’elle conduit à taire des millions de victimes africaines.
L’histoire exige une ligne claire : les traites orientales ont existé, elles ont déplacé des millions de captifs, elles ont impliqué des mondes musulmans, africains, méditerranéens et océaniques, elles ont produit des violences spécifiques, et elles doivent être étudiées sans simplification.
Il faut aussi rappeler un point essentiel : l’esclavage existait avant l’islam et avant l’Europe moderne. Des formes d’esclavage existaient dans l’Antiquité, dans le monde méditerranéen, au Proche-Orient, en Afrique, en Asie et dans de nombreuses sociétés humaines. L’expansion islamique a organisé, amplifié et structuré certains grands réseaux de traite à partir du VIIe siècle. L’Europe moderne a ensuite construit, à partir du XVe siècle, une machine transatlantique racialisée, coloniale et plantationnaire. Les sociétés africaines elles-mêmes ont connu des formes anciennes d’esclavage, de dépendance servile, de capture, de vente et de domination sociale.
Cette réalité oblige à abandonner les récits trop confortables. Les Africains ont été massivement victimes des traites. Certains pouvoirs africains ont aussi participé à la capture, à la vente et à l’exploitation d’autres Africains. Les Européens ont organisé une économie coloniale racialisée d’une ampleur majeure dans l’Atlantique. Les mondes arabo-musulmans ont structuré des routes longues vers le nord, l’est et l’océan Indien.
La question historique consiste à comprendre comment des sociétés différentes ont produit, justifié et transmis des formes d’asservissement.
C’est aussi pour cela qu’on parle moins de la traite orientale : ses contours sont plus difficiles à saisir. La traite atlantique renvoie à une image claire dans la mémoire populaire : des navires européens, des ports négriers, la traversée de l’Atlantique, les plantations, les colonies, le Code noir, les abolitions, les descendants dans les Amériques et les Outre-mer.
Les traites orientales renvoient à des images beaucoup plus dispersées : une caravane saharienne, une maison urbaine au Caire, un marché à Zanzibar, un harem ottoman, un palais, une armée de soldats-esclaves, un captif chrétien à Alger, un musulman réduit aux galères, une femme africaine contrainte au concubinage, un eunuque castré pour servir une cour, un enfant déplacé dans l’océan Indien.

La traite transatlantique occupe aujourd’hui une place centrale dans la mémoire de l’esclavage pour une raison simple : elle a façonné le monde moderne de manière massive, visible et durable. Elle a produit des sociétés entières, des économies coloniales, des hiérarchies raciales, des résistances, des abolitions, des demandes de réparation et des mémoires collectives encore actives.
Elle se raconte aussi plus facilement parce qu’elle a laissé des traces très nombreuses. Les puissances européennes ont organisé cette traite avec les outils de l’État moderne, du commerce maritime et de la comptabilité coloniale. Elles ont produit des registres de navires, des actes notariés, des inventaires de plantations, des contrats d’assurance, des correspondances commerciales, des lois, des livres de comptes, des archives portuaires, des procès, des cartes, des manifestes de cargaison humaine.
Cette masse documentaire donne à la traite atlantique une visibilité historique particulière. On peut suivre des bateaux, identifier des ports, compter des traversées, comparer des destinations, reconstituer des réseaux marchands, documenter des plantations, étudier des familles de négociants, lire des annonces de vente, retrouver des noms, parfois même des trajectoires individuelles. La base Slave Voyages rassemble des données sur plus de 36 000 voyages négriers transatlantiques documentés entre 1514 et 1866. Cette archive rend le crime lisible, mesurable, enseignable, mobilisable.
La deuxième raison est politique. En France, la traite atlantique renvoie directement à l’histoire nationale. Elle engage les ports négriers, les compagnies commerciales, les colonies, les planteurs, les armateurs, les fortunes, les institutions, les lois, les banques, les assurances, les familles, les noms de rue, les musées, les monuments, les silences urbains.
Nantes, Bordeaux, La Rochelle, Le Havre, Marseille ou Lorient ne sont pas des abstractions. Ce sont des lieux où l’histoire de la traite et de l’esclavage s’inscrit dans les archives, les bâtiments, les circuits économiques et les mémoires locales. Les Antilles, la Guyane, La Réunion, Mayotte et d’autres territoires portent aussi cet héritage dans leur population, leur culture, leurs luttes politiques, leurs commémorations et leurs demandes de justice.
La loi Taubira du 21 mai 2001 s’inscrit dans cette réalité. Elle reconnaît que la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. Elle inscrit aussi cette histoire dans les programmes scolaires et dans la recherche. Cette reconnaissance répond à une responsabilité historique française.
La troisième raison tient aux descendants. La traite atlantique a produit des sociétés diasporiques puissantes dans les Amériques, les Caraïbes et les Outre-mer. Des millions de descendants d’esclaves vivent aujourd’hui dans des États où l’esclavage colonial a structuré la terre, le travail, la couleur, la citoyenneté, la pauvreté, la ségrégation, les inégalités et les représentations raciales.
Ces descendants ont porté des luttes de mémoire. Ils ont réclamé des lois, des musées, des journées nationales, des réparations, des programmes scolaires, des recherches universitaires, des archives accessibles, des noms réhabilités, des statues déboulonnées ou contextualisées. La mémoire de la traite atlantique s’est imposée parce qu’elle est portée par des populations identifiables, organisées, politiquement actives.
Les traites orientales ont souvent laissé des traces mémorielles plus fragmentées. Une partie des captifs a été absorbée dans des maisons, des lignages, des armées, des cours, des harems, des clientèles ou des sociétés où leur origine a été effacée. Les eunuques n’ont pas transmis de descendance. Les femmes réduites au concubinage ont parfois donné naissance à des enfants intégrés dans des familles sans mémoire publique de leur ascendance servile. Les domestiques ont rarement laissé des archives à leur nom. Les statuts serviles ont pu être niés, cachés ou absorbés dans des hiérarchies sociales locales.

Une mémoire publique se construit avec des descendants capables de dire : nous sommes issus de cette histoire, elle nous concerne encore, elle structure notre présent. Là où les filiations ont été effacées, dispersées ou honteusement dissimulées, la mémoire devient plus difficile à organiser.
La quatrième raison est raciale. La traite transatlantique a produit une association durable entre la couleur noire, l’origine africaine et le statut servile. Dans les colonies européennes des Amériques, être noir est devenu un signe social, juridique et économique. La peau a été transformée en marque de condition. L’origine africaine a été convertie en justification de domination.
Cette construction a nourri le racisme moderne. Elle a survécu à l’abolition. Elle a continué dans la ségrégation, dans le colonialisme, dans les politiques migratoires, dans les représentations culturelles, dans les violences policières, dans les inégalités sociales, dans les clichés sur les corps noirs. La traite atlantique occupe donc une place centrale parce que ses effets traversent encore les sociétés contemporaines.
Les traites orientales ont aussi produit des hiérarchies de couleur et des stéréotypes anti-noirs. Mais leur articulation entre statut, religion, origine, genre, couleur et fonction sociale a varié selon les espaces. Dans certains contextes, l’esclave pouvait être africain noir, caucasien, slave, turc, chrétien, musulman capturé, païen, domestique, militaire, concubine, eunuque, travailleur agricole ou captif de guerre. Cette diversité rend la mémoire plus difficile à réduire à une image unique.
La cinquième raison est culturelle. La traite atlantique s’est imposée dans l’imaginaire mondial à travers des images fortes : le navire négrier, la traversée, la cale, le marché, la plantation, le fouet, le champ de coton, la canne à sucre, le marronnage, la révolte, l’abolition, la guerre de Sécession, les luttes pour les droits civiques. Ces images ont nourri des romans, des films, des séries, des musées, des chansons, des discours politiques, des commémorations.
Les traites orientales disposent de moins d’images partagées dans la culture populaire. Qui peut citer spontanément un grand film sur les caravanes transsahariennes de captifs africains ? Une série sur les eunuques noirs dans les cours orientales ? Un roman populaire sur les esclaves africains dans l’océan Indien ? Un musée largement connu sur les marchés serviles du monde musulman ?
Ce déficit de représentation contribue au silence. Une société se souvient aussi par les images qu’elle répète. Ce qui reste hors de l’image paraît plus lointain.
La sixième raison est idéologique. Les traites orientales sont souvent invoquées dans des polémiques où l’objectif réel consiste à relativiser la responsabilité européenne. La phrase revient régulièrement : “Pourquoi parle-t-on des Européens et pas des Arabes ?” Elle peut ouvrir une vraie question historique. Elle sert aussi, trop souvent, à esquiver la traite atlantique, à minimiser l’esclavage colonial, à opposer les victimes africaines entre elles, ou à transformer l’histoire en arme contre les musulmans et les Arabes.
Cette instrumentalisation a produit un effet pervers. Certains milieux antiracistes ou progressistes évitent le sujet, par peur de nourrir des discours réactionnaires. Ce silence défensif laisse alors le terrain à ceux qui utilisent les traites orientales comme outil de guerre culturelle. Il faut sortir de ce piège.
Parler davantage de la traite orientale doit permettre d’élargir la mémoire de l’esclavage. Parler de la traite atlantique doit continuer à éclairer les fondations raciales du monde moderne. Une mémoire sérieuse nomme tout, contextualise tout, hiérarchise les structures sans hiérarchiser les douleurs.

Parler de la traite orientale oblige à ouvrir un autre dossier, plus inconfortable encore : celui des esclavages internes africains et de la participation de pouvoirs africains aux traites. Ce point dérange parce qu’il complique le récit moral. Il rappelle que les Africains furent massivement victimes de systèmes esclavagistes, et que certains royaumes, empires, chefferies, lignages aristocratiques et réseaux marchands africains ont aussi capturé, vendu, possédé ou exploité d’autres Africains. Cette réalité historique demande précision et contexte.
Bien avant l’expansion européenne sur les côtes atlantiques, de nombreuses sociétés africaines connaissaient des formes d’esclavage, de servitude, de dépendance, de captivité de guerre, de domesticité forcée, de mise en gage ou de domination héréditaire. Ces formes variaient selon les régions, les époques et les systèmes politiques. Un captif intégré à une maison noble, un esclave agricole, une concubine, un soldat dépendant, un domestique, un travailleur de cour ou une personne issue d’un lignage servile ne vivaient pas toujours la même condition. Tous appartenaient pourtant à des systèmes où la liberté, le corps, le travail et la filiation pouvaient être confisqués.
Dans l’Afrique de l’Ouest sahélienne, cette histoire prend une ampleur particulière au XIXe siècle. Dans certaines régions du Soudan occidental (espace historique couvrant notamment des territoires de l’actuel Mali) les esclaves représentaient une part considérable de la population. Des travaux sur l’esclavage dans les savanes durant l’ère des jihads indiquent qu’à la fin du XIXe siècle, 30 à 50 % de la population totale du Soudan occidental pouvait être en situation servile, avec des proportions encore plus élevées dans certains grands centres commerciaux.
Ce chiffre demande un cadrage strict. Il ne décrit ni l’Afrique entière, ni l’ensemble de l’actuel Mali, ni toutes les sociétés africaines. Il renvoie à des espaces sahéliens précis, à un moment historique précis, dans des contextes de guerre, de commerce, de domination aristocratique, d’États islamiques, d’économies agricoles et de réseaux régionaux. Il rappelle néanmoins l’ampleur de l’esclavage interne dans certaines sociétés ouest-africaines à la veille de la conquête coloniale.
Le Mali actuel ne correspond pas au Mali historique ni au Soudan occidental du XIXe siècle. À cette époque, la région était traversée par des empires, des royaumes, des chefferies, des cités marchandes, des pouvoirs islamiques, des aristocraties guerrières et des sociétés locales. Dans ces mondes, posséder des dépendants ou des captifs pouvait signifier disposer de main-d’œuvre, accroître son prestige, soutenir une maison, cultiver des terres, renforcer une armée ou maintenir une domination sociale.
Dans la traite transatlantique, les Européens ont créé la demande coloniale massive, organisé le transport maritime, financé les expéditions, assuré les navires, administré les plantations, codifié juridiquement l’esclavage racial et tiré d’immenses profits de cette économie. Sur les côtes africaines, les captifs furent très souvent achetés à des intermédiaires, marchands ou pouvoirs africains. Les guerres, razzias, captures, dettes, rivalités politiques et circuits commerciaux locaux ont alimenté les marchés atlantiques.
Cette participation africaine éclaire le fonctionnement concret de la traite : une économie de prédation reliant des acteurs africains, européens et coloniaux dans un système structuré par la demande américaine et européenne. Cette demande a intensifié les violences de capture, les guerres, les razzias, les ventes et les déplacements forcés.
Le même principe vaut pour les traites orientales. Les réseaux transsahariens, méditerranéens, nilotiques, de la mer Rouge ou de l’océan Indien ont mobilisé des marchands, des États, des chefferies, des caravanes, des pouvoirs islamisés, des intermédiaires africains et des acheteurs situés dans le Maghreb, le Moyen-Orient, l’Arabie, la Perse, l’Empire ottoman ou les mondes de l’océan Indien. Les captifs africains arrivaient sur les marchés par des chaînes humaines et commerciales complexes : guerres, captures, ventes, transports, redistributions, intégrations forcées.
Ce point explique aussi pourquoi l’on parle moins de la traite orientale. Son étude oblige à sortir d’un récit binaire. La traite atlantique se raconte plus facilement dans l’espace public : des puissances européennes, des navires, des plantations, des colonies, des descendants, des États héritiers. Les traites orientales et les esclavages africains internes demandent une cartographie plus délicate : pouvoirs musulmans, réseaux africains, sociétés sahéliennes, aristocraties locales, marchés domestiques, usages militaires, domesticité, concubinage, castration, lignages serviles, héritages encore présents.
Cette complexité rend le sujet plus difficile à porter politiquement. Les mémoires anticoloniales ont souvent insisté sur l’Afrique victime de l’Europe. Ce récit répondait à une nécessité historique : combattre les justifications coloniales, restituer la violence européenne, dénoncer le racisme moderne, rappeler les profits tirés des corps africains. Il devient incomplet lorsqu’il empêche d’examiner les hiérarchies internes africaines, les castes serviles, les nobles propriétaires d’esclaves, les familles dominantes et les descendants de captifs encore discriminés.
L’histoire noire gagne en force lorsqu’elle accepte sa complexité. Elle peut dire que l’Europe a organisé une machine transatlantique racialisée d’une ampleur historique majeure. Elle peut dire que les mondes arabo-musulmans ont structuré de grands réseaux de traite vers le nord, l’est et l’océan Indien. Elle peut dire que des pouvoirs africains ont capturé, vendu et exploité d’autres Africains. Elle peut dire que des Africains ont résisté, fui, racheté leurs proches, organisé des révoltes, créé des communautés marronnes, négocié leur survie, transmis des mémoires malgré l’effacement.

Aucun peuple n’est toujours innocent dans l’histoire. Aucune société ne se réduit à ses crimes. L’enjeu consiste à regarder les structures, les victimes, les profiteurs, les résistances et les héritages avec la même exigence.
Cette exigence devient d’autant plus nécessaire que l’esclavage par ascendance appartient aussi au présent. Au Mali, des personnes issues de groupes historiquement serviles continuent de subir des discriminations, des violences, des exclusions, des humiliations ou des formes de dépendance sociale. En 2023, des experts de l’ONU ont demandé au Mali de criminaliser explicitement l’esclavage par ascendance, rappelant la persistance de cette pratique dans plusieurs régions ; selon ces experts, certaines organisations estiment qu’au moins 800 000 personnes sont considérées comme nées en esclavage, dont environ 200 000 vivant sous le contrôle direct de “maîtres”.
C’est l’un des grands angles morts du débat public. On parle moins de la traite orientale parce qu’elle force à regarder des responsabilités multiples. On en parle moins parce qu’elle ne permet pas toujours de désigner un coupable unique. On en parle moins parce qu’elle oblige à interroger des sociétés africaines, des pouvoirs musulmans, des héritages coloniaux et des silences contemporains dans un même mouvement.
Pour NOFI, ce point est central. Une mémoire noire mature se construit sur la vérité historique, la dignité des victimes et la capacité à affronter toutes les responsabilités. Les Africains ont subi des crimes immenses. Certains Africains en ont aussi commis contre d’autres Africains. Cette vérité nourrit la lucidité. Et la lucidité est une condition de la transmission.
La résolution de l’ONU du 25 mars 2026 a suscité des critiques parce qu’elle emploie une formule très forte : “gravest crime against humanity”. Certains États ont estimé que cette expression risquait de créer une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité. Les États-Unis, Israël et l’Argentine ont voté contre ; 52 États se sont abstenus.
Les défenseurs du texte y voient au contraire une reconnaissance de la spécificité de la traite transatlantique : sa durée, son ampleur, son caractère racial, ses effets encore visibles dans les inégalités contemporaines, la construction du racisme moderne et les demandes de justice réparatrice. L’International Service for Human Rights souligne que cette reconnaissance vise à rappeler la dimension unique de la traite transatlantique et de ses héritages, sans transformer l’histoire en compétition victimaire.
Le débat révèle un malaise plus large. Dès que la traite transatlantique est reconnue dans sa gravité, certains demandent pourquoi les traites orientales, intra-africaines ou méditerranéennes restent hors du cadre. La question est légitime. Elle devient problématique lorsqu’elle sert à réduire la responsabilité européenne.
L’histoire demande une formulation plus juste : la traite transatlantique possède une place particulière dans l’histoire moderne par son organisation coloniale, sa racialisation et ses héritages directs. Les traites orientales possèdent aussi une gravité historique majeure, une longue durée, des millions de victimes et des formes de violence spécifiques. Les deux affirmations tiennent ensemble.
La résolution de l’ONU souligne une mémoire publique structurée par les descendants de l’Atlantique, les États caribéens, les mobilisations africaines, la question des réparations, la restitution des biens culturels et la lutte contre le racisme systémique. Les traites orientales exigent un effort parallèle : recherche, enseignement, musées, documentaires, traductions, récits, enquêtes et reconnaissance des victimes.
La formule politique la plus solide est simple : reconnaître la gravité particulière de la traite transatlantique et construire une mémoire complète des autres traites africaines.

On parle moins de la traite orientale pour six raisons principales.
La première raison est documentaire. Les archives atlantiques sont abondantes, comptables, sérielles. Les archives orientales sont plus dispersées, multilingues, lacunaires, souvent plus difficiles d’accès. Le navire négrier laisse un registre. La plantation laisse une comptabilité. L’assurance laisse un contrat. Le notaire laisse un acte. La caravane saharienne, la maison urbaine, le concubinage forcé, l’eunuque de cour, le domestique absorbé dans une famille ou l’enfant déplacé dans l’océan Indien laissent souvent moins de traces nominatives.
La deuxième raison est politique. Les États européens actuels héritent directement de ports, de lois, d’empires coloniaux et de fortunes liées à l’Atlantique. Les États issus du Maghreb, du Moyen-Orient, du Sahel ou de l’océan Indien se reconnaissent plus rarement comme héritiers directs des pouvoirs esclavagistes anciens. Les empires ont disparu, les dynasties ont changé, les États modernes ont souvent construit d’autres récits nationaux.
La troisième raison est mémorielle. La traite atlantique a produit de vastes sociétés de descendants dans les Amériques et les Outre-mer. Ces populations ont porté des combats de reconnaissance, de réparation et de transmission. Les victimes des traites orientales ont souvent laissé des filiations plus fragmentées. La castration, le concubinage, la domesticité, l’intégration forcée, la conversion, la disparition des statuts et la honte sociale ont brouillé les mémoires.
La quatrième raison est culturelle. Le cinéma, la littérature, les séries et les musées ont davantage représenté le navire négrier, la plantation, le fouet colonial, les champs de coton ou de canne à sucre. Les harems, les eunuques noirs, les caravanes sahariennes, les marchés de l’océan Indien, les captifs domestiques, les soldats-esclaves ou les lignages serviles africains restent peu présents dans la culture populaire.
La cinquième raison est idéologique. Le sujet est souvent instrumentalisé par des discours qui veulent détourner l’attention de la responsabilité européenne. Cette instrumentalisation rend le débat toxique et pousse parfois des milieux antiracistes à éviter le sujet. Le silence laisse alors la place aux usages les plus malhonnêtes.
La sixième raison est africaine. Parler des traites orientales oblige à parler aussi des sociétés africaines esclavagistes, des élites locales, des nobles, des chefferies, des intermédiaires, des razzias, des ventes et des survivances contemporaines. Ce miroir est difficile. Il doit pourtant être regardé.
Élargir la mémoire noire, sans hiérarchiser les douleurs
On parle moins de la traite orientale parce que ses archives sont plus fragmentées, ses héritages politiques moins structurés, ses descendants moins visibles comme groupe, ses récits moins présents dans la culture populaire et ses responsabilités plus difficiles à distribuer. On en parle moins aussi parce qu’elle force à regarder une histoire inconfortable : les Africains furent massivement victimes de l’esclavage, et certaines sociétés africaines furent aussi esclavagistes. Cette vérité rend la mémoire noire plus adulte.
L’histoire de l’esclavage africain commence avant les Européens, traverse les mondes musulmans, s’intensifie dans les systèmes atlantiques, s’inscrit dans les royaumes africains, les empires, les ports, les marchés, les caravanes, les plantations, les maisons, les armées, les harems et les lignages. Elle concerne l’Atlantique, le Sahara, la Méditerranée, la mer Rouge, l’océan Indien, les Amériques, l’Europe, l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient et les sociétés africaines elles-mêmes.
La mémoire noire doit porter cette histoire dans toute son ampleur. Elle doit nommer les crimes européens, les traites orientales, les responsabilités africaines, les survivances contemporaines et les résistances des victimes. La concurrence mémorielle appauvrit l’histoire. La mémoire complète l’élargit.
Pour NOFI, le sujet impose une ligne claire : documenter toutes les traites, contextualiser tous les systèmes, refuser toutes les instrumentalisations. Parler moins de la traite orientale est un symptôme. En parler mieux devient une nécessité.
Notes et références
- Assemblée générale des Nations unies, résolution du 25 mars 2026 qualifiant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racial qui l’a accompagnée de “gravest crime against humanity”.
- Loi n° 2001-434 du 21 mai 2001, dite loi Taubira, reconnaissant la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.
- Slave Voyages, base de données sur plus de 36 000 voyages négriers transatlantiques documentés entre 1514 et 1866.
- National Endowment for the Humanities, The Transatlantic Slave Trade Database, estimation de 12,5 millions d’Africains embarqués de force et 10,7 millions ayant survécu à la traversée entre 1526 et 1866.
- Slavery in the Savanna during the Era of the Jihads, chapitre Cambridge sur l’esclavage sahélien au XIXe siècle, indiquant que 30 à 50 % de la population du Soudan occidental pouvait être en situation servile à la fin du XIXe siècle.
- Martin A. Klein, Slavery and Colonial Rule in French West Africa, Cambridge University Press, 1998 ; résumé bibliographique sur les sociétés serviles au Sénégal, en Guinée et au Mali entre 1876 et 1922.

