À l’occasion de la sortie du film d’animation Allah n’est pas obligé, adaptation du roman culte d’Ahmadou Kourouma, portrait du réalisateur Zaven Najjar. Illustrateur devenu cinéaste, il signe un premier long métrage ambitieux qui explore la guerre, l’enfance et la mémoire à travers l’animation.
Zaven Najjar nouveau visage du cinéma d’animation engagé
Lorsque le long métrage d’animation Allah n’est pas obligé arrive en salles, l’attention se porte naturellement sur l’œuvre littéraire qui l’inspire. Le roman éponyme de Ahmadou Kourouma, publié en 2000 et récompensé par le prix Renaudot et le prix Goncourt des lycéens, est considéré comme l’un des textes majeurs de la littérature africaine contemporaine. Mais derrière cette adaptation ambitieuse se trouve un cinéaste dont le nom commence à circuler dans les cercles de l’animation internationale : Zaven Najjar.

Illustrateur, directeur artistique et réalisateur, Zaven appartient à une génération de créateurs pour qui l’animation n’est plus seulement un territoire pour enfants, mais un langage cinématographique capable d’aborder les réalités politiques les plus complexes. Avec Allah n’est pas obligé, il signe son premier long métrage et propose une œuvre rare : un film d’animation qui plonge dans l’univers brutal des guerres civiles d’Afrique de l’Ouest.
Dans un paysage cinématographique où l’animation adulte gagne progressivement en légitimité, Zaven Najjar s’impose comme une voix singulière.
Né dans un environnement multiculturel et installé à Paris, Zaven Najjar s’est d’abord formé aux arts visuels avant d’embrasser pleinement le cinéma d’animation. Il étudie l’animation à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris avant de poursuivre une formation cinématographique à la School of the Art Institute of Chicago, l’une des institutions artistiques les plus influentes aux États-Unis.
Cette double formation (européenne et américaine) marque profondément son approche artistique. Zaven développe un style visuel très graphique, influencé par l’illustration contemporaine, le design et la culture pop.







Avant même de passer au cinéma, il se fait remarquer dans le monde de l’illustration grâce à la série Rapposters, lancée en 2013. Ce projet revisite des albums de rap emblématiques sous forme d’affiches minimalistes et stylisées. Le succès est immédiat : les illustrations sont exposées dans plusieurs lieux culturels et se déclinent même en collections de vêtements distribuées dans des boutiques prestigieuses comme Colette ou lors de l’Art Basel de Miami.
Ce travail révèle déjà ce qui deviendra l’une des signatures de Zaven : une capacité à condenser une émotion ou un récit complexe dans une image simple, puissante et immédiatement identifiable.
Le passage de Zaven Najjar au cinéma d’animation s’effectue progressivement.
Après plusieurs années de travail comme illustrateur et directeur artistique, il réalise en 2015 son premier court métrage d’animation, Un Obus Partout, produit avec le soutien d’ARTE. Le film est sélectionné dans plusieurs festivals et attire l’attention sur son univers visuel singulier.
Parallèlement, il multiplie les collaborations avec des institutions culturelles et des marques internationales. Il travaille notamment avec l’Institut du monde arabe, le Grand Palais ou encore des chaînes comme Canal+ et ARTE.
En 2016, il signe également la séquence animée du générique du film Demain tout commence, porté par l’acteur Omar Sy. Cette expérience lui permet de se rapprocher du cinéma narratif.


Mais son ambition dépasse rapidement le cadre du court métrage ou des commandes artistiques. Zaven veut raconter des histoires plus vastes.
Le projet de Allah n’est pas obligé représente un défi considérable.
Le roman d’Ahmadou Kourouma raconte l’histoire de Birahima, un enfant ivoirien qui, après la mort de sa mère, traverse plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et se retrouve enrôlé dans différentes milices armées. Le récit est brutal, ironique et profondément politique.
Birahima raconte lui-même son histoire avec l’aide de plusieurs dictionnaires, mélangeant langage populaire, humour noir et observations acérées sur la violence des guerres civiles.
Adapter ce texte au cinéma est une entreprise risquée. Non seulement le sujet (les enfants soldats) est particulièrement sensible, mais la force du roman réside aussi dans sa langue et dans son ton.
Zaven choisit alors une voie inattendue : l’animation. Dans l’imaginaire collectif, l’animation est encore souvent associée au cinéma familial. Mais depuis plusieurs décennies, des cinéastes utilisent ce médium pour traiter de sujets politiques ou historiques particulièrement difficiles. Des films comme Persepolis ou Valse avec Bachir ont montré que l’animation pouvait être un outil puissant pour raconter la guerre, la mémoire et le trauma.


Dans le cas d’Allah n’est pas obligé, l’animation permet de représenter la violence sans tomber dans le réalisme brut. Elle crée une distance esthétique qui rend le récit supportable tout en conservant sa puissance émotionnelle.
Le film adopte une esthétique 2D minimaliste, caractérisée par un travail très précis sur la couleur et la composition. Cette approche graphique renforce la dimension subjective du récit : le spectateur voit le monde à travers les yeux de Birahima.
Au cœur du film se trouve une réalité historique tragique : les guerres civiles qui ont ravagé l’Afrique de l’Ouest dans les années 1990. Le Liberia et la Sierra Leone ont été marqués par des conflits particulièrement violents, au cours desquels des milliers d’enfants ont été enrôlés de force dans des groupes armés.
Dans Allah n’est pas obligé, Birahima traverse plusieurs pays (Guinée, Liberia, Sierra Leone, Côte d’Ivoire) et découvre l’univers brutal des milices et des seigneurs de guerre.
Le film ne cherche pas à simplifier cette réalité. Il montre un monde chaotique où les frontières entre victimes et bourreaux deviennent floues.
Le projet a mobilisé plusieurs studios et producteurs en Europe. Le film est une coproduction entre la France, le Canada, la Belgique et le Luxembourg, avec notamment les sociétés Special Touch Studios, Paul Thiltges Distribution et Need Productions.



Cette dimension internationale reflète l’ampleur du projet. Adapter une œuvre aussi importante nécessitait un financement conséquent et une collaboration entre plusieurs industries du cinéma d’animation.
Avec Allah n’est pas obligé, Zaven Najjar rejoint une génération de cinéastes qui redéfinissent les frontières de l’animation. Longtemps dominé par les studios américains et les productions familiales, le secteur connaît depuis deux décennies une transformation profonde. Des réalisateurs utilisent désormais l’animation pour explorer des thèmes politiques, historiques ou autobiographiques. Zaven s’inscrit dans cette tradition. Son film démontre que l’animation peut être un outil de mémoire et de réflexion.
Pour Zaven Najjar, Allah n’est pas obligé représente une étape décisive. Le film marque son passage du statut d’illustrateur reconnu à celui de réalisateur de long métrage. Mais il révèle surtout un auteur. Un cinéaste capable d’utiliser l’animation pour raconter l’histoire contemporaine.
Dans un paysage cinématographique en pleine mutation, où l’animation s’émancipe progressivement des catégories traditionnelles, Zaven pourrait bien devenir l’une des figures importantes de cette nouvelle génération.
Notes et références
- AFCA – Allah n’est pas obligé, fiche film et informations de production, 2026.
- FICFA – Présentation du film et biographie du réalisateur Zaven Najjar.
- Festival do Rio – Informations de production et biographie du réalisateur.
- AlloCiné – Fiche technique du film Allah n’est pas obligé.
- IciCiné – Synopsis et informations générales du film.
