Nofi vous propose d’explorer comment différents pays, du Royaume-Uni à l’Allemagne, reconnaissent leur passé d’esclavage et de colonisation (ou pas). Découvrez l’importance des excuses officielles et de la réconciliation dans le processus de guérison historique. Un regard approfondi sur la responsabilité et la réparation dans un contexte mondial.
Introduction

L’histoire de l’esclavage et de la colonisation représente des chapitres sombres et douloureux dans le récit mondial. Ces périodes, marquées par l’oppression et l’exploitation, ont laissé des cicatrices profondes qui continuent d’influencer les sociétés contemporaines. Reconnaître et comprendre cette histoire est fondamental pour la guérison et la réconciliation entre les peuples. C’est dans cet esprit que certains pays ont commencé à faire face à leur passé, en présentant officiellement des excuses pour leur rôle dans ces tragédies historiques.
Dans cet article, Nofi se propose d’explorer les nations qui ont franchi ce pas significatif. Nous examinerons les contextes et les motivations derrière ces excuses (ou ces larmes de crocodiles ?), ainsi que leur impact sur les communautés affectées et sur la scène internationale.
I. Le Royaume-Uni et la traite transatlantique des esclaves

Contexte historique de l’implication britannique
Le Royaume-Uni a joué un rôle majeur dans la traite transatlantique des esclaves1, une période sombre où des millions d’Africains ont été déportés et asservis. Du XVIe au XIXe siècle, les navires britanniques ont transporté environ 3,1 millions d’esclaves africains vers les Amériques, ce qui représente environ 35% du total du commerce transatlantique des esclaves. Cette pratique a non seulement causé d’immenses souffrances humaines, mais a également contribué de manière significative à l’économie britannique de l’époque, en particulier dans les industries du sucre, du tabac et du coton.
Déclarations et regrets officiels du gouvernement britannique

Face à cette histoire, le gouvernement britannique a pris des mesures pour reconnaître officiellement son rôle dans la traite des esclaves. En 2006, l’ancien Premier ministre Tony Blair2 a exprimé des regrets pour la souffrance causée par la traite transatlantique des esclaves :
« Il est difficile de croire que ce qui serait aujourd’hui un crime contre l’humanité était légal à l’époque. (…) Je crois que le bicentenaire nous offre l’occasion non seulement de dire à quel point la traite des esclaves était une honte profonde – comment nous condamnons totalement son existence et louons ceux qui ont lutté pour son abolition – mais aussi d’exprimer notre profonde tristesse qu’elle ait pu avoir lieu et de nous réjouir des temps meilleurs que nous vivons aujourd’hui ». « Blair ‘sorrow’ over slave trade« , bbc.co.uk, 27 novembre 2006
Bien que cette déclaration n’ait pas été une excuse formelle, elle a marqué une étape importante dans la reconnaissance du passé. Plus tard, en 2007, lors du bicentenaire de l’abolition de la traite des esclaves, d’autres déclarations officielles ont été faites, reconnaissant l’atrocité de cette période et l’impact durable qu’elle a eu sur les communautés africaines et diasporiques3. Beaucoup d’entre nous ont accueilli cette déclaration avec scepticisme, ressentant peut-être que ces mots n’étaient pas suffisants pour compenser des siècles de souffrances et d’exploitation.
II. La France et la reconnaissance de l’esclavage comme crime

La loi Taubira et la reconnaissance française
En France, un pas significatif vers la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité a été franchi avec l’adoption de la loi Taubira en 20014. Cette loi, nommée d’après Christiane Taubira5, alors députée de la Guyane, marque une étape historique. D’une part, elle reconnaît l’esclavage et la traite négrière comme un crime contre l’humanité :
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité.« Article 1er de la loi du 21 mai 2001 (J. O. R. F. no 119 du 23 mai 2001, page 8175) dite « loi Taubira ».

D’autre part, la loi impose également l’enseignement de cette histoire dans les écoles françaises :
« Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée.« Article 4 de la loi du 21 mai 2001 (J. O. R. F. no 119 du 23 mai 2001, page 8175) dite « loi Taubira ».
Cette loi a été un tournant, car elle a officiellement intégré dans le discours national la gravité de l’esclavage et de la traite des Noirs, soulignant leur impact dévastateur sur des millions de vies.
Débats et implications actuelles en France
La loi Taubira a ouvert la voie à des débats plus larges en France sur la manière de traiter le passé colonial et esclavagiste du pays. Ces discussions portent non seulement sur l’éducation et la mémoire, mais aussi sur des questions de réparations et de justice pour les descendants des esclaves. Bien que la loi ait été un pas en avant, elle a également suscité des controverses et des débats sur son application et sur la manière dont la France devrait gérer son héritage colonial.
III. La Belgique et son passé colonial au Congo

Aperçu de la colonisation belge au Congo
La Belgique a une histoire coloniale particulièrement marquée par sa domination sur le Congo6, qui a débuté à la fin du XIXe siècle et s’est poursuivie jusqu’à l’indépendance du Congo en 1960. Cette période est caractérisée par une exploitation brutale et des abus de droits humains à grande échelle, notamment sous le règne du roi Léopold II7, qui a traité le Congo comme sa propriété personnelle. Les politiques coloniales belges ont entraîné des souffrances et des humiliations immenses pour les populations congolaises.
Excuses officielles et leur impact

En 2020, dans un geste historique, le roi Philippe de Belgique8 a exprimé ses « plus profonds regrets » pour les actes de violence et de cruauté commis pendant la période coloniale au Congo :
« Je tiens à exprimer mes plus profonds regrets pour ces blessures du passé dont la douleur est aujourd’hui ravivée par les discriminations encore présentes dans nos sociétés ». AFP, « Le roi des Belges exprime des « regrets » pour le passé colonial en RDC« , 30 juin 2020
Mais des regrets ne constituent pas une excuse formelle, ils représentent au mieux une reconnaissance significative du passé douloureux et un pas vers la « réconciliation ». Cependant, ces déclarations ont également suscité des débats sur la nécessité de mesures plus concrètes, telles que des réparations ou des politiques visant à rectifier les inégalités héritées de cette époque.
IV. Les Pays-Bas et leur héritage du commerce des esclaves

Rôle des Pays-Bas dans le commerce transatlantique des esclaves
Les Pays-Bas ont joué un rôle crucial dans le commerce transatlantique des esclaves, en particulier au XVIIe et XVIIIe siècles. La Compagnie néerlandaise des Indes occidentales9 et d’autres entités commerciales néerlandaises ont été parmi les principaux transporteurs d’esclaves africains vers les Amériques. Les navires néerlandais ont transporté des centaines de milliers d’esclaves, contribuant ainsi de manière significative à l’économie de l’époque, tout en infligeant d’énormes souffrances humaines. Cette période a laissé des traces profondes dans les régions touchées par la traite des esclaves.
Excuses récentes du gouvernement néerlandais
En décembre 2020, le Premier ministre des Pays-Bas Mark Rutte10 a franchi une étape importante en présentant des excuses officielles pour le rôle du pays dans le commerce des esclaves.
« Aujourd’hui, je présente des excuses au nom du gouvernement néerlandais pour les actions de l’État néerlandais dans le passé : à titre posthume à tous les esclaves du monde entier qui ont souffert de cet acte. À leurs filles et fils et à tous leurs descendants (…). Nous ne pouvons que reconnaître et condamner l’esclavage dans les termes les plus clairs comme un crime contre l’humanité. » M.L (avec AFP), « Les Pays-Bas présentent des excuses officielles pour leur rôle dans l’esclavage« , tf1info.fr, 19 décembre 2022.

Le chef du gouvernement néerlandais ajoutera :
« Des personnes ont été transformées en marchandise. La dignité humaine a été foulée aux pieds, d’une manière horrible ». M.L (avec AFP), « Les Pays-Bas présentent des excuses officielles pour leur rôle dans l’esclavage« , tf1info.fr, 19 décembre 2022.
Il continuera en répétant « Je m’excuse« en anglais, en sranan (créole surinamien) et en papiamento (créole des Antilles néerlandaises).
Cette reconnaissance a été vue comme un moment crucial dans l’histoire des Pays-Bas, reflétant une prise de conscience et une volonté de faire face à ce passé douloureux. Ces excuses ont été accompagnées de discussions sur la manière dont le pays peut contribuer à la guérison et à la réparation, notamment à travers l’éducation et la commémoration.
V. Le Portugal et son rôle dans le commerce des esclaves

Histoire du Portugal dans le commerce des esclaves
Le Portugal a été l’un des premiers et des plus actifs participants au commerce transatlantique des esclaves. Dès le XVe siècle, les Portugais ont commencé à explorer la côte africaine, établissant des routes commerciales qui deviendraient plus tard centrales dans le commerce des esclaves. Ils ont joué un rôle crucial dans le déplacement de millions d’Africains vers l’Amérique et l’Europe, une entreprise qui a eu des répercussions profondes et durables sur le continent africain. L’implication du Portugal dans la traite des esclaves a non seulement façonné son économie et sa société, mais a également laissé des cicatrices durables sur les cultures et les populations africaines.
Reconnaissance et déclarations actuelles

Récemment, le Portugal a commencé à reconnaître plus ouvertement son rôle dans le commerce des esclaves. Nous retiendrons notamment les propos du président portugais, Marcelo Rebelo de Sousa, en marge de la commémoration annuelle de la Révolution portugaise des œillets de 1974 :
« S’excuser est parfois ce qu’il y a de plus simple : vous vous excusez, puis vous tournez le dos et le boulot est fait ! » « Le Portugal doit-il s’excuser pour son rôle dans l’esclavage ?« , radiofrance.fr, 27 avril 2023.
Des déclarations publiques et des initiatives éducatives ont été mises en place pour sensibiliser le public à cette partie de l’histoire portugaise. Bien que le pays n’ait pas encore présenté d’excuses formelles, ces efforts représentent des pas importants vers la reconnaissance et la compréhension de l’impact de la traite des esclaves. Le débat sur la manière dont le Portugal devrait aborder cette question de manière plus complète et réparatrice est toujours en cours, avec des appels croissants pour une reconnaissance plus profonde et des mesures de réparation.
VI. L’Espagne et sa relation complexe avec le colonialisme

Histoire coloniale de l’Espagne
L’Espagne, l’une des premières puissances coloniales européennes, a une histoire complexe et profondément enracinée dans le colonialisme. Dès le 15ème siècle, avec les voyages de Christophe Colomb, l’Espagne a établi un vaste empire colonial11, s’étendant de l’Amérique latine à certaines parties de l’Afrique, de l’Asie et même de l’Océanie. Cette période a été marquée par la conquête, l’exploitation des ressources naturelles et humaines, et l’imposition de la domination culturelle et religieuse espagnole. L’esclavage a également joué un rôle dans les colonies espagnoles, bien que son histoire et son impact diffèrent de ceux du commerce transatlantique des esclaves mené par d’autres puissances européennes.

Position actuelle de l’Espagne sur les excuses
La position de l’Espagne concernant les excuses pour son passé colonial reste complexe et quelque peu ambivalente. Contrairement à certains de ses homologues européens, l’Espagne n’a pas encore présenté d’excuses formelles pour les actions et les politiques menées pendant sa période coloniale. Cette réticence peut être attribuée à divers facteurs, notamment la manière dont l’histoire coloniale est perçue et enseignée en Espagne, ainsi qu’aux implications politiques et diplomatiques d’une telle démarche.
VII. L’Italie et ses excuses pour la colonisation de la Libye

Contexte de la colonisation italienne en Libye
L’histoire de la colonisation italienne en Libye12, débutant en 1911 et se poursuivant jusqu’à l’après Seconde Guerre mondiale, est marquée par des périodes de conflit intense et de répression brutale. L’Italie, cherchant à établir son empire colonial, a imposé sa domination sur la Libye par des moyens militaires et politiques, entraînant des pertes humaines considérables et des déplacements massifs de populations. Cette période a également vu l’application de politiques de ségrégation raciale et l’exploitation économique du territoire libyen, laissant des cicatrices profondes qui ont affecté les relations italo-libyennes pendant des décennies.
Excuses formelles de l’Italie et leur signification

En 2008, dans un geste historique, l’Italie, sous la direction du Premier ministre Silvio Berlusconi13, a présenté des excuses formelles à la Libye pour les souffrances infligées pendant la période coloniale :
« Il est de mon devoir, en tant que chef du gouvernement, de vous exprimer au nom du peuple italien notre regret et nos excuses pour les blessures profondes que vous nous avons causées » « L’Italie présente ses excuses à la Libye pour la colonisation« , france24.com, 30 août 2008.
Ces excuses ont été accompagnées d’un accord de réparation, incluant des investissements et des compensations financières. Ce moment a été significatif non seulement en termes de reconnaissance du passé douloureux, mais aussi comme un effort pour améliorer les relations bilatérales et promouvoir la coopération future. Les excuses de l’Italie ont été un exemple de la manière dont les nations peuvent s’engager dans un processus de réconciliation et de réparation pour les injustices historiques.
VIII. L’Allemagne et le génocide des Herero et Namaqua

Le génocide en Namibie sous la colonisation allemande
L’histoire coloniale de l’Allemagne en Namibie est marquée par un épisode tragique et brutal : le génocide des peuples Herero et Namaqua au début du 20ème siècle14. Sous le régime colonial allemand, ces communautés ont subi des atrocités massives, notamment des massacres, des déplacements forcés et des conditions de vie inhumaines dans des camps de concentration. On estime que 65 000 de Héréros et près de 20 000 Namaqua ont perdu la vie durant cette période, ce qui constitue le premiers génocide du 20ème siècle. Cette tragédie a laissé des cicatrices profondes et durables sur le peuple namibien et a eu un impact significatif sur l’histoire de la Namibie.
Reconnaissance et excuses de l’Allemagne
Après des années de négociations et de pressions internationales, l’Allemagne a officiellement reconnu en 2021 le génocide des Herero et Namaqua comme tel :
« Nous qualifions officiellement ces événements pour ce qu’ils sont du point de vue d’aujourd’hui : un génocide. » Thomas Wieder, « L’Allemagne demande pardon à la Namibie pour le génocide des Herero et des Nama« , lemonde.fr, 29 mai 2021.

Heiko Maas15 le ministre allemand des affaires étrangères a présenté ses excuses et s’est engagé à fournir une aide au développement et des projets de reconstruction en Namibie, en guise de réparation :
« A la lumière de la responsabilité historique et morale de l’Allemagne, nous allons demander pardon à la Namibie et aux descendants des victimes « Thomas Wieder, « L’Allemagne demande pardon à la Namibie pour le génocide des Herero et des Nama« , lemonde.fr, 29 mai 2021.
Cette reconnaissance a été un moment historique, non seulement pour les relations entre l’Allemagne et la Namibie, mais aussi dans le contexte plus large de la reconnaissance des crimes coloniaux. Cependant, cette démarche a également suscité des débats sur l’adéquation des mesures prises et sur la nécessité d’une implication plus directe des communautés affectées dans le processus de réparation.
Notre réponse Noire&Fière…

Nous, la communauté noire d’Europe, sommes à un tournant historique. Face aux excuses présentées par divers pays pour leur rôle dans l’esclavage et la colonisation, il est temps pour nous d’agir de manière unie et déterminée. Ces excuses ne doivent pas être perçues comme une fin en soi, mais plutôt comme le début d’un processus de guérison et de réparation16. Nous devons saisir cette opportunité pour exiger des réparations tangibles et des actions concrètes qui vont au-delà des mots. Organisons-nous en manifestations, en initiatives éducatives, et en forums pour renforcer notre unité et sensibiliser davantage à notre histoire.
C’est le moment de promouvoir l’autodétermination17 économique et politique de notre communauté. Engageons-nous dans des dialogues directs et significatifs avec les gouvernements, en veillant à ce que les voix de notre communauté soient entendues et prises en compte. Notre lutte va au-delà de la reconnaissance des torts passés ; elle aspire à un avenir où l’héritage de l’esclavage et du colonialisme est non seulement reconnu, mais aussi activement rectifié. Unissons-nous dans cette quête d’équité et de dignité, car c’est ensemble que nous trouverons la force de bâtir un avenir meilleur pour nous-mêmes et les générations futures.
