ENTREPRENEURIAT

Entretien avec Angelo Gopee, patron de Live Nation France

« En France, on n’aime pas les gens qui réussissent. »

Angelo Gopee est le directeur général de Live Nation France. Une filiale du groupe américain Live Nation Entertainement, devenue leader mondial de la production de concerts, qu’il a participé à installer au niveau local et international. Entrepreneur dans le milieu de la musique depuis les années 1980, l’ancien rappeur et fondateur de la première association Hip-Hop IZB fait partie des premiers producteurs et promoteurs du secteur. Avec pour seul credo la détermination, ce patron originaire de l’île Maurice se bat pour imposer plus de diversité dans l’industrie et encourager la jeunesse à entreprendre. A l’occasion de la cinquième édition du festival Afropunk à Paris, l’homme d’affaires est revenu sur son parcours et sur l’établissement qu’il ouvre à la rentrée. Entretien.

Entretien avec Angelo Gopee, patron de Live Nation France

Comment en venez-vous à vous lancer dans la production ?

C’est la production qui me happe sur un coin de table, alors qu’on organisait des soirées et des après-midis. On s’est mis à faire des concerts et on été pris dedans. En réalité, on était déjà dedans jusqu’au coup parce qu’on était dans la musique. Quand tu es danseur, rappeur, Dj et que tu fais des concerts, quelque part c’est juste l’aboutissement de ce que tu fais dans la journée. C’est un métier de passion. Après, il y a toute une partie compliquée, encore plus maintenant, qui est la partie organisation, marketing, sécurité, sûreté et social. Ça, on ne l’apprend pas. Au départ, on est pris dedans parce qu’on est passionnés, on a envie de faire venir des artistes. A l’époque, il n’y avait pas de concerts Hip-Hop, les gens ne savaient même pas ce qu’était le RnB. Ils écoutaient mais ils ne se déplaçaient pas. Quand on a commencé à faire les concerts de Blackstreet, de Joe, de Aaliyah, de Jodeci, de Marie J.Blige ; les gens ne connaissaient pas. Seuls les initiés venaient. Pourquoi ces artistes pouvaient-ils aller en Angleterre et ne pas venir en France ? De là, on a commencé à faire des concerts plus gros et la musique est devenue plus importante puis, c’est devenu un véritable business.

Vous souvenez-vous d’une anecdote qui vous ai marqué dans votre parcours de producteur ?

A l’époque je rappais. Un jour, on donnait un concert et le manager m’appelle en me disant que l’artiste arrivait le lendemain et qu’il avait besoin d’un chauffeur avec une Mercedès. Je lui explique qu’on est une petite boîte et qu’on n’a pas les moyens de fournir ce service. Il me dit que c’est obligatoire. Donc, j’ai été chez Avis, j’ai loué une voiture, j’ai pris une veste et une chemise et j’ai été moi-même chercher l’artiste à l’aéroport. Toute la journée il a cru que j’étais le chauffeur. Il m’a même donné un pourboire. Je ne pouvais pas lui dire que j’étais le producteur. Ce mec c’était Freddy Jackson. J’ai kiffé, le gars était une idole pour moi. Toute la journée je l’ai écouté parler aux gens et chanter sur scène. C’est pour des moments comme ça qu’on fait ce métier.

Partir de rien vous a-t-il rendu plus déterminé dans votre parcours ?

Je pense que c’est l’endroit d’où l’on vient qui fait qu’on est déterminés. La difficulté, le fait que nos parents ne nous ont pas aidés dans l’éducation à la culture y est pour beaucoup. Nos parents nous ont aidé pour l’éducation qu’on donne à une famille, à un enfant, mais pour le reste, ils ont été happés par le modèle de l’éducation française. Commencer à 8h et finir à 17h tous les jours, c’était plus possible, j’ai craqué. A 15 ans, si je n’avais pas eu le sport, je ne serai peut-être pas là aujourd’hui. Nos parents nous ont apporté des valeurs et vers 12, 13 ans on a commencé à travailler parce qu’on n’avait pas d’argent. Je pense que ces principes, cet optimisme qu’ils nous ont transmis et surtout cette volonté de réussir ont toujours été présents. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, au travers des années, des obstacles, du racisme, on a réussi a grimper les échelons.

                      « La transmission est un devoir. »

 

Aviez-vous des modèles lorsque vous vous êtes lancé ?

Non, il n’y avait pas de modèle. Quand on est arrivés on était autodidactes. C’était beaucoup moins compliqué que maintenant. On a fait du chemin, on a avancé, on a fait de belles rencontres et ça a façonné ce qu’on est devenu. Mais c’est important d’avoir des modèles, une visibilité de ces modèles et surtout, un vrai plan de carrière. Mon père était très sévère donc au départ on a été très encadrés et avoir ce cadre a fait que j’ai respecté les choses et que j’ai avancé. Les gens ont besoin d’exemples et le plus important, je crois, est de savoir donner du temps aux autres.

Pourquoi alors avez-vous choisi de rester dans l’ombre ?

Je ne l’ai pas choisi. C’est juste moi. Je ne ressens pas le besoin de me montrer, pour quoi faire ? Je prends la parole aujourd’hui pour la transmission, c’est parce que les gens ont besoin de savoir qu’on peut réussir, qu’il y a des choses à faire. Je pourrais me taire dans un mois, quitter Live Nation dans un an, retourner d’où je viens sans m’offusquer et faire autre chose. Je pense qu’aujourd’hui je n’ai pas besoin de visibilité, sinon pour être exemplaire pour d’autres mais pas pour un besoin l’ego.

Que pensez-vous que le Hip-Hop a apporté aux jeunes en termes de mentalité entrepreneuriale ?

Le Hip-Hop m’a permis d’entreprendre, c’est une école de la rue. Mais ça ne t’apprends pas le droit social, l’URSAF et plein d’autres choses. On a appris au fur et à mesure. Je pense que les artistes Hip-Hop sont entrepreneurs par paranoïa, parce qu’ils ne veulent pas que d’autres s’occupent d’eux mais c’est tant mieux. Il faut encourager l’entrepreneuriat. Le problème en France est qu’on a trop tendance à sanctionner l’échec et c’est ce qui freine les gens dans le business. Avec les problèmes de chômage aujourd’hui, l’entrepreneuriat peut être une solution parce qu’ils y a pas mal de services que l’on peut proposer. On n’est pas forcés d’entreprendre pour gagner des mille et des cent, on entreprend au moins pour avoir une fierté, pour se dire qu’on travaille. Cette fierté qu’on a d’avoir une fiche de paie, de recevoir un salaire à chaque fin de mois est inégalable. Les gens réussissent et s’émancipent grâce à ça. Etre entrepreneur, avant de salarier des gens, c’est d’abord s’auto-entreprendre, prendre sa vie en main et avancer.

Arriver dans ce milieu auparavant très bobo fait-il naître des complexes chez le jeune homme que vous êtes ?

C’est toujours très bobo et moi je n’ai aucun complexe. Eux en ont un, de voir quelqu’un réussir. Je fais mon job, je viens avec ma musique, les gens que j’aime. Au début personne ne faisait de Hip-Hop ni de RnB, aujourd’hui tout le monde se bat pour en faire et s’auto-proclame producteur du genre, sans respecter ceux qui étaient là au début. Le problème ce sont les gens qui parlent trop et qui n’ont jamais donné les moyens à d’autres de réussir. Je trouve que c’est condamnable et que ce n’est pas normal. C’est facile de revenir après et de dire « Il faudrait beaucoup plus de gens », « plus de diversité », alors qu’ils sont les premiers à ne pas vouloir voir arriver d’autres personnes.

Votre nomination comme directeur de Live Nation France a-t-elle été naturelle ?

Non. Que des embuches, que des obstacles. Déjà, on n’aime pas les gens qui réussissent en France. Puis, on n’aime pas les gens issus de la diversité qui réussissent et on n’aime pas du tout que les Noirs réussissent. Il y a un combo de choses qui ne sont pas faciles. On le sait depuis qu’on est petits. Quand on grandit en banlieue on est tous ensemble et un jour, t’as 12 ans, tu fais un voyage à Londres avec l’école. Là, tu te retrouves à descendre du bus et alors que tout le monde est dans la file Europe-France, vous êtes 3 dans la file « Immigrés ». Tout le monde passe et toi tu attends là pendant une heure parce que t’as une carte de résident. Là, tu te rends compte que tu n’es pas pareil que les autres. C’est hyper violent mais c’est bien, comme ça tu l’apprends tôt. Après ça, à 15 ans, il a fallu que je me tape la brutalité de Bobigny. J’ai alors réalisé, effectivement, qu’on n’est pas dans le même monde et qu’il y a deux niveaux en France : des gens qui sont bien traités et d’autres qui sont maltraités.

Une fois en place dans l’industrie, aviez-vous cette volonté de redistribuer les opportunités  à des profils comme le vôtre ?

Depuis le début. Je l’ai fait moins que ce que j’aurais voulu, au départ, parce qu’il a fallu construire, mettre en place Live Nation et ça a pris du temps. Mais je l’avais toujours en tête et c’est important. La transmission est un devoir. Pour les gens comme nous c’est plus difficile parce que nos parents, souvent, avaient des métiers très durs et pas un accès à l’éducation comme on peut l’avoir maintenant. Quelqu’un qui a fait des études peut accompagner et aider son enfant, lui faire comprendre, l’aider à entreprendre, ce qui n’était pas le cas avant. Au-delà de ça, il y a un problème d’entrepreneuriat tout court en France. On ne les aide pas, on ne les pousse pas, on ne forme que des employés. D’autre part, quand les gens dans nos quartiers montent des entreprises, on en fait des business communautaires. Il n’y a pas de niveau de business, il y a un business tout court et lorsqu’on monte un business c’est qu’on entreprend.

Les entrepreneurs afro souffrent-ils de cette catégorisation ?

Bien sûr. Pourquoi quand quelqu’un qui ouvre un restaurant de cuisine française on dit que c’est un restaurant et quand quelqu’un ouvre un restaurant d’une autre cuisine on parle de thématique africaine ou nord africaine, non. C’est un restaurant. C’est pareil. Pourquoi l’un serait chef d’entreprise et les autres des associés dans un business communautaire ? On les y pousse en plus « mets-toi en association, tu vas voir, c’est mieux », non. Si tu peux entreprendre entreprends. Je pense qu’en entreprenant on est beaucoup plus fier et on a plus de chances de s’en sortir parce qu’il existe beaucoup d’aides aux entreprises. On minimise trop le travail que beaucoup d’entrepreneurs des quartiers font.

« Je crois qu’on sous-estime encore trop l’impact économique que peut avoir la musique. »

 

Quel est le principal enjeu d’une maison comme Live Nation ?

C’est de développer des artistes et de leur mettre à disposition des plateformes afin qu’ils continuent de se développer. Si on voit qu’il y a un manque, on crée des festivals pour leur permettre justement d’avoir cette plateforme d’expression. C’est notre métier. On accompagne l’artiste, on le fait rayonner et cette réussite va permettre à quelques artistes derrière d’émerger aussi.

Quel est exactement le rôle d’un tourneur ?

Les tourneurs ça existait dans les années 1960. Aujourd’hui on est producteurs. On choisit les artistes, on les produit, on fait des répétitions avec eux, on monte un décor, un concept. On travaille avec eux depuis le début pour les développer sur la scène internationale. Ce n’est plus comme avant où tu prenais l’artiste et le faisait tourner sur la route. Aujourd’hui il y a une vraie part de création, d’ambition et de préparation en amont.

Sur quels critères les choisissez-vous ?

Sur le seul critère artistique. Ceux qui sont bons, on les prend, ceux qui ne sont pas bons, on ne les prend pas. Il faut que les gens soient ambitieux et qu’ils aient envie.

Y a-t-il en France un problème de visibilité de ces plateformes ?

Oui, le problème en France est que lorsqu’on parle de festival, on ne parle que des grands festivals de musique actuelle. Pas d’un Afropunk, par exemple, qui a pourtant beaucoup plus de sens. Si on ne fait pas un festival comme Afropunk, réunir des musiques urbaines et africaines et même caribéennes, ça n’existe pas. On parle de Lollapalooza, de We Love Green, de Solidays mais pas d’Afropunk. Les médias ne lui donnent pas de visibilité parce que ça ne leur dit rien. Du militantisme ? Du Black business ? Qu’est ce que c’est ? Ça ne leur parle pas. En revanche, des concurrents, qui ont de l’argent, ceux qui pleurent parce qu’ils n’ont pas de subventions, eux, on va en parler tout de suite. Il n’y a pas d’équité.

Angelo Gopee à l’antenne de BFM business.

Cela serait-il dû à au positionnement du festival Afropunk ?

Le positionnement est bon, c’est la visibilité que les médias vont lui donner qui fait la différence. Quand on fait Afropunk les gens viennent. Ils se demandent pourquoi on en n’entend pas parler. La bienveillance que les gens ont, la façon dont ils s’habillent, les personnes qui sont sur la market place et travaillent des mois durant pour préparer ce marché. Il y a de très bonnes choses qui ne sont pas mises en valeur. Il faut donner la chance à Afropunk comme on la donne à n’importe quel autre festival en France.

N’est-ce pas contradictoire qu’Afropunk manque de visibilité alors qu’une grande partie des artistes qui s’y produisent sont demandés dans de nombreux festivals ?

Le problème est que les gens ramènent Afropunk sur le plan communautaire. On va dire « Solange a fait Afropunk, c’est communautaire », non. On ramène trop la musique, le business, le développement de la culture et la création de synergies sur cet axe-là plutôt que sur l’aspect musical et militant.

Afropunk 2019.
Crédit photo: Nofi

Les artistes se sentent-ils concernés par cette problématique ?

Oui, parce qu’ils viennent. Ils jouent le jeu. Nous ne sommes qu’à la cinquième édition en France. On a eu plus de 7000 personnes sur le site cette année, on voit que ça grossit, que ça grandit, que les gens s’y intéressent et qu’ils se rendent compte qu’il y a une véritable culture. Il faut laisser le temps au temps et je pense que ça augure des choses positives pour le futur.

L’activité de producteur est-elle bien connue des institutions ? Vous soutiennent-elles ?

Non. Elles ne font rien. Le problème est que les institutions pensent que ce sont les maisons de disques qui développent les artistes, alors qu’elles font un disque pour es artistes, ce qui est différent. Il faut un producteur pour la scène et c’est lui qui développe ça. Donc l’enjeu est conséquent. Un crédit d’impôt a été mis en place pour nous il y a deux ans et il est remis en question, alors qu’il a permis de développer 300 nouveaux artistes, donc d’embaucher 300 personnes en CDI et plus de 1000 en CDD. Pour 1 euro dépensé, l’état en gagne 2,70. Il y a un véritable malentendu sur ce qu’est la musique aujourd’hui. Les gens pensent que c’est un milieu de saltimbanques ou de gens blindés qui roulent en BMW et qui n’ont pas besoin d’aide. Il n’y a pas de juste milieu. Nous sommes confrontés à la problématique de musique actuelle, et le ministère de la culture a déjà son parti pris : le théâtre, la danse. La musique actuelle a trop de visibilité par rapport à tout ça. C’est la phase qu’on voit le plus, ce sont ces artistes qui remplissent des stades et qu’on voit plus que les autres de la musique dite savante ou classique. Se pose donc la question de la légitimité et je pense que les gens sont parfois un peu envieux, jaloux de cette musique. En réalité, ils ont plus de visibilité parce qu’ils sont beaucoup plus éphémères que les autres. Un gars qui fait un théâtre peut en faire trois ou quatre et avoir une carrière de dix ans alors qu’un artiste de « musique actuelle » peut avoir une carrière hyper courte. Il faut prendre ces enjeux là en considération avant de juger.

Au-delà de l’artistique et de l’économique, en quoi développer des artistes est-il important ?

Pour plusieurs choses. A travers Afropunk par exemple, l’enjeu est principalement identitaire. Aujourd’hui, on ne donne pas de visibilité à une musique afro-franco-américano etc, en se disant qu’elle est urbaine et qu’elle n’a du coup pas besoin d’aide. Alors que c’est justement le contraire. Ces artistes ont du mal à se projeter parce qu’ils ne sont pas reconnus, ils n’ont pas de légitimité. Il y a un problème générationnel d’aides et c’est donc sur eux qu’il faudrait qu’on se penche pour les accompagner plus. Faire des événements comme celui-ci est beaucoup plus intéressant sur le long terme car on peut ancrer des cultures, des compétences, des connaissances et développer des valeurs pour des artistes qui n’ont pas cette visibilité le reste de l’année.

« On nous a trop méprisés, expliqué qu’on n’avait pas le droit d’ouvrir des sociétés, que c’était réservé à quelques personnes. »

 

La visibilité donnée aux espaces afro-caribéens a-t-elle tendance à évoluer ?

Oui, mais parce que c’est devenu un business. A l’époque c’état tabou, on les laissait dans leur coin mais aujourd’hui tout le monde veut récupérer, tout le monde veut sa part de marché, son rappeur, son chanteur. C’est de l’opportunisme.

Comment Live Nation réussit-il à garder son influence avec la concurrence qui elle aussi veut sa part d’Afrique ?

Ce n’est pas une question d’influence. Tout le monde veut, tant mieux, on verra au final ce qui se fera. Quand on est arrivés il y a 10 ans, on était quatre et on ne nous donnait pas six mois. Pour l’Afrique c’est pareil, je pense qu’on fera les comptes d’ici 3 ou 4 ans. Pour l’instant, on avance sereinement et tranquillement dans notre coin.

De quelle façon Live Nation travaille avec ces afro-caribéens ?

On a une opportunité avec la plateforme Afropunk. Cela nous permet de ne pas nous disperser et d’offrir une visibilité inédite sur deux jours. Après le festival et l’exposition que ça leur donne, on les fait revenir pour des concerts. Ce tremplin est intéressant parce qu’on essaye de faire Afrique du Sud, France, Brésil et Etats-Unis, avec la volonté de créer un réseau pour que les jeunes artistes qui sont programmés sur le festival à Paris, le soient aussi dans toutes ces pays et vice-versa. On essaye de donner les moyens aux artistes issus de la diversité africaine d’émerger et de réussir.

Le festival Interswitch One Africa réunira le meilleur des artistes africains à Brooklyn le 10 août. Quels sont vos pronostics ?

On va attendre que ça ait lieu déjà. Tu sais comment on dit en Afrique, attendons le jour J, que tout le monde vienne et qu’il n’y ait pas de soucis (rires). Plus sérieusement, il y a 10 ans il n’y avait qu’un seul territoire pour les artistes : l’Amérique du Nord. Ils ont découvert l’Europe à travers les festivals, puis l’Amérique du sud. Je pense que le prochain terrain de jeux sera l’Afrique et qu’il y a des choses à faire dans les deux sens. Tout le monde voit l’opportunité mais l’important est de ne pas négliger les professionnels locaux, ceux qui étaient là au départ. Il y a un vrai souci de participation de l’ensemble de la filière et des acteurs sur place. Il ne faut pas seulement venir, jouer et partir. Les choses bougent, il y a de plus en plus de projets et d’ici un an, je pense qu’il y aura une véritable explosion. Il faut arriver à encadrer ça.

Ainsi vous ouvrez une école de formation aux métiers de la production. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Le constat est qu’en France, dans le milieu de la culture, la diversité est inexistante. On ouvre donc une école en septembre, avec une partie d’élèves boursiers, des élèves issu de la diversité, hommes et femmes afin de leur donner les compétences qui leur permettront de prendre en main des projets. Monter des maisons de quartier pour faire des concerts, monter des festivals, développer des artistes ; leur apporter ces connaissances qu’aujourd’hui on n’apporte pas aux gens dans la musique. Il était important pour moi de donner cette visibilité à ces gens-là, de leur donner des moyens, un réseau, pour qu’ils puissent réussir. D’ici deux ou trois ans, on vise un campus de 100 personnes qui viendraient de France, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et d’autres pays. Cela permettra à nos artistes de rayonner dans le monde entier. Je crois qu’on sous-estime encore trop l’impact économique que peut avoir la musique. En Angleterre, l’industrie représente 4 milliards de pounds de revenus. Ici, on est à 237 millions d’euros. On peut aller beaucoup plus loin mais il faut des compétences, des managers, des directeurs de salles et je crois qu’il y a des gens qui ont ces compétences dans nos quartiers. Il faut les valoriser et les monter en exemple.

Sur quel modèle d’enseignement l’école a-t-elle été pensée ?

Il y aura 490 heures de cours ainsi que des conférences, des rencontres, des workshops. On va les inviter à des endroits dans lesquels ils pourront se constituer leurs propres réseaux. L’école ouvrira le 19 septembre à Audencia, à Montparnasse. Il s’agira d’un Master 2. On a 16 élèves et j’espère qu’on en aura 30 l’année prochaine, avec toujours une moitié d’élèves boursiers.

Un mot pour ceux pour qui tu acceptes de te dévoiler ?

La seule chose que je dirais aux gens est de croire en eux. De croire avant de faire. On nous a trop méprisés, expliqué qu’on n’avait pas le droit d’ouvrir des sociétés, que c’était réservé à quelques personnes. A tous les niveaux. Quand j’étais au collège, le Graal pour les premières de la classe était de pouvoir travailler au Centre administratif de la ville ; pour les gars au dispensaire ou à la banque et les autres effectueraient les travaux communautaires. On ne te dit pas à l’époque que tu peux entreprendre et je souhaite qu’on dise qu’il ne faut pas attendre le lycée pour se forger une idée. Il faut se forger une idée claire dès le départ, être curieux, ne jamais baisser les bras et se dire qu’il n’y a jamais de non. Il ne faut jamais dire jamais. Je suis la preuve que même avec des obstacles on peut le faire. L’ambition, la volonté et les valeurs qu’on acquiert là d’où on vient sont importantes pour se construire et construire nos entreprises et nos familles qui, demain, apporteront encore plus de valeur à ces jeunes qui continueront à entreprendre et faire en sorte que la richesse de nos banlieues, de nos cultures et de nos pays soient reconnus à leur juste valeur.

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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