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Serge Romana ou l’histoire d’un combat pour la mémoire

Société

Serge Romana ou l’histoire d’un combat pour la mémoire

Par SK

Se souvenir, honorer, respecter. Trois verbes qui pourraient résumer le travail de Serge Romana. Membre fondateur de l’association CM98 qu’il présidait jusqu’alors, ce généticien guadeloupéen se bat depuis plus de 20 ans pour rendre leur dignité aux ancêtres victimes de l’esclavage colonial. Décortiquant les mécanismes de construction des peuples antillais pour définir cette identité singulière ; il milite également pour que cette histoire soit considérée au sein de la République. Retour sur le parcours d’un entrepreneur de la mémoire.

Serge Romana est Professeur en génétique. Il dirige le service histologie, embryologie et cytogénétique de l’hôpital Necker-Enfants malades. Ce n’est pas un hasard si l’homme s’est orienté vers une discipline méticuleuse, à la recherche de l’origine des éléments qui constituent l’identité génétique. En effet, le guadeloupéen est avant tout un activiste. Indépendantiste pendant sa jeunesse d’étudiant, lui et son groupe en sont venus à se poser la question du rapport de ce département (971) anciennement colonie, avec la République française. Cette réflexion les a inexorablement conduits à un questionnement plus introspectif : qui sont ceux que l’on nomme « descendants d’esclaves ? », comprenez en langage courant« Antillais » en l’occurrence. Une véritable quête identitaire s’est alors engagée.

Avec ses proches, militants et alliés de la première heure, il décide de se lancer dans cette douloureuse mais essentielle entreprise. Ôter cette honte qui les enserre comme une seconde peau et surtout forcer la République à entendre et accepter son histoire. Français, absolument, mais héritiers d’une mémoire particulière. Afin que cela soit respecté, que les mentalités changent, que les séquelles et blessures ouvertes cautérisent, il fallait inscrire cette démarche dans l’espace publique. Alors le groupe s’est structuré pour fédérer les communautés antillaises autour de différents dispositifs et donner une portée institutionnelle à ses actions.

23 mai 1998 : point de départ du chantier pour la mémoire

Il y a 20 ans, le 23 mai 1998, à l’occasion du cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage, 40 000 personnes ont marché silencieusement sur la capitale. Un événement qui n’était pas une revendication mais plutôt un hommage à ces aïeux réduits à l’appellation d’« esclaves », mais qui furent avant tout des hommes et des femmes capturés, déportés et asservis. C’est cette humanité que souhaitait leur rendre ces milliers de personnes mobilisées. Un événement dans l’événement républicain qui lui, célébrait l’abolitionniste Victor Schoelcher. « Fallait-il continuer d’oublier ceux qui avaient été victimes du crime ? » s’est alors demandé le Professeur. C’est cette question qui a donné l’impulsion de la Marche et abouti à la création du Comité de la marche du 23 mai 1998 (CM98).

Le regroupement d’intellectuels engagés avec le désir de se regarder en face et de « Considérer les victimes comme des parents ». Car, c’est ce qu’elles sont effectivement, des parents, les parents de ceux qui sont aujourd’hui répartis dans ces espaces que l’on dit d’outre mer à savoir la Martinique, la Guadeloupe,  la Guyane et la Reunion. « On ne partait pas de l’esclavage, on partait des gens, de ce qu’ils vivaient. » Ralliant progressivement des centaines de sympathisants, ils entamèrent ces travaux de reconnexion à eux-mêmes. Parmi tous les outils mis en place par le Comité pour aller vers l’acceptation, il y’eu les groupes de parole. Des réunions qui permirent de libérer enfin ces blessures refoulées ; de parler des divisions internes entre ces peuples qui évoluent au travers d’un miroir fissuré par les complexes, les stigmates, les incompréhensions. Parce que « parler est déjà une première étape de guérison ». Il y eut Anchoukaj, une plateforme grâce à laquelle on peut désormais reconstituer sa généalogie et répondre au terrifiant « qui sommes-nous ? » qui taraude les êtres humains, ceux-là en particulier.

Ce fut un travail d’autopsie, long et méticuleux mais surtout fructueux. Le 23 mai est la date qu’ils choisirent ensuite comme date officielle pour la Journée en hommage à ces ancêtres et qui est par ailleurs, la véritable date de l’Abolition du crime aux Antilles françaises. Une lutte aussi importante ne devait pas rester vaine. Aussi, pour faire valoir ce que de droit, Serge Romana n’hésita pas à entamer une grève de la faim, en janvier 2017, dans le but d’entériner cette échéance dans le calendrier national. Cette commémoration donne lieu à l’événement annuel « Limye ba yo ». Enfin, pour graver cette mémoire dans la pierre, définitivement, les bénévoles ont chiffré un projet de stèle, au Jardin des Tuileries, qui porterait le noms de toutes ces âmes déportées dont ils ont réussi à retrouver la trace. Cette date emblématique fut le point de départ de la concrétisation de réflexions acharnées.

Affichage des noms des esclaves de la Martinique, la Guadeloupe et de la Guyane retrouvés grâce à l’atelier généalogie du CM98 et à l’Anchoukaj, durant l’événement « Limyè ba yo », place de la République. Crédit photo: Yann Mambert pour les archives du CM98

Entrepreneur de la mémoire

Du constat de la condition au travail de recherche, Serge Romana, qui fut le président du CM98 vingt ans durant, se définit comme un entrepreneur de la mémoire. Un terme extrêmement précis, qui fait référence à ces personnes qui partent à la conquête de l’histoire pour établir les bases de l’identité. Dans ce processus, la qualité d’intellectuel dont sont pourvus Romana et ses compagnons de lutte, tient une importance capitale. Assurément, pour entamer et diriger cet immense chantier, il fallait des personnes capables de prendre du recul pour faire face à toute l’horreur de ce passé. Il fallait des personnes qui, à l’instar du Professeur, aient rompu avec un schéma social peu valorisant, découlant directement de la situation de domination originelle. Il fallait comme le noyau du CM98, des personnes qui faisant partie de l’élite et incarnaient ainsi la résilience.

Marche historique du 23 mai 1998, place de la République.
Crédit photo: CM98

Aujourd’hui, il ne dirige plus l’association mais se consacre à la Fondation, autre projet élaboré avec son équipe. Amorcer une réconciliation avec les descendants des esclavagistes, les békés, est un élément essentiel pour penser des relations humaines saines et une cohabitation obligée plus apaisée. Car aucun des captifs ne fut dédommagé. Pourtant, les bourreaux, eux, le furent. La configuration actuelle de ces espaces porte encore la trace de ces injustices. Cette fondation a donc comme objectif de réunir au sein de la même structure les enfants de ces familles tristement célèbres et les enfants des victimes du crime. Une autre façon de penser la question des réparations ; ensemble. Une mission délicate, extrêmement ambitieuse pour laquelle Serge Romana prépare le terrain depuis quelques temps déjà.

Du cette démarche de réhabilitation tentaculaire, on retiendra par-dessus tout qu’elle permet de s’intégrer aux autres. Remonter à la racine c’est communier avec l’Afrique et ses diasporas ; c’est, plus que personne, se sentir solidaire et respecter les douleurs des autres opprimés. C’est aussi lutter contre le racisme, qui est l’un des vestiges de cette période coloniale et continue de faire des ravages dans la société. Ainsi, 20 ans plus tard, le 23 mai 2018; ils marcheront à nouveau à Paris, pour rappeler que leur sacerdoce n’était pas un caprice.

Soutenez « La marche du 23 mai 2018 » et signez la pétition.

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