CULTURE

L’origine du proverbe « Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

Retour sur les origines d’un des plus célèbres proverbes africains.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

Dans son ouvrage, Never say Die, l’écrivaine à succès américaine Susan Jacoby écrit au sujet de ce proverbe:
Ce dicton est le plus souvent décrit comme un vieux proverbe africain-une attribution douteuse puisque dans la plus grande part de l’histoire qui nous est connue, la plupart des langues africaines n’étaient pas écrites. Où étaient donc ces librairies pour les comparer avec la mort d’un vieillard. Le nubien est la seule langue africaine moderne possédant des écrits anciens remonant jusqu’au 8ème siècle de notre ère. Il aurait été plus logique, en Afrique sub-saharienne, de comparer la mort d’un aîné avec la isparition d’un texte oral. Peut-être s’agissait il d’un original égyptien, ayant pris source après la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie qui débuta avec avec la conquête romaine en 30 après J-C. J’ai aussi vu ce proverbe attribué aux Irlandais, aux Russes et aux Chinois-à propos de qui il aurait été plus logique de l’attribuer qu’aux Africains.

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Susan Jacoby

 

 

L’Afrique n’est pas qu’un continent d’oralité. De nombreuses langues africaines modernes autre que le nubien ont une longue tradition écrite comme les langues éthiopiques écrites avec l’écriture ge’ez dans la Corne de l’Afrique.

Des manuscrits de Tombouctou

Des manuscrits de Tombouctou

De l’autre côté du continent, en Afrique de l’Ouest, près d’un million de manuscrits médiévaux de Tombouctou sont écrits en caractères arabes, souvent en langue arabe, parfois dans des langues africaines comme le touareg, la songhaï ou le peul. Le peul, c’est la langue maternelle d’Amadou Hampaté Bâ (1901-2001) dont on va parler plus bas. Rien ne s’opposerait donc à priori que le proverbe ait pu naître en Afrique noire contrairement à ce qu’affirme Susan Jacoby.

En Afrique noire, beaucoup de proverbes sont en réalité des paroles de personnes âgées dont la pertinence en a fait des vérités transmises de génération en génération dans la société. Le cas du proverbe cité plus haut, qui est désormais considéré dans le monde occidental comme l’un des plus profonds et les plus représentatifs proverbes africains, en est l’exemple. Il est en réalité la reformulation d’une partie du discours prononcé en 1960 par l’écrivain, diplomate et ethnologue malien Amadou Hampaté Ba à l’UNESCO.

Ahmadou Hampaté Bâ

Ahmadou Hampaté Bâ

Le véritable texte de l’intéressé n’est en réalité pas exactement celui-ci. Ce discours a été prononcé dans le contexte de l’indépendance du Mali, qui avait été prononcée le 22 septembre 1960, quelques mois avant l’intervention de Bâ à l’UNESCO le 1er décembre 1960. Il s’agissait de demander à promouvoir la sauvegarde des patrimoines culturels africains dans leurs spécificités. Alors que cela peut aujourd’hui presque paraître banal, Bâ faisait auprès de l’UNESCO la demande originale et novatrice d’investir dans la sauvegarde des patrimoines culturels oraux africains et non seulement dans leurs patrimoines matériels comme des ruines de temples et palais. En voulant faire comprendre à son auditoire que l’Afrique avait d’autres richesses et témoignages de son passé que des monuments de pierre, Bâ allait comparer la situation de sa région d’origine avec la conception de la préservation occidentale du savoir de l’époque, basée sur la conservation des livres. C’est de là qu’allait émerger cette comparaison entre le vieillard africain et la bibliothèque, qui pour Bâ familier de ces deux véhicules du savoir étaient parfaitement comparables.

« Je pense à cette humanité analphabète, il ne saurait être question de livres ni d’archives écrites à sauver des insectes, mais il s’agira d’un gigantesque monument oral à sauver de la destruction par la mort, la mort des traditionalistes qui en sont les seuls dépositaires. Ils sont hélas au déclin de leurs jours. Ils n’ont pas partout préparé une relève normale. En effet, notre sociologie, notre histoire, notre pharmacopée, notre science de la chasse, et de la pêche, notre agriculture, notre science météorologique, tout cela est conservé dans des mémoires d’hommes, d’hommes sujets à la mort et mourant chaque jour. Pour moi, je considère la mort de chacun de ces traditionalistes comme l’incendie d’un fond culturel non exploité. L’Unesco peut présentement, avec quelque argent, combler la lacune. Mais dans quelques décennies, tous les instituts et institutions du monde, avec tout l’or de la terre, ne pourront combler ce qui sera une faille culturelle éternelle imputable à notre inattention. C’est pourquoi, monsieur le Président, au nom de mon pays la république du Mali, et au nom de la science dont vous êtes un éminent représentant et un vaillant défenseur, je demande que la sauvegarde des traditions orales soit considérée comme une opération de nécessité urgente au même titre que la sauvegarde des monuments de Nubie. »

 

L’image utilisée par Bâ, parfaitement explicable dans le contexte qui était le sien, et qui a depuis été reformulée par d’autres pour être présentée comme une citation voire un proverbe est donc probablement à l’origine de celles qui sont aujourd’hui connues dans le reste du monde, ou les a du moins précédées.

 

Edmund White, romancier activiste gay, à qui la citation "quand une personne meurt, c'est comme une bibliothèque qui brûle" est souvent attribuée. Ses premières nouvelles datent toutefois des années 70.

Edmund White, romancier activiste gay, à qui la citation « quand une personne meurt, c’est comme une bibliothèque qui brûle » est souvent attribuée. Ses premières nouvelles datent toutefois des années 70.

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