Brown Sugar Night #3

Opposition Martin Luther King/Malcolm X : une création médiatique

Histoire

Opposition Martin Luther King/Malcolm X : une création médiatique

Par Noella

Le 4 avril 1968 est la date de l’assassinat, à Memphis, du Révérend Martin Luther King. Pour beaucoup de Noirs, King reste le symbole de la résistance non-violente pour l’intégration. Et Malcolm X, la haine, la violence, la volonté de se séparer. Une vision simpliste et sciemment éloignée de la réalité.

Je me suis basé sur le livre de James H. Cone « Malcolm X et Martin Luther King, même cause même combat » pour montrer que ces deux figures, médiatiquement « opposées », sont en fait les deux faces d’une même pièce, celle de la résistance noire, avec l’intégrationnisme d’un côté, et le nationalisme noir de l’autre. Objectif : la libération.

Quand Malcolm X est assassiné, le 21 février 1965, c’est à Harlem et dans les quartiers noirs les plus pauvres que des dizaines de milliers de personnes pleurent Our Shining Black Prince (notre prince noir resplendissant). Aucune compassion dans les médias, bien au contraire (le NY Times », pour ne citer que celui-là, qualifie Malcolm de « démagogue irresponsable »…)

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Quand Martin Luther King est assassiné, le 4 avril 1968, la nation US est en deuil. Plus de 30 000 personnes assistent à ses obsèques dont 50 membres de la Chambre des Représentants et 30 sénateurs. Le président Lyndon Johnson le qualifie de « martyr de la nation », et le Sénat vote une résolution « exprimant sa reconnaissance pour l’immense service et sacrifice de cet Américain dévoué ». King est élevé au rang de héros national. Reagan établit un jour national commémorant sa naissance.

Cette perception binaire des deux leaders a changé, elle s’est même inversée. Car même si Mouvement des Droits civiques a indéniablement amélioré la situation des Noirs de la classe moyenne en termes de libertés et d’égalité, le constat est là : les Noirs pauvres sont encore plus pauvres qu’ils ne l’étaient dans les années 60, 50 % des bébés noirs naissent dans la misère, 1 jeune Noir sur 9 est derrière les barreaux.

(« Il y a aujourd’hui plus d’hommes africains-américains en prison ou en détention, en liberté surveillée ou liberté conditionnelle, que de Noirs qui furent soumis à l’esclavage en 1850 avant que la guerre civile ne commence. » The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Color Blindness, Michelle Alexander).

L’approche intégrationniste et non violente de King est-elle vraiment pertinente ?

Les décennies de ségrégation et de terreur (Nixon, Reagan…) d’attaques sauvages à l’encontre de la communauté noire pauvre (militants, activistes, leaders assassinés) ont logiquement amenée cette dernière à reconsidérer les thèses de Malcolm X. Le biopic de Spike Lee dans les années 90 – et la controverse qui l’a suivi – a contribué à réveiller l’intérêt pour le leader nationaliste. Son Autobiographie, pourtant écrite en 1965, s’est alors vendue comme des petits pains.

Les Noirs respectent plus Malcolm X aujourd’hui que de son vivant. Selon un sondage datant de 1992 pour le magazine Newsweek, 57 % le considèrent comme un héros (ça monte à 87 % pour les Noirs de 15-24 ans), contre… 6 % en 1964.

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En parallèle, l’intérêt pour Martin Luther King décline, surtout dans la jeunesse urbaine, qui parfois le rejette même ouvertement. Aucun film ne lui est consacré, aucune casquette, ni tee-shirts à son effigie, MLK tombe dans l’oubli.

Pourquoi ? Ce leader du Mouvement des Droits civiques a pourtant sacrifié sa vie pour faire abolir la législation instaurant la ségrégation raciale aux Etats-Unis, sa voix a retenti dans le monde entier.

Le problème, c’est qu’on n’a de Martin Luther King que l’image définie PAR et POUR l’Amérique blanche : celle d’un leader noir acceptable […], clamant son « rêve » d’une Amérique bisounours.
Les Blancs adorent ce King lyrique et non violent, comme s’il n’avait jamais rien dit d’autre que I Have A Dream, ni ce jour-là ni par la suite. Ce King-là les rassure, leur permet de ne pas se sentir menacés.
Ils aiment King autant qu’ils haïssent Malcolm. Ce Noir fier, qui revendique les enseignements de l’islam, galvanise les masses noires des ghettos du Nord par son verbe puissant, sans compromis, les angoisse carrément.

Les médias ont donc collé l’étiquette de « séparatiste », de « raciste », voire de « nazi noir » (!) à Malcolm X, qu’ils combattaient, et d’« intégrationniste » ou « modéré » à King, qu’ils toléraient.

Mais les deux ont bien compris cette tentative de division : Martin Luther King, le gentil Nègre qui tend la joue gauche. Malcolm X, le Nègre psychopate, dangereux même pour sa propre communauté.

« Alors face aux médias, les deux leaders ont joué le rôle que le public blanc leur avait assigné, en espérant ainsi faire progresser le combat de leur peuple pour la justice et le respect et la dignité de l’homme et de la femme noirs. »

King et moi n’avons rien à débattre. Nous portons tous les deux une accusation. Je voudrais lui dire : tu accuses et tu leur donnes de l’espoir. J’accuserais et ne leur donnerais pas d’espoir, martelle Malcolm.

« Tandis que King se sert des médias pour révéler au monde tout étonné la brutalité des Blancs du Sud, Malcolm dénonce au grand jour l’hypocrisie de libéraux blancs du Nord, se faisant le porte-parole de tous ceux qui n’attendent plus rien de l’Amérique ni du christianisme, et en insistant sur le caractère révolutionnaire et africain de l’histoire afro-américaine. »

 

Le respect en tant qu’être humain : le cœur du combat des deux leaders

Ce n’est pas le problème de notre peuple de vouloir la séparation ou l’intégration. L’usage de ces mots cache la réalité : les 22 millions d’Afro-Américains, qui ne cherchent ni la séparation ni l’intégration, mais la reconnaissance et le respect auxquels a droit tout être humain. Minister Malcolm X.

La vérité est que ces deux combattants n’ont pas le même auditoire.

Martin Luther King s’adresse aux chrétiens noirs du Sud, et Malcolm X aux Noirs du Nord, indifférents ou carrément hostiles au christianisme.


L’approche non violente du Reverend King, l’action directe, totalement influencées par le christianisme, étaient LE moyen de défier la ségrégation, légale dans le Sud.
Pour King, c’était la seule stratégie possible pour la population noire, minoritaire. En appeler à prendre les armes ou à recourir à l’autodéfense dans des manifestations ou des marches contre le racisme en Alabama, Mississippi, ou autre État du Sud aurait conduit inévitablement à un bain de sang… noir. Dans le Sud, l’approche virile de Malcolm X, prônant l’autodéfense, aurait servi de prétexte aux racistes blancs pour tuer le plus de Noirs possible en toute légalité.

Ainsi, « cette conviction d’être des créatures de Dieu appelées à la libération a inspiré aux Noirs du Sud un esprit de rébellion les conduisant à un combat non violent et à risquer leur vie pour être reconnus dans leur humanité. L’affirmation du caractère sacré de toute personne humaine les a galvanisés pour prendre position pour la justice. Plus grandes étaient la violence et l’injustice des Blancs, et plus grande était leur foi que Dieu ne les abandonnerait pas dans leur souffrance.

Quant à King, vivant continuellement sous les menaces de mort, il répétait inlassablement aux siens qu’il n’y a pas plus grand honneur que de souffrir voire de mourir pour la justice. »

 « L’opposition de King dépassait la contestation politique. C’était une condamnation prophétique et théologique, annonçant la colère divine sur une nation qui piétine les nécessiteux et apporte la ruine aux pauvres :

Si rien ne se passe dans les meilleurs délais, je suis convaincu qu’une inévitable destruction tombera tel un rideau sur les Etats-Unis. 

Ce travail que fait King dans le Sud pour les chrétiens noirs, Malcolm l’accomplit dans les ghettos du Nord. Il redonne à ses frères et sœurs le courage et la fierté d’affirmer leur humanité, être fiers de leur couleur, de leur culture et de leur héritage noirs, africains. Le pouvoir de Malcolm lui vient de son héritage africain : « Notre importation forcée ne marque pas le début de notre héritage, mais sa rude interruption. » Malcolm X.

« Sans Malcolm X, on perçoit mal le King radical, celui qui s’est rapproché du leader musulman dans les années 66-68, lorsqu’il réalisa mieux la profondeur du racisme américain. Beaucoup de Blancs du Nord qui le soutenaient dans sa lutte contre le racisme dans le Sud lointain se sont opposés à lui quand il conduisit le Mouvement vers le Nord, pour défier la ségrégation de facto dans les logements, l’éducation et le gouvernement. C’est l’époque où King nommait les ghettos une « colonie domestique » analogue à celles du tiers monde. C’est aussi la période où il cessa d’évoquer son rêve (I Have A Dream) car, disait-il « je l’ai vu se transformer en cauchemar ».

Il déclarait que le racisme était plus virulent à Chicago et dans les cités du Nord que dans le Mississippi et dans tout le Sud. Il a même accepté l’idée d’un séparatisme ponctuel comme seule façon de bâtir une société vraiment intégrée. Il a réalisé, comme Malcolm avant lui, qu’une intégration de façade était la seule que les Blancs étaient prêts à développer. »

Malcolm X a d’ailleurs identifié explicitement son combat avec celui de King : « Le Dr King veut la même chose que moi : la libération. »

« Non. Je ne suis pas pour la séparation et vous n’êtes pas pour l’intégration. Ce que vous et moi voulons, c’est la libération. Seulement vous pensez que vous l’obtiendrez par l’intégration et moi par la séparation. Nous avons le même objectif, mais choisissons différents moyens pour y parvenir. » 

Martin Luther King et Malcolm x connaissaient leurs limites et savaient que celles de l’un étaient les forces de l’autre. Il n’y a aucune raison de jouer l’un contre l’autre, et débattre laquelle de leurs méthodes était appropriée pour recouver la dignité noire.

D’un certain point de vue, tous deux furent efficaces dans leurs rayons d’action respectifs. Et tous furent identifiés comme les ennemis de l’Amérique blanche et assassinés à trois ans d’intervalle.

 

 MLK

Dates clés

15 janvier 1929 Naissance de MLK Jr à Atlanta (Géorgie)

25 février 1948 King est ordonné pasteur de l’Eglise baptiste

18 juin 1953 King épouse Coretta Scott à Marion (Alabama)

31 octobre 1954 King devient pasteur d’une église baptiste noire à Montgomery (Alabama)

5 juin 1955  King est reçu docteur en théologie fondamentale de l’université de Boston

5 décembre 1955 Début du boycott des transports en commun à Montgomery. King est élu président de l’association qui se constitue

21 décembre 1956 La déségrégation devient effective à Montgomery

7-8 août 1957 Fondation de la Conférence des leaders des chrétiens du Sud dont King devient président

2 fév.-10 mars 1959 King et sa femme passent un mois en Inde sur les traces de Gandhi

24 janvier 1960 La famille s’installe à Atlanta, où King seconde son père dans la paroisse d’Ebenezer

15 avril 1960 Fondation du Comité de coordination non violent des étudiants

4 mai 1961 Le premier groupe de « Voyageurs de la liberté » quitte Washington par autobus Greyhound, dans le but de désagréger les transports inter-États

Décembre 1961 Manifestations à Albany (Géorgie)

Mars -avril 1963 Manifestations à Birmingham

28 août 1963 Première marche interraciale de protestation sur Washington où King prononce son célèbre discours « I Have A Dream »

10 décembre 1964 Reçoit le Prix Nobel de la Paix à Oslo (Norvège)

21-25 mars 1965 Marche de Selma à Montgomery

26 janvier 1966 King s’installe dans le ghetto noir de Chicago

4 avril 1967 Condamne publiquement la guerre du Vietnam

27 novembre 1967 Annonce que l’organisation d’une « Marche des pauvres » sur Washington pour l’été 68

4 avril 1968 King est assassiné au Motel Lorraine de Memphis

Dès 1986 Martin Luther King Day : chaque troisième lundi de janvier, sa naissance est commémorée officiellement

SOURCE James H. Cone « Malcolm X et Martin Luther King, même cause même combat » (Editions Labor et Fides)

 

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