8’46 – Huit minutes et 46 secondes pour l’éternité de la mémoire noire

8 minutes et 46 secondes. C’est le temps qu’il a fallu pour qu’un homme perde la vie sous le genou d’un policier, et pour que le monde entier retienne son souffle. De ce laps de temps funeste est né un cri universel ; et aujourd’hui une œuvre filmique hors du commun. 8’46, court-métrage percutant de Radja Delacroix, transforme la tragédie du meurtre de George Floyd en une expérience cinématographique à la fois silencieuse et bouleversante, conjuguant rigueur éditoriale, profondeur critique et puissance narrative.

Du meurtre de George Floyd à une mobilisation mondiale

Le 25 mai 2020 à Minneapolis, George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, est tué lors d’une arrestation brutale. Plaqué au sol, menotté, il suffoque sous le poids du genou de l’officier Derek Chauvin pendant de longues minutes. Floyd répète plus de vingt fois « Je ne peux pas respirer », appelle sa mère, et prédit que les policiers vont le tuer.

Cette agonie filmée, d’une durée initialement rapportée de 8 minutes 46 secondes, choque la conscience planétaire. En quelques jours, ce chiffre (8’46) devient un symbole universel des violences policières et du racisme systémique. Partout, des foules en colère descendent dans les rues : des milliers de personnes manifestent aux États-Unis et à travers le monde pour réclamer justice et égalité. Des genoux à terre, des pancartes Black Lives Matter, des minutes de silence de 8 min 46 s sont observées de Paris à Pretoria, de New York à Nairobi, pour honorer la mémoire de Floyd et de toutes les victimes de brutalités policières.

C’est dans ce contexte d’indignation mondiale et d’éveil des consciences que naît l’urgence de représenter la mémoire noire contemporaine à l’écran. Comment traduire en images la douleur, la colère et l’espoir d’une communauté afrodescendante qui refuse que ce énième drame soit relégué à un simple fait divers ? Le court-métrage 8’46 de Radja Delacroix s’inscrit précisément dans cette urgence : il ambitionne de figer à jamais ce moment charnière dans la mémoire collective, et de faire dialoguer l’art avec la réalité brûlante de l’époque.

Une œuvre née de l’injustice et porteuse d’un message politique puissant

8’46 – Huit minutes et 46 secondes pour l’éternité de la mémoire noire

Radja Delacroix1, jeune réalisateur franco-congolais animé par un profond sens de la justice sociale, a conçu 8’46 comme un acte artistique engagé. « Né d’un sentiment profond d’injustice et de colère, 8’46 est une œuvre écrite dans l’urgence émotionnelle », affirme-t-il, résumant la genèse fiévreuse du projet. Secoué comme tant d’autres par la vidéo insoutenable de la mort de George Floyd, Delacroix refuse l’indifférence et transforme sa colère en création. Son intention n’est pas de réaliser un documentaire factuel ni un énième reportage, mais bien de proposer une fiction porteuse de vérité, capable de toucher les cœurs et les esprits différemment.

Dès le départ, le cinéaste fait des choix esthétiques forts pour servir son propos politique. Il prend le parti de l’allégorie et de la poésie visuelle afin d’atteindre une profondeur critique au-delà de la reconstitution littérale. « Le titre renvoie à un temps devenu symbole ; non pour relater les faits, mais pour interroger ce qu’ils laissent en nous », explique Radja Delacroix. En d’autres termes, 8’46 n’a pas vocation à reproduire l’arrestation de George Floyd telle quelle, ni à nommer explicitement bourreaux et victimes. Il s’agit plutôt d’explorer l’impact intérieur de cette tragédie sur nos imaginaires, sur la mémoire collective afrodescendante et sur la conscience universelle.

Le réalisateur revendique ainsi une portée politique large : son court-métrage est un cri de révolte artistique, un plaidoyer silencieux contre le racisme et les violences policières, et un hommage à toutes les vies noires injustement fauchées. Delacroix veut que son film incarne un devoir de mémoire et un vecteur de dialogue, en particulier au sein des communautés africaines et afrodescendantes, mais aussi auprès du grand public.

Un dispositif narratif audacieux pour une émotion sans paroles

8’46 – Huit minutes et 46 secondes pour l’éternité de la mémoire noire

Comment traduire l’indicible par le langage cinématographique ? 8’46 relève ce défi en misant sur un dispositif narratif hors normes, fondé sur le silence, l’immobilité et la durée. Le film, d’une durée similaire au temps du supplice de George Floyd, plonge le spectateur dans une expérience sensorielle et introspective. Ici, pas de dialogue explicite : le silence est roi.

Un silence lourd de sens, un silence qui hurle l’absence et l’injustice. En osant se passer de mots, Radja Delacroix fait écho aux derniers instants de Floyd (ces longues minutes où sa voix s’est éteinte) et force le public à écouter le cri muet de la souffrance. Le résultat est saisissant : le spectateur, privé de repères verbaux, ressent physiquement le poids du temps qui s’écoule, interminable, presque insoutenable.

L’immobilité est l’autre axe majeur de la mise en scène. Là où l’agitation pourrait sembler naturelle pour figurer la violence, Delacroix choisit la retenue et la fixité. Dans 8’46, un jeune homme tourmenté (incarné par le comédien Achille Moleka) se tient sur les eaux calmes d’un lac aux allures oniriques, comme figé hors du temps. Son corps, presque immobile, reflète l’impuissance de celui de George Floyd plaqué au sol, tout en symbolisant l’état de sidération dans lequel cette tragédie nous a plongés.

Face à lui, un mystérieux individu apparaît ; figure allégorique qui pourrait représenter la mort, la conscience, ou la mémoire elle-même. Leur confrontation silencieuse, sans un mot échangé, construit une tension dramatique d’une rare intensité. Chaque regard, chaque geste minimal prend une dimension immense.

La durée joue ici le rôle d’un personnage à part entière. En étirant le temps, en refusant le montage frénétique, le film impose au public de vivre ces minutes de façon presque réelle. Huit minutes et quarante-six secondes peuvent sembler courtes sur le papier, mais à l’écran (dans le contexte d’une vie qui s’éteint) elles deviennent une éternité. Delacroix exploite ce paradoxe temporel pour construire l’émotion sans parole : la lenteur, couplée au silence, permet à l’empathie de naître puis de grandir chez le spectateur. On se surprend à retenir son souffle, à ressentir l’angoisse de chaque seconde qui passe. Ce dispositif narratif audacieux fait de 8’46 une expérience sensorielle presque physique, qui ne laisse personne indifférent.

Mémoire afrodescendante, violences policières et symbolique du temps dans 8’46

8’46 – Huit minutes et 46 secondes pour l’éternité de la mémoire noire

8’46 s’inscrit dans une longue histoire de la mémoire afrodescendante marquée par la violence et la résilience. Chaque seconde de ce film renvoie aux siècles d’oppression qu’ont subis les personnes noires, depuis la traite transatlantique jusqu’aux drames contemporains. Le choix du titre, on l’a dit, n’est pas anodin : 8 minutes 46 secondes, c’est le temps qu’il a fallu pour ôter la vie à George Floyd, mais c’est aussi devenu le symbole de toutes les vies noires brutalisées.

Le court-métrage traite du temps comme d’un élément symbolique central. Le temps de l’agonie, le temps de la mémoire, le temps de la justice qui se fait attendre. Pour les Afrodescendants, le temps semble souvent figé dans une boucle tragique où les violences se répètent. 8’46 matérialise cette boucle : l’immobilité du personnage sur le lac évoque autant la paralysie de la victime que celle d’une société qui peine à changer.

Visuellement, Radja Delacroix a opté pour une approche symbolique et sensorielle afin d’aborder un « fait devenu mondial » (le meurtre de Floyd) sans en montrer explicitement la brutalité physique. Ce parti pris esthétique (ne pas montrer pour mieux faire ressentir) permet au film d’atteindre une portée universelle. Onirique et métaphorique, la scène du lac brumeux, hors du temps, représente la frontière entre la vie et la mort, entre le souvenir et l’oubli.

Le jeune homme tourmenté incarne à lui seul la douleur de tout un peuple, et l’individu énigmatique face à lui pourrait être l’esprit de George Floyd, un ancêtre venu guider sa colère, ou la personnification de la justice divine. Cette polysémie donne au court-métrage une profondeur spirituelle qui résonne particulièrement dans les diasporas africaines et afro-américaines, pour qui la mémoire des ancêtres et la quête de justice sont intimement liées.

La symbolique du temps dans 8’46 invite aussi à réfléchir à l’urgence d’agir dans le présent. Chaque seconde compte lorsqu’il s’agit de sauver une vie ; George Floyd en est la preuve tragique. Et chaque année compte lorsqu’il s’agit de lutter contre le racisme systémique. En faisant de son film une horloge silencieuse qui égrène les secondes de l’inacceptable, Radja Delacroix nous interpelle : combien de temps encore la communauté noire devra-t-elle retenir son souffle face à l’oppression ? 8’46 ne prétend pas apporter de réponse définitive, mais il pose la question avec une force poétique dévastatrice, gravant dans nos esprits une vérité incontournable ; le temps de l’impunité est compté, et la mémoire, elle, est éternelle.

Un court-métrage qui fait date

8’46 – Huit minutes et 46 secondes pour l’éternité de la mémoire noire

Dès ses premières projections, 8’46 a suscité des réactions critiques enthousiastes. Présenté et primé dans plusieurs festivals internationaux, le film de Radja Delacroix a marqué les jurys par son audace formelle et son intensité émotionnelle. Des festivals de films indépendants en Europe et en Afrique, en passant par des événements dédiés aux droits humains, ont sélectionné 8’46 pour sa capacité à aborder un sujet aussi brûlant avec une approche à la fois originale et percutante.

Le court-métrage a notamment été distingué par une mention honorable au festival d’Athens en Grèce, salué pour « son pouvoir universel et sa portée humaniste ». D’autres récompenses ou sélections officielles ont suivi, renforçant la visibilité de cette œuvre atypique. La critique professionnelle souligne l’équilibre réussi entre esthétique et message : loin d’être un simple manifeste politique, 8’46 est d’abord du cinéma ; un cinéma de sens et de sensations ; ce qui décuple son impact.

Au-delà des cercles festivaliers, 8’46 commence à tracer son sillon auprès du grand public. Des projections-débats ont été organisées en milieu scolaire et universitaire, notamment par des enseignants soucieux d’aborder les questions de racisme et de violences policières avec leurs élèves. Dans une salle de lycée, le silence frappant du film a laissé place, une fois la projection terminée, à des échanges passionnés entre jeunes sur le racisme, la justice et la nécessité du changement.

De même, lors de projections communautaires associatives (par exemple dans des centres culturels afro-caribéens), le court-métrage a provoqué une vive émotion et ravivé le souvenir d’autres victimes moins médiatisées. Partout où il passe, 8’46 interpelle, éduque, et mobilise. En France, aux États-Unis, au Sénégal ou au Brésil, son langage universel (celui du corps et du silence) traverse les barrières linguistiques pour toucher au cœur les publics de la diaspora et au-delà.

Cette réception positive augure un bel avenir pour 8’46. Il n’est pas exclu que la puissance de ce court-métrage lui ouvre les portes de diffusions plus larges, que ce soit via des plateformes de streaming, des partenariats avec des ONG, ou des programmes éducatifs officiels. La critique comme le public semblent s’accorder : 8’46 est plus qu’un film, c’est un moment de recueillement et de prise de conscience, qui restera comme un témoignage artistique de l’ère George Floyd.

L’importance artistique et éducative de 8’46 pour les diasporas africaines et afrodescendantes

8’46 – Huit minutes et 46 secondes pour l’éternité de la mémoire noire

Plus qu’une œuvre cinématographique, 8’46 est un appel ; un appel à la mémoire, à la justice, à la solidarité. Il est crucial maintenant de le faire résonner le plus largement possible. Dans les diasporas africaines et afrodescendantes, ce court-métrage trouve une résonance particulière : il raconte une histoire qui, bien que née d’un événement survenu aux États-Unis, appartient à tous ceux qui, de près ou de loin, ont vécu l’héritage du colonialisme, de l’esclavage et de la discrimination raciale. Pour ces communautés, diffuser 8’46 revient à se réapproprier leur narration, à inscrire noir sur blanc (ou plutôt en clair-obscur sur l’écran) que leurs souffrances et leurs luttes importent, qu’elles méritent d’être entendues et retenues.

Mais l’importance de 8’46 dépasse évidemment le seul cadre des diasporas. Ce film doit être vu par le plus grand nombre, car il porte un message universel de dignité humaine et de refus de l’injustice. Le diffuser, c’est participer à une démarche d’éducation populaire : c’est offrir aux jeunes générations une clé pour comprendre le monde qui les entoure et les mécanismes du racisme systémique, c’est encourager les débats, susciter l’empathie et la réflexion. On pourrait aisément imaginer 8’46 intégré à des programmes pédagogiques sur l’histoire contemporaine ou l’instruction civique, tant il condense en quelques minutes de film une multitude d’enjeux sociaux et historiques.

Artistiquement, 8’46 mérite également d’être porté aux nues. Sa puissance narrative et son parti pris stylistique audacieux en font un objet rare dans le paysage du court-métrage français et international. Soutenir sa diffusion, c’est soutenir une création indépendante et engagée, c’est prouver qu’un cinéma différent (un cinéma noir, un cinéma de la mémoire et du combat) a toute sa place et tout son public. Dans un univers médiatique souvent saturé d’images éphémères, 8’46 s’impose comme une œuvre qui marque durablement les esprits.

Ainsi, que ce soit via des projections lors d’événements culturels de la diaspora, des festivals de film engagé, ou même des campagnes en ligne, chaque occasion de montrer 8’46 compte. Chacune de ces 8 minutes et 46 secondes projetées sur un écran est une semence de conscience plantée dans l’âme du spectateur. Radja Delacroix nous a offert un film cathartique et nécessaire ; à nous, maintenant, de le faire vivre et de le transmettre. 8’46 est un silence qui doit faire du bruit ; un silence qui, espérons-le, contribuera à éveiller les consciences et à changer le cours du temps.

Notes de bas de page

  1. Radja Delacroix est un réalisateur issu de la diaspora congolaise (RDC), installé en France. Son engagement transparaît déjà dans ses précédents travaux, et avec 8’46, il signe son film le plus personnel et le plus militant à ce jour. ↩︎
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.

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