Stéphanie St-Clair : la Baronne oubliée de l’Histoire

Un soir de décembre 1929, dans les rues de Harlem, New York, une femme élégante, vêtue de fourrure et tenant un fume-cigarette en or, monte dans sa Ford T. Elle se nomme Stéphanie St-Clair, et elle s’apprête à regagner son domicile dans le quartier huppé de Sugar Hill. Cependant, cette nuit-là, elle est arrêtée par le NYPD pour corruption de policiers et de magistrats. Stéphanie St-Clair, également connue sous le nom de « Queenie » pour la mafia blanche et « Madame St-Clair » pour la communauté noire, était à la tête de son propre gang de malfrats. Elle s’était forgée une réputation en détournant d’importantes sommes d’argent grâce à la loterie clandestine.

L’histoire de cette femme fascinante, immigrée martiniquaise qui a laissé une empreinte durable sur le New York des années 1930 et 1940, a longtemps été oubliée par l’histoire. Cependant, l’écrivain Raphaël Confiant a décidé de réparer cette injustice en lui consacrant son dernier roman, « Madame St-Clair. » Mais comment Stéphanie St-Clair, née dans la misère en 1886, est-elle parvenue à s’imposer dans les milieux interlopes tout en devenant un symbole de l’éveil culturel des Noirs américains?

Stéphanie St-Clair : la Baronne oubliée de l'Histoire
Le Cotton Club à Harlem, Manhattan, New York. (Photo de Hulton Archive/Getty Images)

Un rêve américain en dépit des obstacles

Stéphanie St-Clair est née à Fort-de-France en Martinique, issue d’une situation précaire, sans père et orpheline de mère à un jeune âge. À l’âge de douze ans, elle quitte l’école pour devenir domestique, subissant des abus de la part du fils de la maison. Cependant, Stéphanie décide très tôt que sa vie ne sera pas celle de ses compatriotes. En 1912, à l’âge de vingt-six ans, elle fuit la misère de son île natale pour New York, anglicisant son nom en « St-Clair. » Elle commence sa quête de renommée à Five Points, l’un des bidonvilles les plus sordides de la ville.

Stéphanie arrive avec trois handicaps majeurs : elle est une femme, noire, et française. Les femmes n’avaient pas le droit de vote, les Noirs étaient victimes des exactions du Ku Klux Klan en pleine résurgence, et les Français étaient rares à cette époque à New York. Pourtant, malgré ces obstacles, Stéphanie décide de se démarquer. Sa ténacité la mène à travailler pour une organisation spécialisée dans le racket, les « quarante voleurs, » où elle identifie les établissements qui génèrent le plus d’argent pour leur compte. Elle apprend à parler le gaélique (patois irlandais) et l’anglais, tout en compensant son accent avec une attitude intrépide.

Stéphanie St-Clair : La Reine de la Loterie Clandestine

Après de nombreuses péripéties, Stéphanie s’installe en 1915 dans le nord de Harlem, à l’écart des rivalités entre les mafias juive et italienne qui contrôlaient les night-clubs réservés aux Blancs. Elle trouve sa vocation dans la loterie clandestine, qu’elle développe de manière spectaculaire. En peu de temps, elle dirige une organisation bien structurée composée de banquiers et de preneurs de paris. À partir de 1921, son chiffre d’affaires annuel dépasse les 200 000 dollars.

Malgré les accusations d’agression à main armée qui pèsent régulièrement sur elle, Stéphanie parvient à échapper à la prison grâce à la corruption de magistrats, juges et policiers. Ceux qui tentent de s’opposer à elle sont éliminés par son homme de main, Ellsworth Johnson, qu’elle a formé pour commettre des meurtres sur commande. Stéphanie St-Clair est devenue une figure redoutée dans le monde criminel de Harlem, où elle est entourée d’une garde rapprochée intimidante.

Stéphanie St-Clair : la Baronne oubliée de l'Histoire

La Quête d’Indépendance et l’Engagement Personnel

À la fin des années 1920, Stéphanie se retrouve dans une lutte acharnée avec Dutch Schultz et Lucky Luciano, deux caïds de la mafia blanche qui tentent de s’approprier la loterie clandestine, alors que la contrebande d’alcool décline avec la fin de la Prohibition. Malgré les menaces de mort et la violence, Stéphanie refuse de céder son territoire à un caïd blanc. Elle finit par conclure une trêve et payer une taxe aux Italiens, marquant la perte de la bataille, mais gagnant le respect de la communauté d’Harlem. On commence alors à l’appeler « Madame St-Clair. »

Après un combat acharné avec la mafia blanche, Stéphanie St-Clair s’engage personnellement à dénoncer les magouilles de la police de New York avec les gangs. Elle obtient une tribune hebdomadaire dans le journal noir le plus respecté des États-Unis, le New York Amsterdam News, où elle dénonce la corruption policière et la collusion entre la police et les gangs. Sa persévérance aboutit à la révocation de quinze officiers de police.

Un Héritage Redéfinissant l’Identité Noire Américaine

Vers la fin de sa vie, Stéphanie St-Clair décide de dénoncer publiquement les injustices et la corruption. Même si son combat était principalement personnel, son exemple de vie a influencé les générations futures. À une époque où l’Amérique débat de l’appropriation culturelle, le parcours de Stéphanie St-Clair redéfinit l’identité noire américaine. Elle incarne ce mélange d’enracinement dans ses origines et d’ouverture vers l’ailleurs, jetant un pont vers notre époque.

Stéphanie St-Clair : la Baronne oubliée de l'Histoire

Bien que son nom soit tombé dans l’oubli, Stéphanie St-Clair mérite d’être célébrée pour sa détermination, son courage et son engagement en tant que pionnière noire américaine dans un monde dominé par les gangs et la corruption. Son héritage perdure en tant que symbole de l’émancipation noire, à une époque où cette notion était encore réservée à une élite cultivée.

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