CULTURE

Extrait d’ « Ainsi parla l’oncle » de Jean Price-Mars

Nofi vous invite à découvrir l’une des plumes les plus brillantes des Caraïbes à travers ce puissant extrait de « Ainsi parla l’oncle » de Jean Price-Mars, premier manifeste de la condition noire, paru en 1928.

Médecin, enseignant, politicien, diplomate, écrivain et ethnographe, Jean Price-Mars (1876-1969), natif de Grande Rivière du Nord, en Haïti est un monument de la littérature haïtienne. Défenseur à travers son œuvre de l’Indigénisme en Haïti, un mouvement politique et littéraire, similaire mais distinct du mouvement de la Négritude, qui pousse à la découverte et à l’appropriation des racines africaines de la société haïtienne.

Price-Mars fut le premier et le plus éminent défenseur du Vodou en tant que religion complète. Il a aussi plaidé contre les préjugés et l’idéologie dominante qui ont favorisé les cultures européennes de la période coloniale et a rejeté les éléments non blancs, non occidentaux, des cultures des Amériques. Son nationalisme embrassait une identité culturelle haïtienne autant qu’africaine, à travers l’esclavage.

A travers cet article, Nofi vous invite à découvrir l’une des plumes les plus brillante des Caraïbes à travers ce puissant extrait de « Ainsi parla l’oncle« , premier manifeste de la condition noire, paru en 1928. Cet ouvrage a grandement influencé le mouvement de la Négritude et ses chantres tels que Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas. Puisse-t-il vous inspirer, vous aussi :

Mais que parlons-nous de civilisation africaine ? En quel dédale de sophismes allons-nous égarer ?

Les deux termes ne s’opposent-ils pas l’un à l’autre comme se repoussent deux corps incompatibles dans le creuset de l’expérimentateur ? L’Afrique noire n’est-elle pas considérée comme la terre classique de la sauvagerie ?

Comment peut-on parler de civilisation africaine sans paradoxe ? C’est, du moins, cette idée un peu simpliste que nous nous sommes faite du pays de nos ancêtres par l’information singulièrement abrégée que nous en avons eue de manuels trop sommaires.

Or, depuis quelque trente ou quarante ans, des missions scientifiques venues d’Europe ont exploré le vieux continent avec un grand souci d’éclairer le passé de ses races, des recherches entreprises par les gouvernements coloniaux ont recueilli des faits et des traditions du plus grand intérêt, et voici que de l’ensemble de ces études apparaît une histoire africaine, étrange par ses révélations et tout à fait suggestive quant aux conclusions auxquelles elle nous conduit.

Elle nous amène à une première remarque. C’est que, si, par civilisation d’un pays, d’un peuple, d’une race, on entend l’organisation sociale et politique, la culture intellectuelle à laquelle ce pays, ce peuple ou cette race est parvenue, si l’on y comprend l’ensemble de ses institutions, ses croyances, ses coutumes et ses mœurs, si toutes ces choses révèlent chez ce peuple un sens de la vie collective et privée, la règle d’où découlent le droit et la morale, il y a eu, à un certain moment donné, sur le continent africain des centres de civilisation nègre dont, non seulement on a retrouvé les vestiges, mais dont l’éclat a rayonné par delà les limites du steppe et du désert.

La forme que revêtaient ces centres de culture était le plus souvent la fondation d’un Etat, empire ou royaume due à l’ingéniosité, à la clairvoyance et à l’audace d’un chef énergique. Cet Etat pouvait avoir pour noyau le plus communément une cité dont la prospérité s’étendait au village voisin, de telle sorte que l’empire était, en fin de compte, une suite de cités fédératives obéissant au gouvernement d’un chef.

Le plus éclatant de ces empires étant celui que les Songhais établirent sur les rives du Niger, dont M. Félix Dubois nous a retracé l’histoire émouvante dans sa monographie sur Tombouctou la mystérieuse d’après le témoignage du Tarik-es-Soudan (‘Félix Dubois, Tombouctou la mystérieuse, Paris, 1898 ; Tarik es Soudan : la Chronique du soudan traduction de M. Houdas) écrit par l’historien arabe Abderrahaù-es-Sadi : « L’empire Sonhaï s’étendait au Nord depuis les mines de sel de Thégazza, en plein Sahara, jusqu’au Bandouk ou pays de Bammakou au Sud ; depuis le lac Tchad au levant, jusqu’aux abords de la mer Atlantique, au couchant. Pour traverser ce formidable royaume, il fallait six mois de marche ».

Un des empereurs de la dynastie des Askia qui reçut de l’histoire le titre glorieux d’Askia le Grand, porta l’empire à un extraordinaire degré de prospérité et de grandeur morale. Musulman, il a laissé le souvenir d’un fameux pèlerinage qu’il effectua à la Mecque en 1495, entouré de savants et de pieux commentateurs du Coran. Il était escorté de 500 cavaliers et de 100 fantassins, Il avait emporté 300 000 pièces d’or. Pendant son séjour de près de deux ans hors de ses états, il distribua 100 000 pièces d’or dans les villes saintes de Médine et de la Mecque. Il dépensa pareille somme pour pourvoir à son entretien et à celui de sa nombreuse suite, puis il employa le reste de son argent à faire de luxueuses emplettes qu’il rapportera à Câo, la capitale de son empire soudanais, en 1497.

Il avait organisé son pays avec une rare clairvoyance d’administrateur avisé et circonspect.

C’est ainsi que la sûreté de l’Etat reposant d’abord sur la supériorité de la force armée, il constitua une véritable armée de métier, bien entraînée, toujours prête à fondre sur les tribus pillardes et à porter la loi du maître là où les circonstances l’exigeaient. L’empire était divisé en vice-royautés dont chacune avait pour chef un féal lieutenant de l’empereur, choisi parmi les membres de sa famille ou dans son entourage immédiat. Pendant les trente six années de son  gouvernement, il maintint la paix et fit régner la justice dans toute l’étendue de son état aussi grand que la moitié de l’Europe. Il portait une particulière diligence à promouvoir l’agriculture ; ainsi il utilisait les eaux du Niger en un système de canaux qui permettait de porter la culture des terres arables jusqu’aux confins du désert. L’empire étant le centre par lequel passaient les routes des caravanes qui venaient échanger les cotonnades, les soieries, la verroterie contre l’or, l’ivoire et d’autres matières précieuses, le souverain organisa un système de poids et mesures qui avait pour but de réglementer le commerce contre les abus. Mais là où la splendeur de l’empire atteignit le plus grand éclat ce fut dans le domaine des arts et des sciences.

Les ruines de Tombouctou témoignent d’un épanouissement de l’art architectural à un degré qui rappelle quelque peu l’art égyptien. Les lettres et les sciences, cultivées par des hommes instruits, étaient enseignées à l’Université de Sankoré, grande mosquée dont les ruines imposantes existaient encore il y a trente ans. Les savants étrangers accoururent au Soudan, dit M. Dubois, d’après l’historien arabe, ayant appris que le meilleur accueil les attendait. Il en vient du Maroc, du Touat, d’Algérie, de Ghadamès, du Caire. Les lettres et les sciences prennent un soudain essor et bientôt nous voyons se produire une série d’écrivains soudanais des plus intéressants.

L’auteur de « Tombouctou la mystérieuse » conclut : « Une pareille œuvre fait le plus grand honneur au génie de la race nègre et mérite à ce point de vue toute notre attention. Au XVIème siècle, cette terre de Songhaï qui porte les semences de l’antique Egypte, tressaille. Une merveilleuse poussée de civilisation monte là, en plein continent noir ».

Cette civilisation ne fut pas un effet du hasard, comme on serait tenté de le croire, un de prospérité dû à l’heureuse initiative d’une série de princes habiles. Le fait est que le Soudan occidental, par sa position géographique, a été, de tout temps, le carrefour où se sont rencontrés les éléments sur lesquels on fonde les civilisations : facilités économiques de culture, marchés des produits du sol et du sous-sol, peuples industrieux et entreprenants, enfin, fermentations de croyances et prosélytisme religieux. Il suffit alors que dans la gestation de l’heure surgissent des chefs en qui s’incarne le génie de la race et qui s’inspirent des besoins du pays, pour que s’ébranlent ces mouvements d’expansion intellectuelle et de progrès de toute sorte dont les plus antiques civilisations nous donnent le saisissant exemple.

L’histoire écrite et les traditions orales des peuples soudanais nous offrent une illustration complète de ce point de vue.

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Source

~ Jean Price-Mars, « Ainsi parla l’Oncle » (1928), Ed. Léméac, Montréal, 1973, pp. 117 – 120

Panafricaniste dans l’âme, j’œuvre à mon humble niveau à réunir les membres de la grande famille africaine à travers le monde.

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