CULTURE

Ghislain Loussingui aka Mystik: une plume, une carrière, une reconversion

« Je me dis que Bisso na Bisso a été une courte échelle, en tout cas je l’espère. »

 

A l’occasion du festival « Village Hip-Hop » à Marseille, NOFI a rencontré Ghislain Loussingui, art-thérapeute épanoui. Anciennement Mystik, l’ex-membre du Bisso na Bisso s’est construit une nouvelle vie loin du hip-hop et plus près des gens grâce à son atelier d’écriture créative Un stylo une feuille, un sourire. Celui qui autrefois taquinait la rime avec ses compères propose depuis quelques années un espace de libre expression,  de dépassement de soi, de  valorisation de soi par l’écriture. L’occasion d’un retour sur le parcours d’un nom du rap français. L’occasion d’en savoir plus sur la toute nouvelle activité d’un rappeur devenu formateur en atelier d’écriture créative pour partager avec le peuple son amour des lettres. Une rencontre, un stylo, un sourire.

 

Pourquoi avoir choisi la voie pédagogique et finalement, la voie thérapeutique ?

En 2001 on est nominés avec Bisso na Bisso en Afrique du Sud et c’est Nelson Mandela en personne qui nous remet le prix du meilleur groupe et du meilleur clip. Au retour de ce séjour je réalise l’importance de l’acte d’écrire. Ce que j’apprends dans la musique en tant qu’artiste puis producteur, j’ai envie de le transmettre aux autres. Je commence en 2002, dans mon quartier ( Beauval à Meaux ) en créant une petite association. Je propose des ateliers Rap/Slam et étends mes activités sur Paris. En 2007 quand j’arrive à Marseille, je fais le choix de dissocier mes ateliers de ma musique et reprends mon identité  civile. Je reprends des études à la Fac et obtient un diplôme universitaire de formateur en atelier d’écriture. Par contre, je n’ai pas fait le choix de devenir thérapeute mais  le cadre que je mets en place, la manière de mener cet atelier m’inscrivent dans une dimension parfois thérapeutique d’après les retours des professionnels des structures médico-sociales avec lesquelles je travaille.

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Le rappeur Allen Akino participe à l’atelier « Un stylo, une feuille, un sourire » dans le cadre du Village Hip-Hop le 30 octobre 2015. Crédit: Justin De Gonzague

 

Ça été difficile de laisser derrière vous la musique ?

Non. J’ai eu la chance de vivre de belles choses grâce à la musique, j’ai eu plus que ce que j’aurais pu imaginer quand j’écrivais mes premiers textes. J’en étais arrivé à un point où je voulais vivre d’autres choses. Aujourd’hui Je me sens utile dans ce que je fais.

 

« Mon atelier a pour  objectif de déplacer quelque chose chez le participant en lui donnant l’occasion par l’écriture de se réapproprier la parole, de se livrer. »

 

Je travaille en partenariat avec des éducateurs spécialisés, des psychiatres, des psychomotriciens, dans des structures telles que des lycées, des centres sociaux, des ITEP ( Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique ), des M.E.C.S. (Maisons d’Enfants A  Caractère Social)… ce qui me fait kiffer c’est de partager des moments riches en humanité à travers mon atelier d’écriture. Je suis riche de ce dont je peux me passer.

L’écriture, notamment ces ateliers que vous proposez, est une quête. Est-ce que finalement vous êtes arrivé au bout ?

Que ce soit dans ma pratique personnelle d’écriture ou dans l’animation de ces ateliers, l’écriture est pour moi un média plutôt qu’une quête. Mon atelier a pour  objectif de déplacer quelque chose chez le participant en lui donnant l’occasion par l’écriture de se réapproprier la parole, de se livrer.

Pour certains, écrire peut être difficile donc «  Un Stylo Une Feuille Un Sourire » propose différents jeux d’écriture permettant à chacun selon son vécu, son histoire, de vivre un nouveau rapport à l ‘écriture, dans un cadre qui stimule et rassure.

 

« Sincèrement, des années plus tard je me rends compte que pour la jeunesse actuelle, la sédition n’est pas la solution. »

 

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La revalorisation de soi est une notion très présente dans ces ateliers, par quoi cela passe selon vous ?

En étant bienveillant, en considérant l’autre, en rappelant sans cesse à chacun que tout écrit a de la valeur.  Mon but est de mettre en place un espace où chacun peut s’épanouir et se sentir le plus à l’aise possible. Je crée une passerelle parce qu’en tendant la main vers l’autre on l’accepte tel qu’il est. Dans ces ateliers chacun vient avec son identité propre et vit les choses à son rythme. L’atelier va servir à celui qui manque de confiance en lui, qui a du mal à prendre la parole en public, qui a des conflits intérieurs à résoudre. C’est un travail sur l’estime de soi, le dépassement de soi et le développement personnel.

J’interviens aussi en entreprise parce que l’on est dans une société robotisée, les gens travaillent ensemble mais ne se connaissent pas.  Il n’y a plus d’espaces pour se rencontrer, aujourd’hui on se croise, on ne s’écoute pas on s’entend. Le temps de mon atelier, j’espère permettre aux gens d’oublier où ils sont et de vivre un moment enrichissant.

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Ghislain Loussingui lors de son atelier « Un stylo, une feuille, un sourire » dans le cadre du Village Hip-Hop le 30 octobre 2015. Crédit: Justin De Gonzague

 

Revenons sur votre entrée dans le hip-hop

La culture Hip-Hop est arrivée dans ma vie quand j’étais encore adolescent, à Meaux. Ce qu’on y a trouvé c’est surtout des références culturelles autres que ce qui existait déjà dans le cinéma ou la musique française ; des personnes qui nous ressemblaient. La culture Hip-Hop arrive un peu comme un arbre avec différentes branches auxquelles on peut s’accrocher. Je m’essaye d’abord à la danse, je ne suis pas très bon, puis le graffiti mais il faut quand même avoir de l’argent pour acheter des bombes, puis le Deejing dans lequel je ne suis pas très à l’aise non plus. C’est finalement l’écriture qui va l’emporter.

Arrive ensuite le projet Ma 6-T va crack-er…

Pour le projet Ma 6-T va crack-er, j’ai fait quelques morceaux et celui qui a eu le plus de lumière c’est « La sédition » avec les 2bal. On chante « La sédition c’est la solution », on doit avoir 19 ou 20 ans. On n’a que l’expérience de la banlieue, on fait une musique rebelle et on écrit des textes en réaction. On vit des choses au quotidien et personne n’en parle. Comme le rap est un porte-voix on s’en sert pour raconter ce qu’on voit. C’est frontal, c’est direct, on vit ça et on le dit tel qu’on le vit. C’est pour ça que le rap de ces années là est très direct, pas de place pour la poésie. Sincèrement, des années plus tard je me rends compte que pour la jeunesse actuelle, la sédition n’est pas la solution. Même s’il y a encore malheureusement de la stigmatisation par exemple, je pense qu’il y a d’autres urgences, d’autres défis à relever.

 

« Voir autant d’artistes d’origine congolaise en tête des charts de la musique en France m’a fait plaisir »

 

Puis l’aventure Bisso na Bisso

Je rencontre Passi qui sort d’un succès avec son premier album « Tentations » et qui a entendu parler de moi via des projets comme Ma 6-T va crack-er. Il me propose de faire partie de l’aventure qui deviendra le Bisso na Bisso, on a trouvé le nom plus tard en studio. D’autres artistes que je connais déjà en font aussi partie comme les 2bal. A l’époque il y a les guerres tribales au Congo, on décide d’en parler en prouvant qu’on peut mener ensemble un projet en tant que Congolais d’ethnies différentes. Cette aventure m’a aussi permis de me professionnaliser musicalement.

A cette époque, ça voulait dire quoi être un congolais en France ?

A ce moment là on voit surtout l’opportunité de se renouveler en tant que rappeurs en allant puiser dans nos cultures, dans ce qu’on écoute chez nous. Ce n’était pas du tout une démarche en réaction à la France. Nous avions le regard tourné ce qui se passait chez nous (Congo Brazzaville et l’Afrique d’une manière générale), et profitions de la possibilité qu’on avait de dire des choses et de « représenter nos origines ». J’ai la chance de parler le lari, le lingala, le munukutuba c’était aussi l’occasion de partager ça avec le groupe. Cela nous a permis de renforcer notre propre africanité, nos racines congolaises.

Le jeune rappeur Niska a répondu à une question sur la « congolisation du rap » Que pensez-vous de sa réponse ?

Quand le petit frère a répondu à cette question dans cette interview sur Rap2Tess j’étais surpris! Et il a raison. Quand j’ai lu cet article sur la « Congolisation du rap », ma première réaction a été…la fierté. Voir autant d’artistes d’origine congolaise en tête des charts de la musique en France m’a fait plaisir, et de manière presque égoïste à ce moment je me dis yeah !!! Encore nous. Concernant cet article Niska répond qu’on devrait plus parler d’Africains qui réussissent que de segmenter en parlant uniquement des congolais au risque de vexer ou même de créer la frustration chez d’autres artistes, non congolais. Il a bousculé mes certitudes en donnant cette réponse. Du coup, je me dis que Bisso na Bisso a été une courte échelle, en tout cas je l’espère. Cette génération qui s’identifie à Niska va partir de sa réponse pour construire autre chose et aller encore plus loin.

 

                                      « C’est une chance d’être passionné »

 

Quels rapports  entretenez-vous avec vos anciens compères ( 2Bal, Bisso na Bisso) ?

Après mon départ du groupe un peu mouvementé, j’ai gardé des liens avec quelques membres du Bisso. On s’appelle de temps en temps. En tout cas, être en paix avec moi même est le moyen le plus sûr de commencer à l’être avec les autres.

Pourquoi ne pas avoir participé au retour du Bisso na Bisso ?

J’avais fait le choix d’arrêter à ce moment là. La direction artistique que prenait le disque ( 2e album )ne me parlait pas.  A cette période là, j’ai tenu des propos durs envers l’entité Bisso na Bisso. Mais il fallait que ça sorte pour exprimer mon désaccord. Aujourd’hui  je sais qu’à trop condamner on risque de perdre définitivement les gens. Le mieux c’est de toujours laisser une petite fenêtre ouverte parce qu’il y a plus de choses qui me lient avec Lino, Passi, Benji, Mpassi , les 2Bal et d’autres frères que de choses qui nous opposent.

 

Dans quelle mesure pourriez-vous dire que le rap, l’écriture a été pour vous un second souffle ?

Aujourd’hui, en tant que graphothérapeute je peux dire que l’écriture est un exutoire. A l’époque je ne m’en rends pas compte. Dans la frénésie du quartier, j’ai la chance d’avoir une passion qui est le rap, l’écriture. Donc au lieu d’aller traîner on s’enferme dans une salle pour créer des choses. C’est une chance d’être passionné. Je m’accroche à l’écriture pour me défouler sans avoir conscience du pouvoir de l’écriture. Des années plus tard je me dis qu’en fait on a écrit une partie de l’histoire avec cette musique. C’est pour ça que je parle de culture parce qu’en disant ça, je mets le hip-hop à un niveau supérieur, on le respecte, cette culture est une arme. Après, qu’est-ce qu’on en fait ? Malheureusement c’est une arme qu’on utilise parfois contre nous-mêmes pour mettre en lumière nos travers. C’est dommage.

 

Suivez-vous toujours l’actualité du Congo Brazzaville, quel regard portez-vous sur la situation ?

J’ai de la famille là-bas et forcément c’est touchant. Les infos viennent à moi et on ne peut faire qu’espérer que ça aille mieux. Ce qui me paraît différent dans ce qui se passe actuellement c’est que les choses commencent à bouger du côté de la jeunesse africaine et dans la société civile. Il y a une nouvelle façon de vivre les choses alors on verra bien. C’est tragique. N’y vivant pas, je ne sais pas si je suis légitime pour en parler mais j’espère qu’on ne revivra pas les drames qu’on a connu les années précédentes.

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Atelier « Un stylo, une feuille, un sourire », dans le cadre du Village Hip-Hop le 30 octobre 2015. Crédit: Justin De Gonzague

 

Un petit exercice de sémantique.

Si on vous dit ESPOIR : En lingala « espoir » se dit Elikia, un joli prénom à donner à un enfant.

Si on vous dit SOUFFRANCE : C’est notre lot à tous. Pour avoir souffert durement, la phrase qui m‘a aidé c’est : « Ne pleure jamais d’avoir perdu le soleil, les larmes t’empêcheraient de voir les étoiles.

Si on vous dit AVENIR : Dieu seul sait.

Si on vous dit BENEFICE : Le premier mot qui me vient à l’esprit c’est « Benefit » en anglais, qui peut se traduire par « Bienfait ». Je n’aurai pas assez de mots pour énumérer les bienfaits que le très haut accorde tous les jours.

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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