Le 25 février 2000, à Londres, Victoria Climbié, huit ans, meurt après des mois de sévices infligés par sa grande-tante et le compagnon de celle-ci. Connue des services sociaux, de la police et des hôpitaux, son calvaire révèle une succession d’alertes ignorées et de défaillances institutionnelles majeures. Le procès de 2001 et le rapport Laming de 2003 exposent une fragmentation administrative profonde et conduisent à des réformes structurantes, dont le Children Act 2004 et le programme Every Child Matters. Enquête sur un crime qui a transformé la protection de l’enfance au Royaume-Uni ; et sur les fragilités qui persistent.
Nuit du 24 au 25 février 2000 — Tottenham, Londres
24 février 2000. Quartier de Tottenham, au nord de Londres. Une fillette de huit ans est transportée en urgence, inconsciente. Elle souffre d’hypothermie sévère, de défaillance multi-organique et de malnutrition avancée. Son état est critique.
Selon les éléments établis lors du procès et rappelés par l’enquête publique, l’enfant est d’abord conduite à l’église Universal Church of the Kingdom of God. Un mini-cab est appelé. Le chauffeur, alarmé par son état, la conduit finalement à la station d’ambulance de Tottenham, d’où elle est transférée vers le service des urgences du North Middlesex Hospital, puis vers l’unité de soins intensifs de St Mary’s Hospital à Paddington.
Il est 15 h 15, le 25 février 2000, lorsque les médecins constatent son décès.
L’autopsie révélera 128 blessures distinctes ; cicatrices anciennes, brûlures, marques de coups, lésions profondes. La pathologiste décrira plus tard « le pire cas de maltraitance infantile » qu’elle ait jamais observé.
La fillette s’appelait Victoria Adjo Climbié. Née le 2 novembre 1991 à Abobo, en Côte d’Ivoire, elle vivait au Royaume-Uni sous le prénom d’« Anna », identité figurant sur un passeport français utilisé pour entrer sur le territoire britannique.
Dans les heures qui suivent, sa grande-tante, Marie-Thérèse Kouao, déclare à la police :
« It is terrible, I have just lost my child ». « C’est terrible, je viens de perdre mon enfant ».
Son compagnon, Carl Manning, est arrêté le lendemain.
Ce qui apparaît d’abord comme un drame familial isolé va rapidement devenir l’un des plus grands scandales institutionnels de l’histoire contemporaine britannique. Car Victoria n’était pas invisible. Elle était connue des services sociaux de quatre autorités locales, de deux hôpitaux, de la police, d’une organisation caritative nationale et de plusieurs responsables religieux.
Au moins douze occasions de la sauver ont été identifiées par l’enquête publique dirigée par Lord Laming. Avant de devenir un symbole des défaillances systémiques de la protection de l’enfance au Royaume-Uni, Victoria était une enfant.
Qui était Victoria Climbié ?

Victoria Adjo Climbié naît le 2 novembre 1991 à Abobo, commune populaire d’Abidjan, en Côte d’Ivoire. Elle est la cinquième d’une fratrie de sept enfants. Ses parents, Francis Climbié et Berthe Amoissi, vivent dans un contexte modeste mais stable.
En octobre 1998, sa grande-tante, Marie-Thérèse Kouao, installée en France, assiste à des funérailles familiales en Côte d’Ivoire. Elle propose d’emmener une enfant en Europe afin de lui offrir une meilleure éducation. Dans de nombreuses sociétés ouest-africaines, ce type de “fosterage” informel) prise en charge d’un enfant par un membre élargi de la famille (est une pratique socialement admise, souvent associée à des stratégies éducatives et économiques. L’enquête précise que Victoria se serait montrée heureuse d’être choisie.
Victoria quitte la Côte d’Ivoire probablement en novembre 1998. Elle voyage avec un passeport français au nom d’Anna Kouao ; une autre enfant que la grande-tante avait initialement prévu d’emmener, avant que les parents de cette dernière ne se rétractent. Dès lors, au Royaume-Uni, Victoria sera connue sous le prénom d’« Anna ».
Elles s’installent d’abord en région parisienne. Victoria est scolarisée. Mais dès décembre 1998, l’école signale des absences répétées. En février 1999, un signalement “enfant à risque” est émis. Un travailleur social intervient. La direction observe que l’enfant s’endort en classe. Lors d’une visite le 25 mars 1999, Victoria a la tête rasée et porte une perruque.
Les autorités françaises réclament des sommes indûment perçues en prestations sociales. Peu après, Kouao quitte la France. Le 24 avril 1999, elles arrivent à Londres. Elles séjournent brièvement dans un bed and breakfast à Acton, avant de s’installer à Harlesden, dans le borough de Brent.
Dans les semaines suivantes, Victoria accompagne sa grande-tante à de multiples rendez-vous administratifs auprès des services sociaux d’Ealing, principalement pour des demandes de logement et d’aides financières. Plusieurs agents notent son apparence négligée et sa fragilité physique, mais aucune mesure de protection n’est engagée. À ce stade, une question demeure centrale : À quel moment les violences ont-elles commencé ?
L’enquête indique qu’il est impossible de déterminer précisément quand les sévices ont débuté. Toutefois, de nombreux éléments suggèrent une escalade significative après juillet 1999, lorsque Kouao entame une relation avec un chauffeur de bus londonien : Carl Manning.
Victoria n’est alors plus seulement une enfant migrante en situation administrative fragile. Elle devient progressivement prisonnière d’un huis clos violent.
Les bourreaux : Marie-Thérèse Kouao et Carl Manning
Née le 17 juillet 1956 à Bonoua, en Côte d’Ivoire, Marie-Thérèse Kouao vivait en France avant son arrivée au Royaume-Uni. Elle s’était rendue en Côte d’Ivoire en octobre 1998, où elle avait convaincu la famille Climbié de lui confier Victoria afin de lui offrir une meilleure scolarité en Europe.
Dès son installation en France, puis à Londres, elle présente Victoria comme sa propre fille. L’enquête publique établira qu’elle avait utilisé un passeport au nom d’une autre enfant pour voyage.
Au fil des mois, Kouao multiplie les explications pour justifier les blessures visibles : maladie dermatologique, chute accidentelle, auto-mutilation, infestation de gale. À plusieurs reprises, elle affirme que Victoria s’est blessée seule.
Lorsque les médecins du Central Middlesex Hospital suspectent des blessures non accidentelles en juillet 1999, Kouao maintient sa version. Malgré les doutes exprimés par certains professionnels, les incohérences ne déclenchent pas de protection durable.
Au procès, elle nie les faits. Elle est reconnue coupable de meurtre et de cruauté envers un enfant, puis condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité le 12 janvier 2001. Elle est incarcérée à HM Prison Durham.
Né le 31 octobre 1972, chauffeur de bus à Londres, Carl Manning rencontre Kouao le 14 juin 1999. Leur relation évolue rapidement. Le 6 juillet 1999, Kouao et Victoria emménagent dans son appartement d’une chambre à Somerset Gardens, Tottenham. C’est à partir de cette installation que les violences s’intensifient de manière documentée.
Manning admettra plus tard avoir frappé Victoria en raison de son incontinence, d’abord avec des gifles, puis avec le poing. L’autopsie confirmera 128 blessures distinctes sur le corps de l’enfant : brûlures, coups, cicatrices anciennes, lésions multiples.
L’enquête établit que Victoria était régulièrement battue avec divers objets (chaînes de vélo, ceintures, ustensiles), brûlée à l’eau chaude et aux cigarettes, privée de nourriture, attachée pendant de longues périodes, contrainte de dormir dans un sac-poubelle placé dans une baignoire, parfois dans ses propres excréments, dans un logement non chauffé.
Dans son journal personnel, Manning décrit Victoria comme « Satan » et affirme qu’elle ne pleurait pas lorsqu’il la frappait. Le 12 janvier 2001, lui aussi est reconnu coupable de meurtre et condamné à la perpétuité. Il est incarcéré à HM Prison Wakefield.
Les éléments judiciaires montrent une montée progressive de la violence entre juillet 1999 et février 2000. Plusieurs témoins (voisins, amis, responsables religieux) constatent que Victoria semble effrayée, amaigrie, blessée. Certains alertent les autorités. Pourtant, malgré les signalements, les hospitalisations et les contacts répétés avec les services sociaux, aucune mesure protectrice durable n’est maintenue. Le juge qualifiera plus tard l’ensemble des défaillances institutionnelles de « blinding incompetence ».
Le crime est d’une brutalité extrême. Mais l’affaire ne se limite pas à la violence de deux adultes. Elle révèle une succession d’erreurs administratives, médicales et policières.
Les alertes ignorées — Chronique d’un échec systémique
Entre avril 1999 et février 2000, Victoria Climbié est en contact (direct ou indirect) avec quatre autorités locales, deux hôpitaux, la police métropolitaine, la NSPCC (National Society for the Prevention of Cruelty to Children) et plusieurs responsables religieux.
L’enquête publique dirigée par Lord Laming identifiera au moins douze occasions où son décès aurait pu être évité. Ce qui suit n’est pas une succession d’erreurs isolées. C’est une chaîne. À leur arrivée à Londres, Kouao multiplie les démarches auprès des services sociaux d’Ealing pour des demandes de logement et d’aides financières. Victoria l’accompagne à au moins dix reprises. Plusieurs agents notent son apparence négligée et sa fragilité physique. Aucune évaluation approfondie n’est déclenchée.
Le 18 juin 1999, une proche de Kouao, Esther Ackah, téléphone anonymement aux services sociaux de Brent pour exprimer son inquiétude face aux blessures visibles de l’enfant. Le signalement est faxé. Il ne sera officiellement enregistré que trois semaines plus tard, le 6 juillet 1999. Lord Laming qualifiera ce délai de « missed opportunity » significative.
Le 14 juillet 1999, Victoria est conduite au Central Middlesex Hospital par une connaissance. Le médecin urgentiste estime que les blessures sont probablement non accidentelles et alerte la pédiatrie. La pédiatre de garde exprime une forte suspicion de maltraitance et décide d’admettre Victoria. Une ordonnance de protection policière de 72 heures est prise.
Mais un tournant intervient : La consultante pédiatrique Ruby Schwartz pose un diagnostic de gale (scabies) sans avoir parlé seule à l’enfant. Elle admettra ultérieurement avoir commis une erreur. Un médecin junior rédige ensuite une note indiquant qu’il n’y a « no child protection issue ». Conséquence : la protection policière est levée. Victoria rentre chez elle le 15 juillet 1999.
Le 24 juillet 1999, Victoria est admise au North Middlesex Hospital avec de graves brûlures à la tête. Une consultante note des signes de négligence et d’abus, mais inscrit sur le dossier qu’elle est « able to discharge ». Elle expliquera plus tard qu’elle pensait que les services sociaux prendraient le relais.
Les services sociaux d’Enfield, puis de Haringey, reprennent brièvement le dossier. Le 5 août 1999, Victoria est orientée vers un centre NSPCC. Le suivi ne se consolide pas. Confusions administratives. Transmission incomplète. Le dossier se dilue.
Une assistante sociale, Lisa Arthurworrey, est affectée au dossier. Elle rend visite à Victoria à quatre reprises, pour un total cumulé de moins de trente minutes d’échange avec l’enfant. Elle ne mène pas d’entretien approfondi en tête-à-tête. En décembre 1999 et janvier 2000, plusieurs visites au domicile restent sans réponse. Son supérieur inscrit au dossier que la famille aurait quitté la zone ; sans preuve. Le 25 février 2000, le dossier est officiellement clos. Victoria meurt le même jour.
L’enquête met en lumière un phénomène récurrent : Chaque service pensait que l’autre agissait. Les médecins pensaient que les services sociaux enquêtaient. Les services sociaux pensaient que la police suivait. La police pensait que le diagnostic médical écartait la maltraitance. La NSPCC disposait de dossiers contradictoires.
Cette fragmentation administrative est au cœur du rapport Laming. L’enquête révèle également des services sociaux sous-dotés et mal coordonnés, des budgets pour l’enfance non intégralement utilisés, des restructurations internes paralysantes, des retards dans la transmission de documents.
À Haringey, plus de 100 enfants étaient temporairement sans travailleur social assigné en 1999.
Au procès, le juge décrira la gestion globale du dossier comme une « blinding incompetence ». Ce n’était pas une absence totale de contact. C’était une accumulation d’erreurs, de suppositions et de renoncements. Victoria n’était pas invisible. Elle était vue. Mais elle n’était pas protégée.
L’enquête publique — Le rapport Laming et la mise en accusation des institutions
Le 20 avril 2000, quelques semaines après la mort de Victoria Climbié, le secrétaire d’État à la Santé et le ministre de l’Intérieur nomment Lord Laming pour conduire une enquête publique statutaire. Il ne s’agit pas d’un simple audit administratif. L’enquête repose sur plusieurs bases légales et associe les services sociaux, la police et le système de santé. Elle devient la première enquête tripartite de ce type en matière de protection de l’enfance au Royaume-Uni.
Les audiences débutent en septembre 2001 et s’étendent sur plusieurs mois. Deux cent soixante-dix témoins sont entendus. Les débats révèlent une accumulation de dysfonctionnements : retards dans l’enregistrement des signalements, dossiers incomplets, communications défaillantes entre autorités locales, décisions médicales contradictoires, visites sociales superficielles. À plusieurs reprises, des documents sont transmis tardivement à la commission, parfois après insistance. Lord Laming évoque un « blatant and flagrant disregard » dans la gestion de certains éléments.
L’enquête met également en lumière des services sociaux sous pression, marqués par des restructurations internes, des postes vacants et des charges de travail excessives. À Haringey, peu avant la mort de Victoria, des dizaines d’enfants étaient temporairement sans travailleur social assigné. Dans le même temps, des budgets destinés à l’enfance n’étaient pas intégralement utilisés.
Le rapport final est publié le 28 janvier 2003. Il compte environ 400 pages et formule 108 recommandations. Lord Laming conclut que les agences impliquées ont échoué à protéger Victoria alors que plusieurs occasions d’intervention existaient. Il insiste sur la nécessité d’une meilleure coordination interservices, d’un partage d’informations structuré et d’une responsabilisation claire des cadres dirigeants.
Les conséquences législatives sont majeures. L’affaire contribue directement à l’émergence du programme gouvernemental « Every Child Matters », à l’adoption du Children Act 2004 et à la création du poste de Children’s Commissioner for England. Un système national de centralisation d’informations sur les enfants suivis par les services publics est également mis en place, avant d’être ultérieurement abandonné.
L’enquête ne se contente pas d’identifier des erreurs individuelles. Elle expose une culture administrative fragmentée où chaque institution supposait que l’autre prenait l’initiative. Le drame ne résulte pas d’un vide total d’intervention, mais d’une succession de décisions partielles, de diagnostics contradictoires et d’absences de suivi cohérent.
Victoria Climbié devient alors plus qu’une victime. Son nom est associé à une réforme structurelle du système britannique de protection de l’enfance.
La prochaine étape de l’analyse porte sur une dimension plus sensible de l’affaire : la question raciale et les débats autour de la « cultural sensitivity » dans l’intervention sociale.
Question raciale et institutionnelle
Dès l’ouverture des audiences de l’enquête publique, une question délicate est posée : la dimension raciale a-t-elle joué un rôle dans l’inaction institutionnelle ?
Victoria Climbié était une enfant noire ivoirienne. Sa grande-tante et son compagnon étaient noirs. L’assistante sociale et l’agente de police principalement en charge du dossier étaient également issues de minorités afro-caribéennes. Cette configuration alimente un débat public complexe au Royaume-Uni au début des années 2000, dans un contexte marqué par la reconnaissance du racisme institutionnel à la suite du rapport Macpherson sur l’affaire Stephen Lawrence.
Lors des audiences, le conseil de l’enquête soulève explicitement l’hypothèse que la peur d’être accusé de racisme ait pu freiner certaines interventions. La crainte de mal interpréter des pratiques culturelles ou d’être perçu comme stigmatisant une famille noire aurait-elle contribué à une forme de retenue excessive ?
L’assistante sociale principale reconnaît que certaines de ses hypothèses sur les familles afro-caribéennes ont influencé son jugement. Elle explique avoir interprété la réserve et la docilité de Victoria comme une marque de respect culturel envers les adultes, plutôt que comme un signe de peur.
Des experts auditionnés soulignent alors un risque spécifique : celui d’une « cultural sensitivity » mal comprise. L’idée selon laquelle une prudence excessive face aux différences culturelles peut conduire à une sous-protection des enfants. Le rapport final consacre un chapitre à cette question.
Pour autant, Lord Laming ne conclut pas à une causalité raciale unique ou déterminante. Il insiste sur le fait qu’aucune culture ne tolère la maltraitance infantile et que la protection de l’enfant doit primer sur toute autre considération. Le problème identifié est moins une intention discriminatoire qu’une confusion professionnelle entre respect culturel et renoncement à l’évaluation critique.
Dans le débat public qui suit, deux lectures s’opposent. Certains estiment que l’affaire illustre les effets pervers d’une sensibilité institutionnelle mal calibrée. D’autres considèrent que le cœur du problème réside dans la désorganisation structurelle, le sous-encadrement et la dilution des responsabilités. Les faits établis par l’enquête montrent que des erreurs comparables se produisent également dans des affaires impliquant des familles blanches. L’élément racial apparaît donc comme un facteur contextuel parmi d’autres, et non comme une explication exclusive.
La question essentielle que soulève cette dimension reste la suivante : comment garantir une vigilance égale pour tous les enfants, sans tomber ni dans la stigmatisation, ni dans la paralysie administrative ? L’affaire Victoria Climbié révèle qu’un système peut échouer non par hostilité ouverte, mais par hésitation, fragmentation et mauvaise interprétation des signaux. Il reste à mesurer l’héritage de ce drame.
Ce que le Royaume-Uni a changé, et ce qui demeure fragile
La mort de Victoria Climbié ne s’est pas refermée avec le verdict de l’Old Bailey. Elle a provoqué une onde de choc politique et administrative durable. Le rapport Laming, publié le 28 janvier 2003, formule 108 recommandations destinées à transformer la protection de l’enfance en Angleterre. Il insiste sur la coordination interinstitutionnelle, la clarification des responsabilités hiérarchiques et l’obligation de partager l’information entre services.
L’une des conséquences majeures est le lancement du programme gouvernemental « Every Child Matters », qui vise à repenser l’ensemble du système de protection et de suivi des enfants. Dans son sillage, le Children Act 2004 est adopté, fournissant une base législative aux réformes structurelles. Ce texte introduit notamment l’obligation de coopération entre autorités locales, services de santé, police et établissements scolaires.
Un poste de Children’s Commissioner for England est créé, afin d’offrir une instance indépendante chargée de défendre les droits des enfants. Un système national de centralisation des informations sur les enfants suivis par les services publics est également mis en place, bien qu’il soit ultérieurement abandonné.
Sur le plan institutionnel, l’affaire entraîne des sanctions disciplinaires, des licenciements et des procédures internes contre certains professionnels impliqués. Haringey, l’autorité locale la plus directement mise en cause, est placée sous surveillance renforcée. Les parents de Victoria fondent la Victoria Climbié Foundation UK, destinée à promouvoir l’amélioration des politiques de protection de l’enfance. Le nom de leur fille devient synonyme de réforme. Pourtant, une question persiste : ces transformations ont-elles suffi ?
L’histoire britannique récente montre que d’autres affaires de maltraitance mortelle sur des enfants surviendront dans les années suivantes. Chaque drame ravive la mémoire de Victoria Climbié et interroge la capacité réelle du système à prévenir l’irréparable.
Le rapport Laming lui-même reconnaissait que les textes ne suffisent pas. La protection de l’enfance dépend de facteurs plus difficiles à normer : formation, charge de travail, supervision effective, culture professionnelle, courage décisionnel.
Le paradoxe est le suivant. Victoria Climbié est devenue l’un des cas les plus étudiés dans la formation des travailleurs sociaux britanniques. Son dossier est analysé comme un exemple classique de fragmentation institutionnelle et d’échec de communication. Pourtant, la protection de l’enfance reste structurellement fragile, soumise aux contraintes budgétaires, aux restructurations administratives et aux tensions sociales.
Ce que le Royaume-Uni a changé est substantiel sur le plan législatif. Ce qui demeure fragile relève de la mise en œuvre quotidienne : la capacité d’un professionnel à interrompre une chaîne d’hésitations, à remettre en question un diagnostic rassurant, à considérer qu’un enfant silencieux peut être en danger.
Victoria Climbié n’était pas invisible. Elle était connue, enregistrée, visitée, hospitalisée. Son nom figure dans des dizaines de dossiers administratifs. Son héritage rappelle une vérité plus inconfortable : la défaillance d’un système ne tient pas toujours à l’absence d’information, mais à l’incapacité collective à en tirer les conséquences.
Notes et références
- Lord Laming, The Victoria Climbié Inquiry Report, Cm 5730, 28 janvier 2003, Londres, The Stationery Office, 400 p.
- BBC News, “Victoria Climbie: Chain of neglect”, 28 janvier 2003
- John Carvel, “Day that could have saved Victoria”, The Guardian, 13 octobre 2001
- Parlement du Royaume-Uni, Children Act 2004, texte adopté à la suite des recommandations du rapport Laming
- Department for Education and Skills, programme gouvernemental Every Child Matters, 2003
- Création du poste de Children’s Commissioner for England, suite aux réformes issues du rapport Laming
