Mathématicienne américaine née en 1918 en Virginie-Occidentale, Katherine Johnson fut l’une des figures centrales de la conquête spatiale des États-Unis. Employée d’abord par la NACA puis par la NASA, elle calcula les trajectoires des premières missions habitées américaines, dont celle de John Glenn en 1962 et les missions Apollo.
Katherine Johnson (1918–2020)

Creola Katherine Coleman naît le 26 août 1918 à White Sulphur Springs, en Virginie-Occidentale. Elle grandit dans un Sud encore profondément marqué par la ségrégation raciale. Son père est agriculteur et ouvrier, sa mère institutrice. Très tôt, ses aptitudes mathématiques se distinguent. Elle entre au lycée à dix ans et obtient son diplôme à quatorze ans, un parcours exceptionnel à une époque où l’enseignement secondaire pour les Afro-Américains s’arrête souvent à la huitième année.
Elle poursuit ses études au West Virginia State College, établissement historiquement noir, où elle suit l’ensemble des cours de mathématiques proposés. Elle obtient en 1937 un diplôme en mathématiques et en français, avec mention. L’un de ses professeurs, le mathématicien W. W. Schieffelin Claytor, adapte même des cours avancés pour elle. En 1939, elle devient l’une des premières femmes afro-américaines à intégrer un programme de troisième cycle à l’université de Virginie-Occidentale, à la suite de l’arrêt Missouri ex rel. Gaines v. Canada (1938), qui oblige les États à offrir une égalité d’accès à l’enseignement supérieur public.
Elle interrompt toutefois ses études pour se consacrer à sa famille et enseigne les mathématiques dans des écoles publiques.

En 1953, Katherine Johnson est recrutée par la National Advisory Committee for Aeronautics (NACA), organisme fédéral chargé de la recherche aéronautique, qui deviendra la NASA en 1958. Elle rejoint le centre de recherche de Langley, en Virginie.
À son arrivée, elle intègre le « West Area Computing Unit », groupe de mathématiciennes afro-américaines surnommées les human computers. Leur mission consiste à effectuer à la main des calculs complexes pour l’ingénierie aéronautique. Malgré la ségrégation encore en vigueur dans les bâtiments et les installations sanitaires, Johnson est rapidement affectée à des équipes techniques majoritairement masculines en raison de son expertise en géométrie analytique.
Cette période marque un moment charnière : la conquête spatiale devient un enjeu stratégique majeur dans le contexte de la Guerre froide. Après le lancement du satellite soviétique Spoutnik en 1957, les États-Unis accélèrent leurs programmes spatiaux.

Au sein de la NASA, Katherine Johnson travaille sur les calculs de trajectoires, les fenêtres de lancement et les procédures de retour d’urgence des missions spatiales.
En 1961, elle participe au calcul de la trajectoire d’Alan Shepard, premier Américain envoyé dans l’espace dans le cadre du programme Mercury. En 1962, lors de la mission Mercury-Atlas 6, l’astronaute John Glenn demande expressément que Katherine Johnson vérifie les calculs produits par l’ordinateur électronique IBM. Cette validation manuelle devient un moment emblématique de la transition entre calcul humain et informatique numérique.
Johnson contribue également aux calculs du module lunaire d’Apollo 11 en 1969, mission qui permet aux États-Unis de poser un homme sur la Lune. En 1970, lors de la mission Apollo 13, elle participe à la conception de procédures de navigation de secours, essentielles pour le retour sécurisé de l’équipage après l’explosion d’un réservoir d’oxygène.
Elle poursuivra sa carrière jusqu’en 1986, travaillant notamment sur le programme Space Shuttle et sur des études liées à une éventuelle mission habitée vers Mars.

La carrière de Katherine Johnson s’inscrit dans un double contexte de discrimination : racial et genré. Dans la Virginie des années 1950, les lois de ségrégation imposent des espaces de travail séparés pour les Afro-Américains. Les femmes scientifiques, quant à elles, voient rarement leurs noms apparaître sur les publications techniques.
Johnson réussit néanmoins à signer plusieurs rapports scientifiques et co-publie des travaux techniques, ce qui demeure rare pour une femme noire dans l’Amérique de l’époque. Son expertise est reconnue en interne, mais son nom reste largement absent des récits publics de la conquête spatiale.
Cette invisibilisation correspond à une historiographie longtemps centrée sur les astronautes masculins et les ingénieurs blancs, marginalisant le travail mathématique féminin pourtant fondamental.

La redécouverte de Katherine Johnson s’inscrit dans un mouvement plus large de réévaluation du rôle des femmes noires dans les sciences américaines. En 2015, le président Barack Obama lui remet la Presidential Medal of Freedom. En 2019, le Congrès des États-Unis lui décerne la Congressional Gold Medal.
En 2016, le film Hidden Figures, adapté du livre de Margot Lee Shetterly, met en lumière le travail de Johnson et de ses collègues Dorothy Vaughan et Mary Jackson. Le succès du film contribue à transformer sa figure en symbole international des femmes noires dans les STEM (science, technology, engineering, mathematics).
Plusieurs installations de la NASA portent désormais son nom, notamment le Katherine G. Johnson Computational Research Facility au centre de Langley.
Katherine Johnson décède le 24 février 2020 à l’âge de 101 ans.
Katherine Johnson, ou la réécriture silencieuse de l’histoire spatiale américaine
L’importance de Katherine Johnson ne tient pas seulement à sa biographie exemplaire. Elle incarne une transformation profonde du récit scientifique américain. La conquête spatiale, souvent présentée comme l’aboutissement d’une ingénierie héroïque, repose en réalité sur des calculs mathématiques d’une précision extrême, effectués par des équipes largement féminines.
Son parcours démontre également que la ségrégation n’a pas empêché l’émergence d’expertises scientifiques majeures au sein des communautés afro-américaines. Il invite à reconsidérer l’histoire des sciences comme un champ traversé par des rapports de pouvoir, de genre et de race.
Aujourd’hui, Katherine Johnson est devenue une figure de référence dans les débats contemporains sur la diversité dans les disciplines scientifiques. Son héritage dépasse la seule NASA : il interroge les conditions sociales de production du savoir scientifique au XXᵉ siècle.
Notes et références
- Smith, Yvette (24 novembre 2015), Katherine Johnson: The Girl Who Loved to Count, NASA.
- Loff, Sarah (22 novembre 2016), Katherine Johnson Biography, NASA.
- Skopinski, T. H.; Johnson, Katherine G. (1er septembre 1960), Determination of Azimuth Angle at Burnout for Placing a Satellite Over a Selected Earth Position, NASA Technical Note, Langley Research Center.
- Shetterly, Margot Lee (2016), Hidden Figures: The American Dream and the Untold Story of the Black Women Mathematicians Who Helped Win the Space Race, William Morrow.
- Fox, Margalit (24 février 2020), « Katherine Johnson Dies at 101; Mathematician Broke Barriers at NASA », The New York Times.
- Malcom, Shirley (2020), « Katherine Johnson (1918–2020) », Science, vol. 368, n° 6491, p. 591.
- Shetterly, Margot Lee (2020), « Obituary: Katherine Johnson (1918–2020) », Nature, vol. 579, p. 341.
- Hodges, Jim (26 août 2008), « She Was a Computer When Computers Wore Skirts », NASA Langley Research Center.
- NASA (2016), Katherine G. Johnson Computational Research Facility Dedication, Langley Research Center.
- U.S. Congress (8 novembre 2019), Hidden Figures Congressional Gold Medal Act, H.R.1396.
- Obama, Barack (24 novembre 2015), Citation officielle pour la Presidential Medal of Freedom, The White House Archives.
- Warren, Wini (1999), Black Women Scientists in the United States, Indiana University Press.
- Narins, Brigham (2001), Notable Scientists: From 1900 to the Present, Gale Group.
- Golemba, Beverly (1994), Human Computers: The Women in Aeronautical Research, NASA Langley Archives (manuscrit).
