Funmilayo Ransome-Kuti : icône féministe et anticoloniale du Nigeria

Funmilayo Ransome-Kuti fut l’une des grandes figures politiques du Nigeria au XXe siècle. Éducatrice, militante et organisatrice, elle mena la lutte des femmes d’Abeokuta contre l’impôt colonial et s’imposa comme une voix centrale du féminisme africain et de l’anticolonialisme.

Il y a des figures que l’histoire officielle range trop vite dans une case commode. Militante des droits des femmes. Mère de Fela. Icône nationale. Ces formules disent quelque chose, mais elles cachent l’essentiel. Funmilayo Ransome-Kuti fut une stratège politique de premier plan, une organisatrice populaire, une adversaire déterminée de l’ordre colonial britannique et l’une des voix les plus puissantes d’une Afrique qui refusait d’être gouvernée sans elle-même. Née à Abeokuta le 25 octobre 1900 et morte le 13 avril 1978 des suites de blessures infligées lors d’une attaque militaire, elle aura traversé presque tout le XXe siècle nigérian en liant, sans jamais les séparer, la question des femmes, la question sociale et la question nationale. 

Funmilayo Ransome-Kuti : la militante nigériane qui défia le pouvoir colonial

Funmilayo Ransome-Kuti : icône féministe et anticoloniale du Nigeria

Son parcours commence au contact d’un monde en transformation. Née Frances Abigail Olufunmilayo Olufela Folorunso Thomas, dans une famille qui croit à l’éducation des filles, elle devient la première élève inscrite à l’Abeokuta Grammar School lorsque l’établissement s’ouvre aux filles en 1914. Elle poursuit ensuite ses études en Angleterre, à Wincham Hall School for Girls, entre 1919 et 1922. À son retour, elle abandonne ses prénoms chrétiens pour reprendre Funmilayo, son nom yoruba. Ce geste n’est pas anecdotique. Dans une société coloniale où l’école produit aussi des hiérarchies culturelles, reprendre son nom, c’est déjà reprendre une part de soi. 

Mais l’itinéraire de Funmilayo n’a rien d’un simple récit d’ascension individuelle. Très tôt, elle comprend qu’une femme instruite ne change pas le monde par sa seule réussite. Elle enseigne, participe à la création de certaines des premières classes préscolaires du Nigeria, organise des cours d’alphabétisation pour des femmes pauvres, et découvre, dans ce contact direct avec les femmes du marché, l’écart immense entre les élites féminines occidentalisées et la réalité des travailleuses.

Cette prise de conscience est décisive. Elle comprend que la condition des femmes ne peut pas être pensée depuis les salons, mais depuis les corps fatigués, les charges portées, les taxes subies, les humiliations quotidiennes. Elle en vient à juger la situation réelle des Nigérianes non à partir des femmes privilégiées, mais à partir de celles qui portent les enfants sur le dos et travaillent du lever au coucher du soleil. 

C’est là que se joue le basculement de son engagement. En 1932, elle aide à fonder l’Abeokuta Ladies Club, d’abord centré sur la charité, l’éducation et l’entraide. Mais au fil des années 1940, le club se politise. Funmilayo organise des ateliers d’alphabétisation pour les commerçantes et les femmes des marchés, et, ce faisant, comprend que leur pauvreté est l’effet d’un système.

En 1946, l’organisation devient l’Abeokuta Women’s Union. Le changement de nom signale un changement de nature. On n’est plus dans le club. On est dans l’union, donc dans l’organisation collective, dans la revendication, dans le rapport de force. L’AWU finit par revendiquer 20 000 membres officielles et jusqu’à 100 000 soutiens. Pour éviter la fracture de classe, les dirigeantes parlent yoruba et portent le vêtement traditionnel lors des réunions. Ce détail est politique : il s’agit de construire un front populaire féminin. 

Le cœur de la lutte, à Abeokuta, touche à la fiscalité et au pouvoir. Depuis 1918, l’administration coloniale a instauré une fiscalité différenciée selon le sexe. Des jeunes filles doivent payer plus tôt que les garçons, et la collecte se fait parfois par contrainte, humiliation et prison. À cela s’ajoutent les taxes imposées aux femmes des marchés, notamment sous l’autorité de l’Alake Ademola II, inséré dans le dispositif d’indirect rule colonial.

Ce que dénonce Funmilayo Ransome-Kuti est pas seulement une taxe injuste un principe entier de gouvernement : faire payer des femmes qui n’ont aucune représentation dans les instances de décision. En d’autres termes, l’ordre colonial se nourrit de leur travail, prélève sur leurs revenus, et les exclut en même temps du politique. 

L’intelligence de Funmilayo Ransome-Kuti tient alors à ceci : elle transforme un grief local en bataille politique générale. L’AWU écrit aux journaux, diffuse des pétitions, refuse l’impôt, organise des veilles devant le palais, exige un audit des finances du système d’autorité locale, réclame des sièges pour les femmes au conseil exécutif. Quand les autorités interdisent les manifestations, les militantes annoncent des “pique-niques” et des “festivals”. Quand la police lance des gaz lacrymogènes, elles apprennent à y faire face. Quand des femmes sont arrêtées, l’organisation paie leur défense. Cette combinaison d’inventivité tactique, d’endurance collective et de lisibilité politique fait de l’AWU l’une des plus importantes mobilisations féminines de l’Afrique coloniale. Certaines manifestations rassemblent jusqu’à 10 000 femmes. 

Funmilayo savait où frapper. Elle comprenait que le pouvoir colonial repose aussi sur le respect, la peur, la mise à distance symbolique. Alors l’AWU travaille également le terrain culturel. Les femmes chantent des chansons yoruba insultantes à l’extérieur du palais, tournant le pouvoir en ridicule. En 1948, après de nouvelles mobilisations, l’Alake suspend la taxe sur les femmes et qu’en 1949 il est temporairement contraint de quitter le pouvoir. Les effets sont considérables : abolition de la taxe forfaitaire, nomination de Funmilayo et de quatre autres femmes dans le conseil intérimaire régional, première représentation féminine formelle dans la politique locale. Cela dépasse la “victoire des femmes”. C’est une crise de légitimité du pouvoir colonial-indigène tel qu’il fonctionnait à Abeokuta. 

Il faut mesurer ce que signifie une telle séquence. Dans beaucoup de récits classiques, les femmes entrent en politique par concession, par réforme, par ouverture progressive du système. Chez Funmilayo Ransome-Kuti, c’est l’inverse. Les femmes entrent en politique parce qu’elles ont rendu le système ingouvernable. Elles n’ont pas demandé d’être invitées à la table. Elles ont forcé la table à bouger. Voilà pourquoi son histoire relève autant de la politique que de l’histoire sociale. Elle montre que la citoyenneté est souvent arrachée. 

À partir de là, son combat change d’échelle. En 1947, elle rejoint la délégation du NCNC envoyée à Londres pour protester contre la Constitution Richards de 1946. Elle est la seule femme du groupe. Là encore, la question féminine est au centre de son argumentaire. Elle soutient que le colonialisme a dépossédé les femmes de leur pouvoir économique et politique.

Dans un article intitulé We Had Equality ’til Britain Came, elle défend l’idée que les femmes yoruba pouvaient auparavant posséder des biens, commercer librement et exercer une autorité, avant que l’ordre colonial ne les rabaisse. Cette thèse est majeure. Elle inverse un cliché occidental persistant selon lequel l’émancipation féminine serait venue d’Europe. Dans sa lecture, ce n’est pas la modernité coloniale qui a libéré les femmes africaines ; c’est elle qui les a subordonnées. 

Son féminisme est donc inséparable de son anti-impérialisme. C’est ce qui fait sa force intellectuelle. Funmilayo Ransome-Kuti affirme que la libération des femmes exige une transformation du pouvoir lui-même. Cela explique la continuité entre son travail à Abeokuta, son engagement pour le suffrage, sa participation aux débats constitutionnels, puis sa volonté d’étendre la lutte à l’échelle nationale. En 1949, elle propose la création de la Nigerian Women’s Union ; en 1953, elle organise une conférence sur le droit de vote et la représentation politique des femmes, qui réunit 400 déléguées et débouche sur la Federation of Nigerian Women’s Societies. Son objectif est clair : faire sortir les revendications féminines du local, les inscrire dans l’architecture future de la nation. 

Ce n’est pas un hasard si le système tente ensuite de la contenir. Candidate du NCNC en 1951, elle échoue notamment parce qu’un impôt spécial conditionne le droit de vote, excluant une partie de sa base populaire, en particulier des femmes. Plus tard, après avoir été écartée d’une nouvelle investiture, elle se présente en indépendante, avant de fonder le Commoners’ People’s Party, qui ne parvient pas à s’imposer durablement.

Ce moment est important, non parce qu’il marque une faiblesse personnelle, mais parce qu’il révèle un phénomène classique : les mouvements savent souvent utiliser les militantes pour élargir leur base, puis les marginaliser lorsque vient l’heure de distribuer les positions de pouvoir. Funmilayo Ransome-Kuti n’a pas seulement affronté l’État colonial ; elle a aussi affronté les limites masculines du nationalisme. 

Son rayonnement dépasse pourtant largement le Nigeria. Le dossier indique qu’elle devient vice-présidente de la Women’s International Democratic Federation en 1953, puis dirige la branche nigériane de la Women’s International League for Peace and Freedom à partir de 1963. Elle voyage en Afrique, en Europe, en Union soviétique, en Chine. Elle rencontre Mao Zedong en 1956.

Les autorités britanniques refusent de renouveler son passeport en 1957, et les États-Unis lui refusent un visa en 1958 en invoquant de supposés liens communistes. Le contexte de guerre froide est ici essentiel : dès qu’une femme africaine articule anticolonialisme, justice sociale, paix et autonomie politique, elle devient suspecte. Son cas montre comment les puissances impériales lisaient les mouvements africains à travers la paranoïa idéologique du temps. 

Elle se définit elle-même comme “African Socialist”. Il ne faut pas entendre cette formule comme un simple emprunt doctrinal. Cette orientation est présentée comme un attachement à la liberté, à l’éducation, à la santé, au logement, et à l’idée que ces droits ne peuvent être garantis sous domination coloniale. Elle précise ne pas être communiste, tout en refusant l’anticommunisme réflexe. Son socialisme est enraciné dans l’organisation populaire, la solidarité entre classes et des valeurs communautaires africaines. Autrement dit, elle pense la politique comme redistribution du pouvoir réel. 

L’indépendance du Nigeria, en 1960, ne clôt pas son histoire. Elle en déplace seulement le terrain. Le nouveau pays adopte le suffrage universel pour les hommes et les femmes, même si le Nord ne mettra pas immédiatement en œuvre ce droit. Funmilayo poursuit ses engagements panafricanistes, soutient les causes africaines, condamne le massacre de Sharpeville en Afrique du Sud, soutient l’ANC et sert de conseillère informelle à Kwame Nkrumah, qui voit dans son modèle d’organisation une référence pour le Ghana.

Elle reçoit plusieurs distinctions, dont l’Order of the Niger en 1965, un doctorat honorifique de l’université d’Ibadan en 1968, puis le prix Lénine de la paix en 1970. Mais la reconnaissance institutionnelle ne dit jamais toute l’histoire. Chez elle, le prestige ne remplace pas la conflictualité ; il la côtoie. 

Cette conflictualité redevient centrale dans les années 1970. Inspirée par son fils Fela, elle adopte informellement le nom d’Anikulapo-Kuti. Fela, on le sait, est devenu l’un des critiques les plus virulents du pouvoir militaire nigérian. Son domaine, la Kalakuta Republic, est pensé comme un espace de refus. Funmilayo s’y rend régulièrement.

Le 18 février 1977, près de mille soldats prennent d’assaut les lieux. Les résidents sont battus, les biens détruits. Funmilayo est jetée d’une fenêtre du deuxième étage. Hospitalisée, elle sombre ensuite dans le coma et meurt le 13 avril 1978. Sa disparition est donc indissociable de la violence d’État. La femme qui, trente ans plus tôt, avait défié l’ordre colonial meurt frappée par l’ordre postcolonial militarisé. Cette continuité tragique est l’une des clés de sa vie : changer de drapeau ne suffit pas à changer la structure du pouvoir. 

Ses funérailles rassemblent des milliers de personnes. Des commerçantes ferment les marchés en son honneur. Les hommages de la presse la décrivent comme une “révolutionnaire progressiste” et une “visionnaire panafricaine”. Un an plus tard, Fela dépose symboliquement un cercueil devant le quartier général militaire à Lagos. Geste de deuil, geste d’accusation, geste politique. Comme souvent, l’État tente d’absorber la mémoire de ceux qu’il a combattus. Mais certaines morts résistent à la récupération. Celle de Funmilayo Ransome-Kuti en fait partie. 

Ce qui demeure, aujourd’hui c’est une méthode. Funmilayo Ransome-Kuti a compris avant beaucoup d’autres que l’oppression coloniale ne séparait pas l’économie du politique, ni le genre de la souveraineté. Taxer les vendeuses des marchés, leur refuser une représentation, surveiller leurs déplacements, encadrer leur parole, les humilier lors de la collecte, tout cela relevait d’une même architecture de domination. En retour, elle a produit une réponse totale : éducation, organisation, mobilisation, presse, droit, rue, culture, coalition populaire. Son génie fut là. Elle n’a pas demandé à l’histoire de la reconnaître. Elle a obligé le pouvoir à compter avec celles qu’il croyait pouvoir exploiter en silence. 

Dire cela c’est rétablir la bonne échelle. Funmilayo Ransome-Kuti n’est pas importante parce qu’elle serait la mère de Fela, ni seulement parce qu’elle fut “en avance sur son temps”. Elle est importante parce qu’elle permet de lire autrement le XXe siècle africain. Avec elle, on voit que la lutte anticoloniale n’a pas été seulement menée par des partis, des chefs ou des diplomates. Elle a aussi été portée par des femmes qui vendaient au marché, par des réseaux locaux d’entraide devenus machines politiques, par des mobilisations populaires qui ont attaqué le cœur même de la légitimité coloniale. Son nom appartient à cette histoire-là : celle des bâtisseuses de contre-pouvoir. 

Et c’est peut-être là, finalement, que réside sa plus grande actualité. Dans beaucoup de pays, l’histoire politique continue d’être racontée comme l’histoire des hommes qui gouvernent. Funmilayo Ransome-Kuti rappelle autre chose : l’histoire bascule aussi quand celles qu’on voulait maintenir hors du champ décident d’y entrer ensemble.

Notes et références

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.
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