Le 13 avril 1873, à Colfax, en Louisiane, des dizaines d’hommes noirs furent massacrés après s’être rendus. Certains furent abattus en tentant de fuir. D’autres furent exécutés plus tard dans la nuit, après avoir été faits prisonniers. Le nombre exact des morts reste discuté, mais les estimations vont de 62 à plus de 100 victimes noires, contre trois morts du côté blanc. Pour l’historien Eric Foner, il s’agit du plus sanglant épisode de violence raciale de toute la période de la Reconstruction.
Le Massacre de Colfax ou comment la suprématie blanche a écrasé la Reconstruction

On pourrait raconter Colfax comme un déchaînement de haine locale dans une petite ville du Sud. Ce serait faux. Colfax n’est pas un simple accès de violence. Colfax est un moment politique. Un moment où l’on voit, presque à nu, ce que signifie la réaction blanche après l’abolition de l’esclavage, à savoir la volonté de l’écraser par les armes, puis d’obtenir que la loi regarde ailleurs.
Huit ans plus tôt, la guerre de Sécession avait pris fin. Sur le papier, l’Union avait triomphé, l’esclavage était aboli, et la Reconstruction devait intégrer les anciens esclaves à la vie civique américaine. En Louisiane comme ailleurs, cela signifiait quelque chose de simple et de révolutionnaire : des hommes noirs pouvaient désormais voter, s’organiser, porter une arme dans une milice légale, soutenir un gouvernement républicain, et prétendre à une part du pouvoir local. Pour les anciens maîtres, pour les ex-Confédérés, pour toute une société façonnée par l’idée que le pouvoir blanc était naturel, cette transformation était insupportable.
Le contexte louisianais était explosif. Depuis la fin de la guerre, les élections y étaient marquées par la fraude, l’intimidation et le sang. La confrontation entre Républicains et Démocrates ne portait sur la définition même du régime né de la guerre civile. Qui gouverne désormais le Sud ? Qui vote ? Qui compte ? Qui obéit ? En 1872, l’élection du gouverneur de Louisiane débouche sur un chaos institutionnel : deux camps revendiquent la victoire, deux légitimités s’affrontent, et jusqu’au sommet de l’État la confusion nourrit la violence locale.
Grant Parish, dont Colfax est le siège, est alors un concentré de cette crise. La paroisse a été créée par le pouvoir républicain dans un espace où les affranchis constituent une légère majorité. Les Noirs y votent massivement républicain ; les Blancs, massivement démocrate. Les rumeurs circulent, les armes aussi. Les Blancs craignent ou prétendent craindre une prise de pouvoir noire. Les Noirs savent, eux, que derrière les discours sur “l’ordre” se cache souvent un projet limpide : leur retirer par la force les droits nouvellement acquis.
Le conflit local porte sur les résultats des élections paroissiales. Deux camps revendiquent les fonctions de juge et de shérif. Les Républicains noirs et leurs alliés occupent le tribunal de Colfax pour défendre ce qu’ils estiment être la légalité sortie des urnes. Ils creusent des tranchées, montent la garde, et transforment le bâtiment en place forte improvisée. Ce geste est essentiel pour comprendre Colfax. Il s’agit d’hommes qui pensent défendre un vote, un mandat, un principe de souveraineté civique. Ils se battent parce qu’ils savent que, sans armes, la loi ne les protégera pas.
En face, Christopher Columbus Nash, ancien confédéré, rassemble plusieurs centaines d’hommes blancs, souvent vétérans, venus de paroisses voisines. Ils sont armés de fusils, de revolvers, et même d’un petit canon. Pour mobiliser, Nash et les siens font circuler les vieux fantasmes de la contre-révolution raciale : les Noirs voudraient tuer les hommes blancs, s’emparer de leurs femmes, renverser l’ordre du monde. Ce registre sert à transformer une lutte électorale en croisade raciale. Dans cette mise en scène, le massacre à venir devient, aux yeux de ses auteurs, une opération de salut public.
Le 13 avril, dimanche de Pâques, les forces blanches passent à l’attaque. Les femmes et les enfants présents autour du tribunal reçoivent un délai pour partir. Puis le feu commence. Le combat dure des heures. Lorsque le canon est placé à l’arrière du bâtiment, la panique gagne une partie des défenseurs. Certains s’enfuient vers les bois ou vers la rivière. Ils sont pourchassés à cheval et abattus. D’autres restent. Le tribunal est incendié. Des drapeaux blancs apparaissent. Des hommes sortent, croyant se rendre. C’est à partir de là que Colfax cesse d’être un affrontement et devient pleinement un massacre.
Ce qui suit est l’une des scènes les plus nues de la violence politique américaine du XIXe siècle. Des hommes noirs désarmés sont tués dans le tribunal, autour du tribunal, dans les champs, sur les routes. Environ cinquante survivants de l’après-midi sont faits prisonniers. Une partie d’entre eux est exécutée plus tard dans la nuit par leurs geôliers. Un témoin noir, Levi Nelson, survivra et deviendra plus tard un témoin central de l’accusation fédérale. Les envoyés du gouvernement venus sur place découvrent les ruines fumantes, des corps brûlés, d’autres portant des traces d’exécution à bout portant, notamment à l’arrière du crâne ou du cou.
Le chiffre des morts dit lui aussi quelque chose du crime. Deux marshals américains parlent de 62 morts. Un rapport militaire en identifie 81 par leur nom et estime qu’au moins 105 Noirs ont été tués. D’autres estimations montent jusqu’à 150. L’incertitude doit être lue comme un élément du massacre lui-même. Des corps ont été jetés dans la Red River. D’autres ont disparu dans des enterrements clandestins. L’effacement des traces fait partie de la mécanique. Même les morts ne devaient pas compter.
Il faut ici s’arrêter sur un point essentiel. Colfax ne fut pas une “émeute”, contrairement à la terminologie longtemps employée par la mémoire blanche locale. Ce mot dilue les responsabilités. Il suggère un affrontement confus, symétrique, presque spontané. Or les données disponibles montrent autre chose : une force blanche organisée, politiquement mobilisée, numériquement supérieure, venue reprendre le contrôle d’un lieu institutionnel tenu par des Républicains noirs, puis tuer massivement après la reddition. Les historiens contemporains parlent d’un massacre parce que le mot est exact.
Pourquoi Colfax compte-t-il autant dans l’histoire américaine ? Parce qu’il montre que la Reconstruction a également été vaincue à la carabine, à cheval, au canon, dans des paroisses reculées où des hommes blancs ont décidé que le suffrage noir ne s’appliquerait que tant qu’ils l’acceptaient. Colfax est la démonstration sanglante d’une idée simple : dans le Sud d’après-guerre, le vote noir était toléré tant qu’il ne produisait pas de pouvoir noir effectif. Dès qu’il menaçait l’ordre local, la violence paramilitaire entrait en scène.
La suite aggrave encore la portée de l’événement. Des dizaines d’assaillants sont inculpés. Le gouvernement fédéral tente d’utiliser les Enforcement Acts, ces lois conçues pour protéger les droits civiques des affranchis contre les violences terroristes. Mais les procès échouent à produire une véritable justice. Au terme du parcours judiciaire, l’affaire remonte jusqu’à la Cour suprême des États-Unis, dans l’arrêt United States v. Cruikshank. En 1876, la Cour décide en substance que la protection du quatorzième amendement vise l’action des États, non celle d’individus privés. Résultat : le gouvernement fédéral se retrouve fortement limité dans sa capacité à poursuivre les auteurs de violences paramilitaires contre les citoyens noirs. La Louisiane, elle, ne poursuivra pas les responsables.
Il faut mesurer le vertige politique d’une telle décision. À Colfax, des hommes noirs ont été massacrés parce qu’ils défendaient une élection et un gouvernement local républicain. Ensuite, l’appareil judiciaire fédéral admet qu’il ne peut pas réellement atteindre les auteurs du crime. Le message envoyé au Sud est terrible : il est possible de tuer pour restaurer la suprématie blanche, puis de se réfugier derrière les limites du fédéralisme. Autrement dit, la loi existe, mais elle n’ira pas jusqu’au bout lorsqu’il s’agira de protéger les Noirs contre la violence blanche organisée.
Colfax devient alors plus qu’un massacre : un précédent. Après cette séquence, les organisations paramilitaires blanches gagnent en confiance. Nash participe à la formation de la White League en 1874. D’autres groupes similaires se développent. Ils agissent au grand jour, sans la clandestinité du premier Ku Klux Klan, et servent de bras armé à la reconquête démocrate. Leur méthode est claire : terroriser les électeurs noirs, assassiner les cadres républicains, empêcher matériellement l’exercice des droits politiques. En Louisiane, cette stratégie contribue directement à la fin de la Reconstruction.
C’est là que Colfax devient un sujet profondément politique. Ce qui se joue ce jour-là, est la définition pratique de la citoyenneté noire dans l’après-esclavage. Les amendements existent. Les droits existent. Les urnes existent. Mais si une coalition blanche locale peut annuler tout cela par le meurtre de masse, et si l’État fédéral ne parvient pas à sanctionner, alors la démocratie américaine reste une promesse à géométrie raciale variable. Colfax révèle l’écart entre le texte constitutionnel et le rapport de force réel.
Longtemps, la mémoire publique a prolongé cette défaite. Un monument a honoré les trois Blancs morts “pour la suprématie blanche”. Un marqueur historique érigé en 1950 a présenté le massacre comme une “émeute”, allant jusqu’à le décrire comme la fin du “carpetbag misrule” dans le Sud. Il a fallu attendre 2021 pour que ce panneau soit retiré, puis 2023 pour qu’un nouveau monument mentionne des victimes noires identifiées. Là encore, l’histoire de Colfax ne s’arrête pas en 1873. Elle continue dans la bataille des mots, des plaques, des noms, des commémorations.
Il reste enfin la question la plus difficile : que voyaient les hommes noirs de Colfax lorsqu’ils tenaient le tribunal ? Sans doute savaient-ils déjà qu’ils étaient vulnérables. Mais ils avaient aussi des raisons de croire que la guerre avait changé quelque chose d’irréversible. Ils avaient voté. Ils avaient rejoint des milices légales. Ils défendaient des responsables républicains investis d’une autorité reconnue par une partie de l’État. Ils occupaient un palais de justice, pas un maquis. En ce sens, Colfax c’est l’histoire d’une croyance brisée : celle selon laquelle la liberté obtenue par la guerre serait désormais garantie par les institutions.
Le drame de la Reconstruction est tout entier là. Les Noirs américains ont dû exercer leurs droits dans un monde où une grande partie de la société blanche considérait encore que leur émancipation politique était une aberration à corriger. Colfax fut l’un des moments où cette correction prit la forme la plus franche : exterminer, terroriser, intimider, puis faire entériner le tout par l’impuissance judiciaire. C’est pourquoi l’événement dépasse largement la Louisiane. Il annonce la longue contre-offensive qui mènera au démantèlement de la Reconstruction, à la restauration du pouvoir blanc démocrate et, plus tard, à l’ordre ségrégationniste.
Au fond, Colfax pose une question qui déborde son siècle. Qu’est-ce qu’une démocratie vaut, lorsque ceux qui perdent les urnes peuvent reprendre le pouvoir par les armes, puis compter sur les tribunaux pour limiter la sanction ? L’Amérique de l’après-guerre civile a répondu, ce jour-là, de la pire manière possible. À Colfax, le suffrage noir a été affronté non par un débat, mais par une expédition punitive. Et lorsque le soleil s’est couché ce dimanche de Pâques, c’est une part de la promesse de la Reconstruction qui brûlait avec le tribunal.
Notes et références
- Foner, Eric. Reconstruction: America’s Unfinished Revolution, 1863–1877. New York, Harper & Row, 1988.
- Keith, LeeAnna. The Colfax Massacre: The Untold Story of Black Power, White Terror, and the Death of Reconstruction. Oxford University Press, 2008.
- Lane, Charles. The Day Freedom Died: The Colfax Massacre, the Supreme Court, and the Betrayal of Reconstruction. New York, Henry Holt, 2008.
- Lemann, Nicholas. Redemption: The Last Battle of the Civil War. New York, Farrar, Straus & Giroux, 2006.
- Rable, George C. But There Was No Peace: The Role of Violence in the Politics of Reconstruction. Athens, University of Georgia Press, 1984.
- Briggs, William, et Jon Krakauer. “The Massacre That Emboldened White Supremacists.” The New York Times, 28 août 2020.
Sommaire

