HISTOIRE

Amon, le plus grand dieu de l’antiquité africaine

Amon était le dieu le plus important dans de nombreuses nations africaines dans l’antiquité.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.media

Les origines

Selon une hypothèse généralement favorisée par les égyptologues, Amon n’aurait été au début de l’histoire pharaonique qu’une divinité mineure de la région de Thèbes.

Selon l’opinion de Théophile Obenga, Amon serait dérivé d’une divinité connue par les ancêtres des Égyptiens pharaoniques et de ceux de locuteurs de certaines langues Niger-Congo comme le kinyarwanda et le kirundi où l’être suprême se dit Imana, le dagara où il se dirait Myin et le dogon où il est appelé Ama.

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La Chapelle Blanche de Sesostris Ier, l’une des plus anciennes constructions du temple d’Amon à Karna

Lors des troubles de la Première Période Intermédiaire (22ème-21ème siècle avant notre ère), Amon monte en puissance avec l’arrivée au pouvoir des 11ème, 12ème et 13eme dynasties pharaoniques. Originaires de Thèbes, ces rois posent pour lui les premières pierres du temple de Karnak.

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Le pharaon Amenemhat Ier : son, nom qui signifie ‘Amon est en avant’ est un témoin de la récente mise en avant du dieu thébain

Associé au dieu-soleil Ré, Amon devient le dieu qui couronne les pharaons à Thèbes. Dès cette époque le nom d’Amon semble être associé à la notion de ‘caché, d’invisible’. Ce dieu est déjà représenté, à cette époque comme un homme ou comme une momie en érection (imitant en ceci le dieu voisin Min), mais quasiment toujours coiffé de deux grandes plumes.

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Amon devant Sesostris I

Durant la Seconde Période Intermédiaire (17-16ème siècles avant notre ère), l’Egypte est dirigée par des pharaons originaires de l’Asie occidentale: les Hyksos. Les princes thébains des 17ème et 18ème dynasties vont contester ce pouvoir et reconquérir l’Egypte. Leur dieu, Amon, sera promu au rang de divinité nationale ayant préséance sur les autres dieux durant ce qui est appelé le Nouvel Empire.

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A gauche : la reine Ahmes-Nefertari, épouse d’Ahmosis, fondateur du Nouvel empire. Les noms donnés à leurs enfants formés sur celui d’Amon comme Amenhotep I ‘Amon est en paix’ (à droite) sont une référence à la prééminence regagnée du dieu

Son culte sera implanté dans tout le pays et à Kouch, colonisé durant cette période.

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Le Djebel Barkal, la ‘montagne pure’ en pays kouchite censée être le lieu de résidence d’Amon

Les conquêtes des pharaons du Nouvel Empire du Soudan à la Syrie-Palestine vont apporter de nombreuses richesses à leur dieu. Elles se manifestent sous la forme de nouvelles constructions à Karnak et par l’enrichissement considérable du clergé de celui qui est désormais appelé Amon-Re et considéré comme l’époux de la déesse Mut et le père du dieu Khonsou ou parfois, l’époux d’Amonet, sa contrepartie féminine.

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Représentation d’Amon, Mout et Khonsou

L’existence du pouvoir parallèle du clergé d’Amon à celui du pharaon, peut-être associé à une épidémie et à la nécessité théologique urgente à l’époque d’exprimer l’unicité de dieu va conduire à une révolution religieuse sous le Pharaon Amenhotep IV. Ce dernier, qui changera son nom Amenhotep (Amon est satisfait) en Akhenaton (‘qui est utile à Aton’), bannira le culte d’Amon-Re et des autres divinités traditionnelles égyptiennes au profit de celui unique, du disque solaire Aton.

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Akhenaton adorant Aton

Après la mort d’Akhénaton toutefois, Amon et les autres divinités reprendront leurs droits. Progressivement, la théologie d’Amon-Re répondra au problème de la formulation de l’unicité de Dieu différemment de celle proposée par la théologie d’Aton.

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Amon protégeant le pharaon Toutankhamon, fils d’Akhenaton

Amon-Re évoluera vers un Dieu transcendant, inconnaissable, dont est issu l’ensemble du monde vivant et qui vit en chaque être. Malgré sa transcendance, Amon sera aussi un dieu exauçant les prières des pauvres et des victimes d’injustices et qui rendra des oracles.

Le pouvoir politique du clergé d’Amon-Re se manifestera une nouvelle fois sous Herihor, grand prêtre d’Amon qui fondera une dynastie de prêtres-rois parallèle aux 21ème et 22ème dynasties.

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Hérihor

Pour prendre le contrôle sur Thèbes qui demeure la capitale religieuse du pays, le pharaon d’origine libyenne Sheshonq appointera son fils Ioupout comme Grand Prêtre d’Amon et gouverneur du sud du pays.

Quand sous la 24ème dynastie, le pouvoir sera à nouveau morcelé, c’est à nouveau sous la protection d’Amon que des princes du sud réunifieront le pays. La 25ème dynastie égyptienne est originaire de Napata, lieu de ‘résidence’ d’Amon depuis la 18ème dynastie.

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Représentation d’Amon de Napata

Depuis, ces Kouchites y ont développé leur forme du dieu appelé Amon de Napata et qui emprunte à une ancienne divinité locale sa tête de bélier. Extrêmement pieux envers Amon, ces princes seront accueillis en libérateurs par les Thébains avant de réunifier le pays au détriment des chefs d’origine libyenne dirigeant le nord du pays. Les Pharaons kouchites multiplieront les constructions en l’honneur d’Amon, notamment à Karnak.

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Reproduction d’une peinture représentant le pharaon kouchite Taharqa faisant une offrande à Amon de Napata

C’est toutefois sous leur règne qu’un terrible événement endommagera à jamais le culte d’Amon. En -663 avant notre ère, les Assyriens mettent à sac la ‘ville d’Amon’.

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Stèle d’Esarhaddon relatant sa victoire sur le pharaon kouchite Taharqa, elle représente le fils de ce dernier, captif en bas au centre-droit

Si les successeurs des Assyriens, les rois de la 26ème dynastie dite de Saïs, chercheront à garder la mainmise sur le clergé d’Amon en installant leurs princesses comme Grande Adoratrice d’Amon, l’importance du culte de Thèbes se déplacera plus au sud dans les civilisations kouchites de Napata et de Méroé. En Egypte, notamment auprès du monde gréco-romain, c’est un autre culte d’Amon, celui du dieu-bélier oracle Ammon de l’oasis de Siwa à l’ouest du pays qui gagnera en popularité.

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Monnaie représentant Alexandre le Grand avec les cornes d’Ammon de Siwa

Cette faveur est peut-être due à la fondation de ses lieux de culte établis par les souverains de la 26ème dynastie que l’égyptologue sénégalais Babacar Sall pense être descendants de mercenaires grecs. Lors de sa conquête de l’Egypte, c’est à Siwa qu’Alexandre le Grand se rendra pour se faire légitimer comme Pharaon d’Egypte en tant que ‘fils d’Ammon’. A Méroé, le culte d’Amon comme dieu dynastique perdurera jusqu’à la chute du royaume au cinquième siècle de notre ère.

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Anneau représentant Amon dans le trésor funéraire de la Candace Amanishakheto (1er siècle avant notre ère), elle aussi nommée d’après Amon

Après cette période, les traces du culte d’Amon sont perdues. Certains chercheurs qui cherchaient à expliquer l’introduction de la civilisation en Afrique de l’ouest par des Egypto-Nubiens comme Eva Meyerowitz ont postulé qu’ Amon avait survécu sous la forme du dieu-bélier solaire Amen(sic)~Nyankopon chez les Akan du Ghana et sous la forme du dieu-bélier Aman (sic)~Shango chez les Yoruba du Nigéria. Comme je l’ai dit, Théophile Obenga considère les noms de l’être suprême chez les Dagara Myin, les Rwanda et Rundi Imana, et chez les Dogons Ama comme partageant une origine commune pré-pharaonique avec Amon. Pour un autre chercheur adepte de Cheikh Anta Diop, l’égyptologue sénégalais Aboubacry Moussa Lam, l’A(m)ma dogon est le résultat d’une migration d’Egyptiens pharaoniques car il est considéré comme un bélier coiffé d’un disque solaire à la tête d’une cosmogonie ressemblant à celles de l’Egypte ancienne, des caractéristiques associées à Amon datant de l’histoire de l’Egypte pharaonique et pas avant. Chacune de ces deux hypothèses pourrait toutefois être solidifiée par l’existence, non notée par ces chercheurs, de dialectes dogons du sud-ouest où l’être suprême s’appelle Amana, forme qui pourrait être à l’origine de toutes les autres (Amana, Amma, Ama, Amba, Anba).

Lam, dans sa théorie de l’origine égyptienne des Ouest-Africains, ne parle pas du mot dagara Myin. Il parle toutefois des Mossi, les locuteurs du moore, une langue très proche du dagara. Citant Joseph Ki-Zerbo, il rappelle des coutumes que l’empereur des Mossi, le Moogho Naba, partageait avec le Pharaon d’Egypte et le Qore de Meroe:
« Le Mogho-Naba, roi des Mossi, après son élection et au lever du soleil, fait le tour de la case où il a été élu, exactement comme le pharaon élu fait le tour du ‘mur blanc’ (son palais) symbolisant ainsi la prise de possession du royaume. Le Mogho, comme le pharaon, est assimilé au soleil. Sa mort signifie aussi le renversement de l’ordre cosmique et ses sujets comme en Egypte se prosternent devant lui en ‘flairant le sol’. Enfin, de même qu’au bout de trente ans de règne, le pharaon célébrait la ‘fête du jubilé’ (heb sed) pour rajeunir ses forces , rappelant ainsi sans doute la mise à mort rituelle du chef, pratiquée d’après Strabon à Méroé, où de même au bout de trente ans de règne, le Mogho-Naba accomplissait les rites du bik togho où, d’après la tradition, un substitut de l’empereur était sacrifié. »

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L’actuel Moogho Naba (à gauche)

En Mossi, l’être suprême associé au soleil et auquel est associé le Moogho Naba s’appelle wEnde, nom qui selon la comparaison de Théophile Obenga serait apparenté à celui d’Amon(-Re) (mais vraisemblablement, l’élément -de est originellement un préfixe de classe -re). En se basant sur la ressemblance phonétique et l’absence hypothétique d’autres étymologies, les noms d’Amon-Re et de wEnde pourraient être rapprochés de celui du héros des contes sénégalais (sérère, wolof, manjak, diola, etc) Banji(koto)~Bandia(-Wali). En suivant la méthode d’analyse des héros humains de contes ouest-africains comme correspondant à des dieux égyptiens par un autre disciple de Cheikh Anta Diop, feu Gilbert Ngom, on pourrait ainsi comparer Banji(-koto)~Bandia(-Wali) au démiurge égyptien, notamment en rapport avec l’Ogdoade et à Ré dans la destruction de l’humanité. Comme Amon-Re, Banji(koto)~Bandia(-Wali) vient plus tard à l’existence que les autres. Comme lui, il créé lui-même son nom, crée le monde à ‘l’aide d’un oeuf’ et fait preuve de la ruse pour mettre fin à la furie sanguinaire d’une femme en renversant un liquide comme Ré le fait avec la déesse Hathor-Sekhmet dans le mythe égyptien de la « Vache Céleste ». Malheureusement, la réalité historique est probablement beaucoup plus complexe et il est possible que certains des noms pré-cités ne soient pas apparentés à celui d’Amon, dont les significations, celles de ‘caché’ et d »inconnaissable’ prédestinaient sans doute à un immense effort de recherche pour cerner sa nature.

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