ENTREPRENEURIAT

Marée noire dans le business: enfin l’ère de la représentation en miroir ?

« Avant Michael Jackson et l’arrivée de la drogue, j’me souviens quand les négros n’étaient pas à la mode » posait le rappeur Boooba sur le morceau « Je me souviens » en 2006. Longtemps, méprisés, invisibilisés, interdits d’accès dans le monde des médias et du business, la tendance semble s’inverser depuis quelques années. Est-on (enfin) dans l’ère de la représentation en miroir, en d’autres termes, sommes-nous enfin visibles dans notre propre regard ?

« Paraît qu’on puait, qu’on était pauvres, le zen épaté…* »

Il est vrai que la question de la représentativité des Noirs dans l’espace publique français, en l’occurence, remonte aux premiers de nos parents qui vinrent s’y installer. Bien qu’ils furent longtemps considérés comme partants, c’est-à-dire qu’on pensa, à juste titre, qu’ils repartiraient dans leurs pays respectifs, en Afrique, ils se sédentarisèrent ( à la base c’était pas des nomades) et eurent des enfants. Persuadés que le fait d’élever leur progéniture en France serait pour elle une opportunité de réussir socialement, ils restèrent avec la ferme détermination (souvent déçue) de rentrer, dès qu’il le leur serait possible et quand les enfants seraient grands et autonomes.

Les français d’origine africaine nés entre 1970 et 1990, représentent la première génération de citoyens dits « issus de l’immigration ». Nés sur ce sol, forts d’une double-culture, plus ou moins connectés à leurs origines; c’est avec les mêmes codes, les mêmes règles pensaient-ils, qu’ils étaient en droit d’aspirer à toutes les carrières possibles dans la société. Pourtant, même avec eux, avec nous, la question de la représentativité n’évolua pas. Nous continuâmes d’être relégués au second plan par l’establishment et les médias…Difficile donc de se rêver en chefs d’entreprise, en instituteurs, en designers ou en médecins. Idem pour la mode, les arts, la gastronomie et tout ce qui touche au prestige.

Représentativité Banania, mais bon ça compte pas

Quand on aborde ici la question de la représentativité, il s’agit de représentations  valorisantes de nous-mêmes, visant à véhiculer une image positive, du moins crédible, du Noir dans la société. Les campagnes des expositions universelles,  reportages sur les révoltes en banlieues, en passant par Banania n’ont jamais participé à dresser une image des communautés noires incitant ces dernières à révéler leur potentiel. Il aurait juste fallu un modèle, un seul, qui ne soit  issu ni du sport, ni de la musique. Mais il n’y en eût que tardivement, comme avec l’arrivée d’Harry Roselmack dans les médias en 2005. Avant cela, tout ce que l’on pouvait créer de bon ne le devenait qu’une fois récupéré et adapté à un microcosme exclusivement Blanc. Etions-nous, sommes-nous capables de construire enfin des choses par nous-mêmes, de prospérer et d’enfin influencer notre destin de façon constructive. Assurément oui ! Toutes ces tentatives de sabotage de l’estime de soi étaient surmontables, et on a vu bien pire. Le découragement commença néanmoins à envahir doucement une grande partie des Noirs de France. Mais c’était sans compter sur les entrepreneurs !

« C’est la money qui dirige le monde* »

L’argent dirige en effet le monde capitaliste, et il nous fallu du temps pour comprendre que cela était en fait un avantage.

  • entrepreneur: être exceptionnel doté d’une détermination et d’une capacité d’adaptation à toute épreuve.
  • entrepreneur afro descendant: résilient qui a rompu avec ses complexes et ne se pose plus la question de savoir ce qui lui est « autorisé » ou non de faire.

Depuis un peu moins de 10 ans, on voit apparaître de plus en plus de commerces élaborés et tenus par des Noirs. Cela dans presque tous les domaines. La mode évidemment, après qu’elle a trop souffert de réappropriation culturelle. Mais aussi dans des domaines où l’on nous attendait moins:

  • La culture:

Il y ‘eut l’initiative de Roxane avec « Lis thé ratures »; et aujourd’hui le N&F Store.

Virginie Ehonian et sa Nooru Box ont révolutionné la consommation en proposant de vous divertir intelligemment. Dans une petite boîte et pur une modique somme, vous pouvez visiter des musées, voir des expos, lire un bon livre…Sans compter les nombreux auteurs qui fleurissent un peu partout dans l’hexagone et au-delà et dont les ouvrages pénètrent le très exclusif milieu parisien de la littérature. Depuis 1947, la librairie et maison d’édition Présence Africaine s’était donné pour mission de faire rayonner ces talentueux écrivains.

Goya

  • Le luxe:

Parce que tout le monde, et les afro encore plus, aime les belles choses. Il était nécessaire que les entrepreneurs et fins artisans fassent enfin leur place dans cette industrie. Côté diaspora, il y a donc Domnique Siby et sa marque Felio Siby, pour la maroquinerie et accessoires de luxe. Le gabonais a immigré aux Etats)Unis et sa boutique cartonne à Miami, à tel point qui s’est lancé dans la joaillerie.

On retrouve également la marque Goya et ses souliers raffinés. la boutique a ouvert il y a peu, au coeur de paris et propose des chaussures en cuir colorées et originales. A l’origine exclusivement réservé à l’homme, la marque  récemment commencé à produire pour la femme.

Il existe aussi, et depuis longtemps, le maroquinier Stéphanie Césaire, qui propose des sacs à main pour femmes, classiques et de grande qualité.

Les cosmétiques n’échappent pas à la règle du luxe. C’est ce qu’a bien compris le béninois Michaël Guézodjè. Soucieux d’une production responsable et désireux de valoriser la fabrication artisanale du beurre de karité made in Bénin; il a créé Kaël. Des cosmétiques haut-de-gamme et éco-responsables.

Dominque Siby et ses sacs à main de luxe de la marque Felio Siby.

Enfin, qui dit luxe dit évidemment champagne ! Et dans ce domaine, les entrepreneurs ont aussi pris les choses en main. Il y a d’abord la guadeloupéenne Marie-Inès Romelle, qui a lancé les champagnes « Marie Césaire ». Puis, le guinéen Gian Diallo, qui, après une longue expérience dans les maisons de spiritueux les plus prestigieuses, s’est finalement fait fabricant avec sa marque du éponyme.

Pour le textile, les créations de la franco-sénégalaise Sara Diouf et sa marque Tongoro, habillent les femmes de caractère. Cette marque, qui propose des tenues distinguées, sied parfaitement aux femmes d’affaires, à celles qui occupent des postes à responsabilités et doivent en permanence être à la fois bien habillées et à l’aise dans leurs vêtements.

  • Le digital:

A l’ère du 2.0 et des réseaux sociaux, certains de nos entrepreneurs les plus geeks se sont quant à eux lancés dans le développement d’applications utilitaires ou de consommation. C’est le cas par exemple d’Anthony Omenya, et de son application MOKO, qui a pour but de valoriser les talents des musiques afro-caribéennes. I need Now, créée par le réalisateur et entrepreneur Hervé N’Kashema, met en relation les voisins d’une même zone afin qu’ils puissent s’échanger des services allant du bricolage à l’empreint de matériel.

OuPaSav

Toujours dans le digital mais gaming cette fois, on voit de plus en plus apparaître des jeux vidéos avec des personnages Noirs. OuPaSav, de Julien Jean-Alexis, est un jeu éducatif qui teste vos connaissances sur la Martinique.Il est l’un des jeux créé par Agooloo studios.  Il y a aussi Diambars Arena, société d’édition de jeux vidéos qui lient sport et éducation. Puis, dernièrement, le jeu vidéo « Kissoro Tribal Game » de Teddy Kossoko, qui recrée un univers africain traditionnel. Les jeunes afro descendants peuvent désormais se représenter dans ce domaine.

Côté services, vous pouvez désormais prendre rendez-vous avec une coiffeuse, près de chez vous, à n’importe quel moment du jour ou de la nuit en réservant sur l’application « Nappy me », d’Ange Bouable. Qu’il s’agisse de soins sur cheveux naturels, de mèches ou de pose de perruque, tout est organisé et catégorisé dans l’appli. Vous avez également, et c’est ce qui est intéressant, la possibilité d’accéder aux commentaires des autres usagers, de noter votre coiffeuse et de voir ses créations au préalable sur son profil.

Bao Store

  • La grande distribution

En 2017, Sona Muluala et ses frères ont ouvert le premier supermarché dédié aux produits afro-caribéens. Bao Store, situé dans le centre commercial Bobigny 2, propose plus de 2000 références de produits e provenance directe des Caraïbes et de l’Afrique. Une enseigne qui offre une alternative au marché de Château Rouge. Côté boisson, le congolais Marvet Mbani a lancé Longonya, première marque africaine de fruits vinifiés. La diversité des fruits tropicaux est acclamée par le monde entier, la marque Longonya a su tirer de cet avantage une stratégie alliant accessibilité difficile à ces denrées périssables et habitudes de consommation françaises, à savoir, le vin.

  • La gestion de biens et du patrimoine immobilier

Si l’accès à la propriété était perçu comme un projet lointain quasi irréalisable, de plus en plus de jeunes deviennent les heureux propriétaires de leur propre nid. Une situation non négligeable puisque le bien immobilier fait partie des piliers de la richesse. Investir dans la pierre est et demeurera sécurisant et rentable. Pour ce faire, deux agences accompagnent désormais ceux qui souhaitent enfin se lancer, qu’il s’agisse d’acquisition ou de location. Richesse immobilière et Banou Conseils.

  • La beauté

Oui nous sommes coquettes en effet. Que ce soit pour nos ongles, nos cheveux, notre look, le maquillage fait partie de la vie de beaucoup de femmes. Pourtant, jusqu’ici, il n’existait pas de produits fabriqués pour et par des Noirs. La question a depuis été réglée. D’abord avec true Colors, de Fatou Sarr et  notamment par les soeurs Bandundi de leur nom de jeunes filles; respectivement Rachel Banza et Sabrina Mvuala qui ont lancé Elikya Beauty. En plus d’une progression fulgurante avec plusieurs implantations sur le continent, l’entreprise qui au départ proposait des prestations soins et coiffure dans son institut; met sur le marché des produits éco-responsables. Leur façon de contribuer à un développement propre et équitable. Dans le même esprit, la marque Kitoko, qui cartonne en RD Congo s’invente comme le Kiko afro.

Sabrina Mvuala et Rachel Bandudi, fondatrices d’Elikya Beauty.

Pour les cheveux, Diane Chatelier conçoit des produits capillaires pour cheveux naturels. Pour boucler, lisser et prendre soin de vos cheveux, plus besoin d’user du fer à outrance ou de défriser vos cuirs chevelus. Abordables, les créations « Nappy Boucles » s’utilisent à la maison. Sur le site, vous pouvez néanmoins obtenir du conseil pour établir une routine capillaire correspondant à vos besoins. Elle rejoint ainsi la séculaire Activilong.

  • Les enfants:

Parce que c’est eux que l’on cherche à écarter de ce cycle infernal en premier lieu, les inititaives à destination des enfants se multiplient. Question représentativité, Lyta et ses Makedaa dolls, poupées de taille humaine, offrent une copie presque conforme d’elle-même à la fillette qui la possède. En effet, en plus de porter des tenues aux motifs rappelant wax, et autres tissus de couleur vive; ces créations arborent de magnifiques touffes de cheveux crépus. Poupée afro, poupée qui ressemble à l’enfant afro. Et ça cartonne !

Et parce que chaque enfant est tout de même différent, son imaginaire créatif peut intégrer cette diversité et résorber les réflexes discriminatoires. Ainsi, la poupée Alexa est née. Une création de Maya Bryan avec sa marque Malaville, qui a tout de suite rencontré le succès des consommateurs.

Vin saveur Kiwu par Longonya.

Il ne s’agit ici que d’un échantillon, de plus, la liste s’allonge au fil des mois. Il est remarquable de constater qu’aujourd’hui les communautés afro francophones prennent en main leurs problématiques en proposant elles-mêmes des solutions aux carences du marché. Un état d’esprit qui fait des émules et ce dans de nombreux domaines dont les sciences notamment. Bien que les difficultés persistent, la réussite ressemble de moins en mois à une chimère inaccessible. Et puis, « tout le monde peut s’en sortir, aucune cité n’a de barreaux ».

 

Inspirations malgré eux

Ces modèles donc, étaient et sont plus que jamais essentiels au développement et à l’expansion des jeunes talents Noirs de France. Si auparavant le fonctionnariat de catégorie C était la seule place de choix à laquelle nous devions nous contenter d’aspirer,  une brèche est désormais ouverte dans le monde de tous les possibles et il est plus que temps de s’y engouffrer. Parce que longtemps les plaintes ont servi d’excuses, c’est avec envie (beaucoup trop) mais surtout avec une immense admiration que l’on appréhende maintenant les parcours de ceux qui ont pénétré le game. On pense à nos astronomes, femmes, extraordinaires comme Fatoumata Kébé;à nos juristes engagés comme Habiba Touré; à nos docteurs; nos politiques; nos entrepreneurs dans les médias et tous les autres déterminés qui participent à renverser les clichés. Le seul enjeu reste toutefois de convaincre la masse de l’importance de soutenir les initiatives lancées et dirigées par des personne de la communauté. Car celui qui ouvre la porte pour lui, l’a en fait ouverte pour tous.

 

* »Paraît qu’on puait, qu’on était pauvres, le zen épaté… », extrait du titre « Je me souviens » du rappeur et homme d’affaires Booba.

* « C’est la monnaie qui dirige le monde », extrait du titre « La money » du groupe Neg marrons

 

VOUS AIMEREZ AUSSI:

Rencontre avec Rama Konaté, initiatrice du Salon de l’afrodescendance

SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

Articles : 655