Bloody Sunday ou le moment où l’Amérique fut forcée de regarder sa démo(n)cratie en face

Le 7 mars 1965, à Selma, en Alabama, une marche pacifique organisée pour défendre le droit de vote des Afro-Américains est violemment réprimée par les forces de l’ordre. Les images du « Bloody Sunday », diffusées dans tout le pays, provoquent une onde de choc qui accélère l’adoption du Voting Rights Act quelques mois plus tard. Soixante ans après les faits, cet épisode demeure l’un des moments les plus décisifs de l’histoire du mouvement des droits civiques aux États-Unis.

7 mars 1965 : Bloody Sunday, la marche qui changea l’Amérique

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Au milieu des années 1960, Selma est l’un des lieux où les contradictions de la démocratie américaine apparaissent avec le plus de netteté. Située dans le comté de Dallas, au cœur de l’Alabama, la ville appartient à cette région surnommée le « Black Belt », caractérisée par une forte population afro-américaine héritée de l’histoire des plantations.

Pourtant, cette majorité démographique ne se traduit en rien dans la vie politique locale. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les États du Sud ont progressivement mis en place un ensemble de lois et de pratiques visant à empêcher les Afro-Américains de voter. Taxes électorales, tests d’alphabétisation arbitraires, procédures administratives complexes et intimidation systématique composent l’architecture juridique et sociale de ce système d’exclusion.

Dans le comté de Dallas, la situation atteint un niveau particulièrement frappant. Alors que la population noire représente environ 57 % des habitants, à peine 130 Afro-Américains sont inscrits sur les listes électorales parmi les quinze mille en âge de voter. Le droit de vote, pourtant garanti par la Constitution américaine, est en pratique inaccessible pour la quasi-totalité des citoyens noirs.

Cette situation n’est pas un accident administratif. Elle constitue un pilier central du système de ségrégation raciale instauré dans les États du Sud après la fin de la Reconstruction. En contrôlant l’accès aux urnes, les autorités locales maintiennent un pouvoir politique exclusivement blanc et empêchent toute remise en cause institutionnelle de l’ordre ségrégationniste.

Face à cette exclusion organisée, des militants locaux tentent depuis plusieurs années de mobiliser la population afro-américaine de Selma. Le Dallas County Voters League, fondé dans les années 1950, mène une campagne constante pour encourager les citoyens noirs à s’inscrire sur les listes électorales malgré les obstacles.

Ces efforts restent longtemps limités par la violence et l’intimidation exercées par les autorités locales. Les candidats à l’inscription doivent se présenter au tribunal du comté, où les responsables électoraux disposent d’un pouvoir discrétionnaire presque total pour accepter ou refuser les demandes. Les tests d’alphabétisation sont appliqués de manière arbitraire et les démarches administratives peuvent durer des heures, voire des journées entières.

À partir du début des années 1960, la situation de Selma attire l’attention des grandes organisations du mouvement des droits civiques. Le Southern Christian Leadership Conference, dirigé par Martin Luther King Jr., ainsi que le Student Nonviolent Coordinating Committee, décident d’intensifier la campagne.

Leur stratégie repose sur un principe déjà éprouvé dans d’autres villes du Sud : la mobilisation non violente destinée à révéler publiquement l’injustice du système ségrégationniste. Des marches, des rassemblements et des tentatives d’inscription collective sont organisés devant le tribunal du comté.

La réaction des autorités locales ne se fait pas attendre. Les manifestants sont arrêtés, menacés et parfois battus. Entre janvier et février 1965, plus de trois mille personnes sont arrêtées lors des manifestations organisées à Selma. L’événement qui précipite la crise survient le 18 février 1965 dans la ville voisine de Marion. Ce soir-là, des militants organisent une manifestation pacifique pour protester contre l’arrestation d’un militant des droits civiques.

La police intervient brutalement pour disperser le cortège. Dans la confusion, un jeune militant afro-américain nommé Jimmie Lee Jackson tente de protéger sa mère et son grand-père alors qu’ils cherchent refuge dans un café. Un policier le poursuit à l’intérieur du bâtiment et ouvre le feu.

Jackson est grièvement blessé. Il meurt huit jours plus tard à l’hôpital de Selma. Sa mort provoque une immense émotion dans les communautés afro-américaines de l’Alabama. Pour les dirigeants du mouvement des droits civiques, cet événement révèle l’impasse dans laquelle se trouve la lutte pour l’inscription électorale. Il devient nécessaire d’attirer l’attention de la nation entière sur la situation de Selma. L’idée d’une marche reliant Selma à Montgomery, capitale de l’État de l’Alabama, s’impose progressivement.

Le dimanche 7 mars 1965, environ six cents manifestants quittent Selma pour entamer la marche vers Montgomery. Le cortège est conduit par les militants John Lewis et Hosea Williams.

Les manifestants avancent en silence le long de la route qui mène hors de la ville. Leur objectif est de parcourir les cinquante-quatre miles qui séparent Selma de Montgomery afin de demander au gouverneur de l’Alabama de garantir le droit de vote des Afro-Américains.

À la sortie de Selma, les marcheurs doivent franchir le Edmund Pettus Bridge, un pont métallique qui enjambe la rivière Alabama. De l’autre côté les attend un important dispositif policier composé de soldats de l’État et de volontaires mobilisés par le shérif du comté. Les autorités ordonnent aux manifestants de se disperser. Quelques secondes plus tard, les forces de l’ordre lancent l’assaut.

Les manifestants sont frappés à coups de matraque, aspergés de gaz lacrymogènes et poursuivis par des policiers à cheval. La violence est extrême. Plusieurs dizaines de personnes sont grièvement blessées. John Lewis subit notamment une fracture du crâne qui marquera durablement sa mémoire de cet événement.

Les images de l’attaque sont filmées par des équipes de télévision et diffusées le soir même dans tout le pays. Le choc est immédiat. La journée entre dans l’histoire sous le nom de Bloody Sunday.

La diffusion des images du Bloody Sunday provoque une vague d’indignation dans l’ensemble des États-Unis. Des milliers de citoyens, de responsables religieux et de militants décident de rejoindre l’Alabama pour soutenir les manifestants.

La mobilisation dépasse rapidement le cadre du mouvement des droits civiques. Des prêtres catholiques, des rabbins, des pasteurs protestants et des étudiants venus de tout le pays participent aux manifestations.

La pression politique devient considérable pour le gouvernement fédéral. Le président Lyndon B. Johnson comprend que la crise de Selma ne peut plus être ignorée. Les événements ont exposé au monde entier la brutalité du système ségrégationniste encore en vigueur dans le Sud des États-Unis.

Après plusieurs jours de tensions et une décision judiciaire favorable aux manifestants, une nouvelle marche est autorisée sous protection fédérale.

Le 21 mars 1965, des milliers de manifestants quittent Selma sous la protection de la Garde nationale. Pendant quatre jours, les marcheurs parcourent les 87 kilomètres qui les séparent de Montgomery.

Au fil du trajet, le nombre de participants augmente. Des militants venus de tout le pays rejoignent le cortège, transformant la marche en une démonstration nationale de solidarité. Le 25 mars, environ vingt-cinq mille personnes arrivent devant le Capitole de l’Alabama.

Sur les marches du bâtiment, Martin Luther King prononce un discours devenu l’un des textes majeurs de l’histoire des droits civiques. Il y affirme que la victoire du mouvement est inévitable et conclut par une formule restée célèbre : « How long? Not long. »

Les événements de Selma accélèrent une décision politique majeure à Washington. Le 15 mars 1965, le président Johnson prononce devant le Congrès un discours historique dans lequel il annonce la présentation d’une nouvelle législation destinée à garantir le droit de vote des Afro-Américains.

Quelques mois plus tard, le Voting Rights Act est adopté. Cette loi interdit les pratiques discriminatoires qui empêchaient les Afro-Américains de voter dans les États du Sud et autorise l’intervention du gouvernement fédéral pour superviser les inscriptions électorales. Ses effets sont rapides. Dans les années qui suivent, le nombre d’électeurs afro-américains enregistrés dans les États du Sud augmente de manière spectaculaire.

Aujourd’hui, les marches de Selma occupent une place centrale dans la mémoire du mouvement des droits civiques. Le parcours emprunté par les manifestants est désormais protégé comme un site historique national et le pont Edmund Pettus est devenu un lieu de commémoration.

Mais l’importance de Selma dépasse largement le cadre de l’histoire américaine. L’événement rappelle que les droits politiques ne sont jamais définitivement acquis. Ils sont le résultat de luttes souvent longues et parfois violentes.

Le 7 mars 1965, sur un pont d’Alabama, des citoyens ordinaires ont exposé au monde entier les contradictions d’une démocratie qui proclamait l’égalité tout en refusant le droit de vote à une partie de sa population.

Ce jour-là, l’histoire des États-Unis a changé de direction.

Notes et références

Mathieu N'DIAYE
Mathieu N'DIAYE
Mathieu N’Diaye, aussi connu sous le pseudonyme de Makandal, est un écrivain et journaliste spécialisé dans l’anthropologie et l’héritage africain. Il a publié "Histoire et Culture Noire : les premières miscellanées panafricaines", une anthologie des trésors culturels africains. N’Diaye travaille à promouvoir la culture noire à travers ses contributions à Nofi et Negus Journal.
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