Le Women’s Liberation Movement a obtenu des victoires majeures. Mais dans sa forme dominante, il a surtout été pensé à partir des priorités de femmes blanches, éduquées et de classe moyenne. Pour beaucoup de femmes noires, l’émancipation ne pouvait pas être pensée sans le racisme, la classe et la violence institutionnelle.
5 raisons pour lesquelles le Women’s Liberation Movement a surtout profité aux femmes blanches
Quand on raconte l’histoire du Women’s Liberation Movement, on met en avant ses victoires : droits reproductifs, lutte contre les discriminations professionnelles, transformation du débat public sur la place des femmes. Tout cela est vrai. Mais cette histoire reste incomplète si l’on ne dit pas une chose essentielle : dans sa forme dominante, surtout pendant la deuxième vague féministe américaine des années 1960-1970, le mouvement a été largement pensé à partir des priorités de femmes blanches, instruites et issues des classes moyennes. La deuxième vague a été “en grande partie défini et dirigé par des femmes blanches issues de la classe moyenne et ayant fait des études supérieures” et construite principalement autour de leurs préoccupations.
Cela ne signifie pas que les femmes noires n’y ont joué aucun rôle, ni qu’aucune avancée ne leur a bénéficié. Cela signifie que le mouvement dominant n’a pas pris en compte de manière suffisante la manière dont le sexe, la race et la classe s’entrecroisaient dans la vie réelle. C’est précisément de cette critique qu’est née une grande partie du Black feminism moderne, de bell hooks au Combahee River Collective.
1. Le mouvement a été construit autour des priorités de femmes blanches de classe moyenne

La critique la plus constante est aussi la plus fondamentale : la deuxième vague féministe a souvent présenté l’expérience des femmes blanches de classe moyenne comme l’expérience féminine universelle. Or ce qui apparaissait comme central pour elles (plafond domestique, frustration du foyer suburbain, accès aux professions qualifiées, autonomie individuelle dans un cadre de relative stabilité économique) n’épuisait pas la réalité des autres femmes. Britannica souligne que ce cadrage a produit “des lacunes importantes” pour les femmes d’autres classes et d’autres groupes raciaux.
Autrement dit, le mouvement dominant parlait de “la femme” alors qu’il parlait souvent, en pratique, d’un groupe social particulier. Cette universalisation a permis d’obtenir de vraies avancées, mais elle a aussi invisibilisé celles pour qui l’oppression ne se limitait pas au sexisme. Pour beaucoup de femmes noires, le problème n’était pas seulement d’échapper au foyer ; c’était aussi de survivre au racisme, à la précarité, à la violence institutionnelle et à l’exploitation du travail. C’est l’un des points qui expliquent pourquoi tant de féministes noires ont dû développer leurs propres cadres politiques.
2. Les victoires obtenues n’ont pas profité de la même manière à toutes les femmes

Le National Women’s History Museum rappelle que les victoires juridiques de la deuxième vague ont donné “plus d’autonomie” à certaines femmes, tout en précisant que “de nombreuses femmes issues des minorités ethniques étaient encore privées de leurs droits civiques.” Autrement dit, les succès du mouvement n’étaient pas faux ; ils étaient inégalement distribués.
Une réforme peut exister sur le papier sans produire les mêmes effets pour tout le monde. Le droit théorique à l’autonomie, à l’emploi ou à la protection ne change pas de manière identique la vie d’une femme blanche diplômée et celle d’une femme noire confrontée simultanément à la discrimination raciale, à la ségrégation résidentielle, à la sous-rémunération ou à la violence institutionnelle. C’est précisément ce décalage entre victoire formelle et bénéfice réel qui nourrit la critique noire du féminisme dominant.
3. La question raciale n’a pas été traitée comme constitutive, mais souvent comme secondaire

Le cœur de la critique noire du mouvement n’est pas seulement l’absence de diversité visible. C’est le fait que le racisme ait souvent été traité comme un problème extérieur au féminisme principal, et non comme une dimension constitutive de la condition de nombreuses femmes. Le Combahee River Collective, dans son texte fondateur de 1977, explique précisément que les femmes noires subissent des oppressions simultanées et que leur libération exige une politique capable de combattre en même temps racisme, sexisme et classe.
Plus tard, Kimberlé Crenshaw donnera un cadre théorique décisif à cette réalité avec le concept d’intersectionnalité, forgé en 1989 pour montrer que certaines formes de discrimination ne peuvent pas être comprises si l’on sépare artificiellement race et sexe. Britannica rappelle que Crenshaw a formulé cette critique justement parce que certains vécus restaient mal saisis par les approches antiracistes comme féministes dominantes.
4. Les priorités reproductives des féministes blanches ne recouvraient pas celles des femmes noires

Dans le récit classique de la deuxième vague, les droits reproductifs sont souvent résumés par la contraception et l’avortement. Ces combats furent essentiels. Mais pour beaucoup de femmes noires, la justice reproductive ne pouvait pas se réduire au seul droit à ne pas avoir d’enfant. Des critiques féministes noires ont rappelé que l’histoire reproductive des femmes non blanches inclut aussi la stérilisation forcée, la surveillance des maternités, la disqualification sociale de certaines mères et, plus largement, le déni du droit d’avoir et d’élever des enfants dans des conditions dignes.
Un article universitaire récent sur les critiques noires du féminisme occidental rappelle justement que pour les femmes non blanches, l’injustice reproductive a pu prendre la forme du déni forcé de la maternité autant que de la maternité forcée.
C’est l’un des exemples les plus nets des angles morts du mouvement dominant. Ce qui apparaissait comme “la” priorité féministe n’était pas forcément la priorité de toutes. Lorsque le programme politique d’un mouvement est défini depuis une position sociale particulière, il peut conquérir des droits réels tout en laissant de côté d’autres formes de domination tout aussi fondamentales.
5. C’est précisément cette exclusion qui a poussé les féministes noires à s’organiser à part

Le fait que des femmes noires aient dû développer des organisations, des textes et des traditions politiques spécifiques n’est pas un accident marginal de l’histoire féministe. C’est l’un des meilleurs indicateurs des limites du Women’s Liberation Movement dominant. La deuxième vague a été critiquée pour avoir centré des femmes blanches privilégiées, et que des femmes noires ont alors créé leurs propres organisations féministes, comme la National Black Feminist Organization.
Le Black feminism n’est donc pas né contre l’égalité des femmes, mais contre une définition trop étroite de cette égalité. Bell hooks a précisément consacré son travail à penser ensemble race, genre et classe, tandis que le Combahee River Collective a formulé l’une des critiques les plus importantes du féminisme blanc dominant. Le simple fait que ces voix aient dû reformuler les bases mêmes de l’analyse féministe dit quelque chose de décisif : le mouvement majoritaire ne parlait pas pour toutes avec la même justesse.
En bref…
Dire que le Women’s Liberation Movement a surtout profité aux femmes blanches ne revient pas à nier ses conquêtes. Cela revient à rappeler une hiérarchie historique dans la distribution de ses bénéfices et dans la définition de ses priorités. Les gains furent réels, mais ils furent portés par un mouvement dont les angles morts raciaux et sociaux ont été dénoncés dès l’époque par les femmes noires elles-mêmes.
La bonne lecture n’est donc ni l’hagiographie ni l’annulation rétrospective. C’est une lecture plus rigoureuse : comprendre que la “libération des femmes” n’a jamais eu une signification unique, et que celles qui cumulaient sexisme, racisme et classe ont souvent dû arracher leur place à l’intérieur même d’un mouvement censé parler en leur nom.
Sources principales
- Encyclopædia Britannica, “The second wave of feminism” et “Second-wave feminism”, mises à jour 2026.
- National Women’s History Museum, “Feminism: The Second Wave”, 18 juin 2020.
- BlackPast, “The Combahee River Collective Statement (1977)”.
- Encyclopædia Britannica, “Black feminism” et “Intersectionality”.
- History.com, “What Are the Four Waves of Feminism?”, 2021.
- National Women’s History Museum, biographie de bell hooks.
