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« Personnellement, moi, je… » ou l’apologie du narcissisme

Société

« Personnellement, moi, je… » ou l’apologie du narcissisme

Par Redaction NOFI

Selfies, Instagram, Snapchat, Facebook, Twitter…les réseaux sociaux sont devenus des vitrines de nos vies privées, effaçant la barrière entre l’intime et le public. Nous vivons dans un monde où l’individualisme et le narcissisme sont encouragés à l’extrême. Que signifie ce besoin de se montrer en permanence ?

C’est fou comme on peut en savoir beaucoup sur une personne qu’on ne connaît pas! Comment? En regardant son profil, sa story ou ses photos et pages aimées qu’elle dévoile sur la toile. Le sujet n’est plus de savoir si c’était mieux avant ou si on devrait jeter tous nos outils connectés à la poubelle. On le sait, c’est trop tard maintenant, on ne pourra plus faire machine arrière. L’idée est de faire un constat, de tenter d’analyser comment et pourquoi on en est arrivé là, et les conséquences du « tous connectés ».

Un nouveau moyen de communiquer

Jusqu’à l’arrivée des réseaux sociaux dans nos vies (pour les plus anciens qui ont connu le monde d’avant!), tout le monde n’avait pas accès à une tribune publique pour s’exprimer. Le cercle fermé de ceux qu’on écoutait se limitait à la TV, la radio ou pour les plus motivés, aux conférences. De même, les moyens de réponses, de dénonciation, d’interpellations, de sensibilisation étaient restreints à des manifestations contrôlées et encadrées. Bref, monsieur et madame tout le monde ne pouvait pas s’exprimer sur tel ou tel sujet s’il n’avait pas le réseau nécessaire pour se faire entendre…Puis, est arrivé le « tout connecté », le fait que n’importe qui puisse s’exprimer sur n’importe quoi, n’importe où. D’un extrême à l’autre, il semble que l’humain ne se suffise jamais de l’équilibre, et qu’il lui faut franchir toutes les limites, se confronter à ses barrières et souvent, les transgresser. Mais pourquoi?

Le besoin de se sentir existé

Par nature, l’humain est un être grégaire, c’est à dire qu’il ne peut vivre qu’en communauté, il n’est pas solitaire. Nous vivons à travers « l’autre », qu’il s’agisse de notre mère, notre père, notre conjoint, nous vivons à travers le regard des personnes qui nous sont chères. Se détacher totalement de ce rapport, c’est renier notre nature profonde, mais le placer comme seul curseur de référence, c’est s’oublier soi-même. L’internet en général et les réseaux sociaux en particulier ont élargi cette sphère d’influence, qui se limitait jusque là à notre environnement proche. Nous avions des choses à prouver à notre entourage? C’est maintenant au monde entier qu’il faut prouver qu’on existe…A travers les photos à l’instant T, nous pouvons prouver chaque jour, chaque heure et même chaque minute que notre vie vaut la peine d’être vue par tous. On compare, on note, on like ou tchip, bref, on vie une vie de procuration dans laquelle le virtuel est devenu réalité. mais il existe des limites comme la standardisation des repères (la beauté correspond à la photo qui a fait le plus de vues), le culte de la pensée unique (la vérité correspond à ce qui a été le plus partagé) et l’éloignement de ce qu’on est vraiment (je partage ce qui fait le buzz, pas ce qui m’intéresse vraiment).

L’éloge de l’égo-trip et du narcissisme

Niki Minaj

Les psychologues définissent les personnes narcissiques comme cela:

« Ils se considèrent comme exceptionnellement talentueux et affichent l’image de la réussite. Ils aiment se faire bien voir par d’autres personnes en demandant leur approbation. »

Nous pouvons déduire, au vu des dérives des réseaux sociaux, qu’ils peuvent être considérés comme une plateforme idéale pour les personnes narcissiques, qui y trouvent les outils adéquats pour toucher un large public et cultiver leur image.

Les différents phénomènes de mode qu’ont engendré ces moyens de communication ont suscité le vif intérêt des psychologues et chercheurs comportementaux. Il est vrai qu’il suffit d’un bon buzz pour qu’une mode apparaisse dès le lendemain, revendiqué par de nouveaux adeptes. D’après la chercheuse en psychologie Soraya Mehdizadeh, plus nous serions narcissiques, plus notre activité sur Facebook serait élevée ; et moins nous aurions d’estime de soi, plus les informations partagées seraient destinées à nous mettre en avant. Diffuser du contenu personnel à outrance résulterait donc d’un profond besoin de reconnaissance. On a besoin que les gens voient et valident qui nous sommes et ce que nous faisons.

De même, une étude réalisée par l’université de Nottingham Trent au Royaume-Uni et la Thiagarajar School of Management en Inde a établi trois degrés d’addiction aux selfies : à risque (prendre des photos de soi-même au moins trois fois par jour sans les poster sur les réseaux), sévère (prendre des photos de soi-même au moins trois fois par jour et toutes les poster sur les réseaux) et chronique (une envie incontrôlable de prendre des photos de soi-même tout au long de la journée, et les poster ensuite sur les réseaux plus de six fois par jour). Les résultats obtenus ont permis aux chercheurs de classer l’addiction aux selfies comme une maladie mentale à part entière.

« Typiquement, les personnes qui souffrent de cette condition ont très peu confiance en eux et essayent de s’intégrer au groupe de leurs pairs, explique le chercheur Janarthanan Balakrishnan à The Independent. Ils peuvent manifester des symptômes similaires à d’autres comportements potentiellement addictifs. »

Une société exhibitionniste

Puisque pour exister sur les réseaux il faut créer le buzz, la manière la plus efficace de se démarquer est de franchir la limite admise. Que ce soit le sexe ou la violence, le contenu doit exploser les codes par la provocation. L’apologie du paraître est à son comble. Tout est bon pour se faire voir ou entendre, peut importe la pertinence et la décence du contenu. Combien de drames se sont déroulés en live sous les projecteurs de Smartphones, comme le triste sort de cet homme noir qui se noyait à Venise? Les limites de la normalité se sont déplacées, le curseur de la tolérance aussi. Seul soucis, les jeunes sont éduqués par ces réseaux qui deviennent leurs références. Le paradoxe est tel que la liberté que devrait procurer un accès à l’information et la possibilité de communiquer au-delà des frontières, nous enferme un peu plus dans un individualisme maladif.

Les réseaux, comme leur nom l’indique sont un outil de socialisation. Il paraît normal et humain de vouloir appartenir à un groupe, une entité qui représente une partie de nous ou qui pousse à l’élévation. Mais dans les expérience humaines, il y a toujours des dérives. Dans toute relation qu’elle soit réelle ou virtuelle, nous expérimentons  les limites. Elles peuvent parfois permettre de voir plus loin, de dépasser le stade de spectateur passif et d’entrevoir un avenir possible. L’expérience des réseaux sociaux n’en est qu’à ses balbutiements. Il nous faut tâtonner, se tromper, corriger puis rectifier les trajectoires. « L »important n’est pas de ne jamais tomber mais de se relever à chaque fois que nous tombons ». Regarder en face les dérives des réseaux, c’est aussi se laisser la liberté de choisir ce qu’on veut être et comment l’être.

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Sources:

Les Inrocks

Actualité.housse

Sawi