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Njoya ou une renaissance africaine à l’ère de la colonisation

Histoire

Njoya ou une renaissance africaine à l’ère de la colonisation

Par Sandro CAPO CHICHI

A la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, un roi bamoun (Ouest du Cameroun) du nom de Njoya se distingue par son extraordinaire créativité, créant un nouveau système d’écriture, une nouvelle religion, une nouvelle langue et favorisant le développement culturel autour de lui.

Par Sandro CAPO CHICHI / Nofipédia

1. Jeunesse et origines

Njoya est né vers 1870. Il est l’un des 90 enfants de Nsangou, roi des Bamouns. Ce peuple d’aujourd’hui 800000 personnes est établi à l’Ouest du Cameroun dans l’actuelle région du Noun, région qui correspond au territoire de l’ancien royaume bamoun. Nsangou, qui avait de son vivant désigné Njoya comme prince héritier, meurt lors d’une bataille contre le peuple voisin banso vers 1855/1887. Njoya est alors trop jeune pour régner. La mère et le tuteur de Njoya, Njapdnunke et Gbetnkom assurent la régence jusqu’en 1892. A cette époque, le jeune roi se sent capable d’assumer le pouvoir royal et décide de monter sur le trône.

2. Un début de règne difficile

A son arrivée au pouvoir à moins de 20 ans, Njoya n’est pas pris au sérieux par les nobles qui le considèrent encore comme un enfant. Il doit ainsi faire exécuter à plusieurs reprises certains nobles lui ayant manqué de respect ou ayant cherché à le renverser. Peu après, Njoya limoge son tuteur Gbetnkom. Mécontent, ce dernier décide de se rebeller contre l’autorité du nouveau roi. A alors lieu une guerre civile de deux ans. En fâcheuse posture, Njoya décide de faire appel aux guerriers peuls de la cité voisine de Banyo. Ces derniers défont l’armée de Gbetnkom et permettent à Njoya d’exécuter son rival et de rétablir la paix civile et son autorité dans le royaume.

Depuis la fondation du royaume au 16ème siècle, la religion du roi bamoun et de ses sujets est le culte des ancêtres. Toutefois, la dévotion religieuse des Peuls musulmans et le rôle qu’ils lui attribuent dans leur victoire sur Gbetnkom génère un intérêt pour l’islam chez Njoya. Il demande au souverain de Banyo de lui envoyer un instructeur. Njoya se convertit alors officiellement à l’Islam, bien que cette conversion semble plus concerner l’emprunt de vêtements peuls que de la religion musulmane. Cet événement entraîne aussi le développement d’un important commerce d’amulettes dans le royaume. Peu après, Njoya doit à nouveau faire face à une tentative de coup d’état. Prévenu à temps, il fait tuer les princes coupables. Njoya ne peut toutefois empêcher une autre guerre civile menée quelques temps plus tard par un Bamoun du nom de Njindou. L’armée de Njoya est victorieuse et le pouvoir de Njoya est renforcé par ces différents conflits.

3. L’invention de l’écriture bamoun

A partir de 1895, le royaume de Njoya est plus paisible. Ce cadre est plus propice à l’épanouissement culturel. La légende rapporte que Njoya fit un rêve où on lui disait d’écrire sur un tableau noir. A son réveil, il demanda à des serviteurs de lui apporter des signes dont il se servit pour créer l’écriture bamoun. Les signes utilisés dans l’écriture sont puisés dans l’iconographie bamoun traditionnelle et dans les motifs issus de textiles locaux. L’écriture est d’abord composée de 800 signes pictographiques et idéographiques, c’est à dire de signes représentant respectivement des réalités concrètes et des idées (ou des concepts). Elle évoluera au long du règne de son inventeur.

4. Avec les Européens

Les premiers Européens en pays Bamoun arrivent en 1902. Les relations de ces Allemands avec Njoya sont rapidement cordiales. Le Sultan est en effet intéressé par la culture et la religion de ces nouveaux arrivants. Lors d’un différend avec les Banso, les voisins et rivaux des Bamouns, les Allemands décident de les attaquer. Ils sont aidés par Njoya qui lui apporte son soutien sous la forme de troupes. Le Sultan bamoun est en effet soucieux de venger l’affront de son père Nsangou, mort contre les Banso. Les Allemands  l’emportent. Njoya récupère ainsi le crâne de son père, important pour les rituels ancestraux, et qui lui permet d’asseoir une légitimité politique qui lui avait longtemps été niée.

En 1906, les premiers missionnaires protestants arrivent au pays. Njoya envoie certains de ses enfants à leur école. Les relations avec les Allemands seront bonnes, ce qui lui permettra de maintenir son autonomie jusqu’à la conquête du royaume par les Anglais fin 1915 puis les Français quelques mois plus tard. Bien que présents sur place pour le convertir, les missionnaires, Allemands puis Français n’y parviendront pas. Les raisons évoquées sont le refus de Njoya d’abandonner la polygamie, mais aussi la volonté pour le roi, d’assumer le rôle de chef religieux de son pays ce que les missionnaires n’auraient pas permis s’il s’était converti au christianisme. Les relations avec les chrétiens deviennent même tendues après que le roi ne découvre des textes critiques sur la société locale en écriture bamoun que les missionnaires allemands faisaient passer aux locaux sans son autorisation. Dès lors, il crée une nouvelle religion, le Nuet Kwete qui signifie ‘Poursuis pour atteindre’  en langue Bamoun. Elle mêle des apports chrétiens, musulmans et bamouns et est écrite et exprimée dans la langue locale. Cette tentative sera un échec et Njoya se convertira définitivement à l’Islam. A côté de Mfon (‘roi’), il porte le titre de Sultan et se prénomme Ibrahim. Il tente de convertir le royaume, ce que les Chrétiens et les missionnaires en particulier interprèteront comme des ‘persécutions’. Les Français en profitent pour envoyer un missionnaire avec un statut politique militaire. Le pouvoir de Njoya est désormais contesté officiellement et beaucoup de ses sujets rejoignent cette contestation. Les tensions entre la France et Njoya culminent avec l’abolition du royaume Bamoun en 1924 et l’exil de Njoya en 1931 à Yaoundé. Il y mourra en en mai 1933. Son successeur Njimoluh Seïdou parviendra toutefois à rétablir le royaume dans le cadre de la colonie française du Cameroun.

5. Le stratège politique et le mécène

La fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième sont souvent analysés pour l’Afrique, comme des résistances et des soumissions à l’impérialisme européen. Dans ce contexte, il n’a pas été un génie militaire. Il a toutefois été un stratège politique.  Il est ainsi le premier roi bamoun à solliciter l’aide de d’armées étrangères pour écarter des menaces contre son pouvoir et pour légitimer ce dernier. Il est suffisamment prudent pour ne pas attaquer les Européens lorsqu’il les sent plus puissants que lui et les utiliser pour maintenir son pouvoir. Lorsqu’il sent le Christianisme échapper à son contrôle, il pense à créer une nouvelle religion dont il est le seul chef représentant, combattant idéologiquement l’influence européenne via le Christianisme.

Toutefois, Njoya n’est pas qu’ à analyser selon l’opposition résistant / collaborateur à la colonisation. L’écriture bamoun qu’il crée, l’est avant l’arrivée des Européens. Njoya est par ailleurs un excellent linguiste. Ainsi, durant la trentaine d’années de son règne, son écriture d’abord idéographique et pictographique traverse tous les stages connus de l’évolution de l’écriture pour devenir une écriture syllabique et phonétique marquant les tons, une écriture aujourd’hui toujours en usage bien que marginale. Il ne fait pas que créer une écriture : il crée une école dans laquelle les gens sont alphabétisés avec elle. Il écrit des ouvrages, notamment sur l’histoire. Il crée aussi une nouvelle langue éphémère, où se mèlent emprunts aux langues européennes, à l’arabe et au yoruba. Sensible à la mode, il  il décide de doter son armée des uniformes de l’armée allemande, mais abandonne le projet sur ordre des Allemands. Auparavant, il s’était inspiré de l’habillement peul, en même temps que de la religion musulmane. En réponse à l’implantation des missionnaires dans la région, il fera construire un palais de style européen de trois étages peut-être pour montrer qu’il leur était supérieur. C’est le prince homonyme Ibrahim Njoya, qui en dessinera les plans, comme d’autres dessins et peintures traitant de l’histoire du royaume. Tout était donc réuni, autour du personnage de Njoya, pour voir se développer, dans les frontières du royaume bamoun, une petite renaissance africaine dont les descendants d’Africains, ne pourront à l’avenir, que s’inspirer.