CULTURE

« Silence du choeur », une immersion littéraire dans l’enfer de l’immigration

« Silence du chœur » est un conte moderne sur le drame des migrants subsahariens. La Sicile profonde pour décor, Mohamed Mbougar Sarr raconte avec précision et poésie comment des milliers d’hommes fuient chaque jour un enfer pour un autre. Un roman à découvrir aux éditions Présence Africaine.

Mohamed Mbougar Sarr fait partie de cette nouvelle garde d’écrivains brillants. Jeunes et impétueux, ces plumes acerbes portent un regard critique sur leur Afrique natale et dénoncent ses travers avec style. Après son premier roman Terre ceinte, publié en 2014 aux éditions Présence Africaine, et récompensé par les prix Ahmadou Kourouma et le Grand prix du Roman Métis, Sarr nous a offert en 2017  Silence du chœur. Dans une prose toujours aussi caustique et imagée, il prend le parti de raconter au plus grand nombre ce que deviennent véritablement les migrants, une fois passée la mer.

 

 

L’auteur s’est mis dans la peau d’un journaliste d’investigation. Effectuant le voyage jusqu’à Altino, petite bourgade sicilienne, il a vécu avec ces raggazzi*, fraîchement arrivés de leurs embarcations de fortune pour vivre le rêve Européen. Ces hommes, poussés par l’urgence, sont les victimes de l’échec politique de leurs états et sont prêts à braver la mort pour le fantasme d’une existence moins pénible. Toutefois, quant aux survivants, un autre périple commence alors, pour finir de mettre leurs nerfs à l’épreuve. A Altino, l’association Santa-Marta, petite équipe de bonnes âmes, accueille les raggazzi depuis le début des vagues d’immigration successives. La Sicile étant la prote d’entrée en Europe, elle subit les assauts désespérés de ces êtres humains brisés, épuisés et plein d’espoir pour l’avenir. Aussi, l’association se retrouve-t-elle dans une position délicate entre vindicte compréhensible de la population et devoir éthique d’aider son semblable. Bien que la bonté et l’amour puissent déplacer des montagnes, ces qualités ne suffiront pas à préserver l’humanité contre ses démons que sont l’égoïsme et la peur d’autrui. D’autant que partout, le sud est réputé pour être le lieu de l’immobilisme, là où les mentalités restent longtemps figées et où les populations vivent dans une étrange adoration de leur gloire historique perdue.

L’immobilisme comme une lente agonie

Des mois de mise en place pour collecter l’argent, trouver une filière, payer les passeurs pour enfin embarquer, traverser le globe et peut-être arriver. Suite à ce lent processus, où la témérité prend le dessus sur le danger et où le découragement est synonyme de mort, l’attente infernale continue pourtant. En effet, une fois arrivés à Altino et installé aux bons soins de l’association, les migrants doivent patienter de longs mois pour éventuellement accéder à des papiers. Dans ce purgatoire, oisifs, ils doivent faire profile bas et cohabiter avec leurs compagnons d’infortune mais surtout avec les habitants de la bourgade. Parmi eux, on retrouve une poignée : l’élite d’Altino, coincée entre condescendance, incompréhension et pitié. De l’autre, le reste des badauds « La bouche » comme l’appelle Sarr : piégée dans sa xénophobie, son racisme et son impuissance quant au déchaînement du monde. Un combat du Bien contre le Mal, incarné par la figure du prêtre, et la colère de l’Etna, où chacun devra choisir son camp : se résigner ou résister. La violence de la situation, exacerbée par le silence et ces heures interminables va gonfler jusqu’à l’explosion, pour révéler l’humain nu. Et ce n’est pas toujours beau.

 

Tranches de vie

Sur fond politique, l’intrigue est un échantillon de personnages divers, motivés par leurs propres tiraillements. Ici, pas de protagoniste mais un panel d’individualités au sein duquel chaque détail, chaque homme ou femme a une pleine importance. C’est à cela que tient la profondeur de ce récit moderne inédit, en immersion dans la tragique frénésie migratoire de ce siècle. Car, des brutes aux gens de foi, chacun d’eux à ses problèmes, ses obligations morales, ses objectifs. La façon même d’aborder la situation des ragazzi découle de leurs histoires personnelles : envie de faire amende honorable, désir de vengeance ou tout simplement d’entraide. Mbougar Sarr nous présente des femmes courageuses et bienveillantes, capables de montrer les crocs pour obtenir ce qu’elles croient juste. Des hommes rustres et arriérés ayant la bagarre pour seule religion. Des artistes excentriques convaincus de porter sur le monde un regard inaccessible au commun des mortels. Des bigots dans l’adoration qui pratiquent leur propre évangile. Des siciliens lucides qui savent que rien de bon ne ressortira de toute cette schizophrénie humaniste. L’auteur décrypte la manière dont ils évoluent les uns avec les autres, entre haine et amour. En clair, Silence du choeur  brosse l’antinomie d’une situation désastreuse : l’immigration africaine en Occident. L’histoire d’un choc civilisationnel et séculier en 400 pages.

Un voyage littéraire comme on n’en voyait plus depuis longtemps !

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La maison d’édition Présence africaine sort la version poche du livre « Terre ceinte » au prix imbattable de 8, 40 euros. Rendez-vous sur la boutique en ligne !

*Ragazzi: pluriel de ragazzo, garçon en français. Nom donné aux migrants Africains en Sicile.

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SK est la rédactrice/ journaliste du secteur Politique, Société et Culture. Jeune femme vive, impétueuse et toujours bienveillante, elle vous apporte une vision sans filtre de l'actualité.

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