Brown Sugar Night #3

Toutankhamon était-il génétiquement apparenté aux actuels Européens?

Histoire

Toutankhamon était-il génétiquement apparenté aux actuels Européens?

Par Sandro CAPO CHICHI

En 2011, la presse occidentale était envahie d’articles présentant le Pharaon Toutankhamon d’Egypte comme génétiquement apparenté à la moitié des hommes européens. Retour sur une fausse rumeur qui continue d’être tenue pour véridique des années plus tard.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

En 2010 était publié dans la revue scientifique Journal of the American Medical Association un article intitulé Ancestry and Pathology in King Tutankhamun’s Family. Sur la base de données génétiques, il était établi pour la première fois de manière décisive que Toutankhamon était le fils d’Akhenaton. Si des données sur l’ADN de Toutankhamon et sa famille étaient présentées dans l’article, celles permettant de déterminer l’haplogroupe patrilinéaire (représentant le plus ancien ancêtre masculin de certains hommes) du pharaon n’étaient pas présentées.

En 2011 était diffusé sur la chaîne américaine Discovery Channel un documentaire intitulé King Tut Unwrapped (littéralement ‘le roi Toutankhamon désenmaillotté’) et basé sur l’information fournie dans l’étude de 2010. Dans celui-ci, apparaissaient à un certain moment du film les données génétiques d’une personne sur un écran d’ordinateur.

Puisque le documentaire était à propos de l’héritage génétique de Toutankhamon, les membres d’iGENEA, une société suisse proposant des services d’aide à la généalogie, en ont conclu qu’il s’agissait des informations relatives à l’ADN de ce pharaon. A l’aide d’une capture d’écran, ils ont comparé les données représentées avec leur base de données et estimé que Toutankhamon partageait l’haplogroupe patrilinéaire R1b1a2 qui se trouve beaucoup plus chez les populations d’Europe qu’ailleurs dans le monde (il est aussi très présent chez les populations de langue tchadique du Nord-Nigéria ou du Nord Cameroun mais bien moins présent ailleurs sur le continent). Les conclusions d’iGENEA, publiées dans une dépêche par la prestigieuse agence de presse Reuters fut ensuite reprise puis par une grande partie des médias occidentaux avec le titre « Plus de la moitié des hommes européens apparentés à Toutankhamon ».

Plusieurs problèmes se posent toutefois avec la diffusion de cette nouvelle. Ainsi, tout d’abord, les conclusions d’iGENEA sont basées sur une estimation et pas sur une conclusion définitive. Les données montrées dans le documentaire sont ce que l’on appelle des STR. Ces derniers ne peuvent que donner qu’une estimation de l’haplogroupe d’un individu en les comparant avec les STR d’autres dont on connait l’haplogroupe. Pour connaître de manière assurée l’haplogroupe d’un individu, il aurait fallu avoir accès aux SNP qui auraient pu définir (et non plus seulement estimer) l’haplogroupe de Toutankhamon, celui-là même qui a été utilisé comme preuve de l’apparentement de Toutankhamon à plus de la moitié des hommes européens et à moins d’1% des Egyptiens modernes.

Si on devait comparer cette distinction à une autre, on pourrait dire que les STR vous donneront des indices sur le coupable d’un criminel. Si un cambrioleur a été filmé par une caméra de surveillance, on aura une idée de sa silhouette, peut-être de ses traits, de sa voix et de son absence d’alibi au moment du crime. Ces données pourront restreindre le nombre de coupables potentiels et permettre de trouver un ou plusieurs suspects dans un quartier où a eu lieu le crime. Toutefois, si on commençait à rechercher le coupable dans un autre quartier de la ville où a eu le crime, on trouverait d’autres suspects. En revanche, dans le plus de bases de données vous chercherez votre coupable, le plus vous augmenterez les chances de le trouver.  Or les données de sociétés d’aides à la généalogie sont nécessairement limitées. Trouver un haplogroupe à partir de STR ne peut de la même manière être certain.

Lorsque l’on obtient les SNP, c’est en revanche comme si un policier attrapait le cambrioleur en flagrant délit. On connaîtra à coup sûr l’haplogroupe du sujet étudié.

L’haplogroupe R1b1a2 prédit par iGENEA ne peut donc ni être considéré comme étant véritablement celui de Toutankhamon ni comme étant l’haplogroupe correct de la personne testée.

En dépit de ces limitations dans leur analyse, les membres de la société iGENEA ont présenté leurs découvertes comme une conclusion définitive, ce qui n’est pas exact.

En outre, rien ne spécifie à coup sûr que les données montrées dans le reportage soient celles de Toutankhamon. Il ne s’agit là que d’une supposition, certes plausible, mais qui ne reste qu’une supposition. Une étude génétique d’un personnage historique ne mobilise pas que l’ADN de la personne testée mais aussi des échantillons de contrôle servant d’éléments de comparaison.

Le coup de grâce porté à cette rumeur le fut par les auteurs de l’analyse de l’ADN de Toutankhamon. Les données étudiées par iGENEA n’ont en effet jamais été présentées comme telles dans une étude scientifique. Interrogé par nos confrères de LiveScience, le Dr Carsten Pusch, qui a participé à l’étude génétique de 2010 déterminant la relation de parenté entre Toutankhamon et son père Akhenaton, a ainsi rapporté l’opinion d’un autre co-auteur de l’article, Albert Zink :

« Dr. Albert Zink de l’EURAC [European Academy of Bolzano, un centre de recherche indépendant] à Bolzano et co-auteur de l’article de 2010 dans le JAMA a regardé le passage et a confirmé que le comportement de la société suisse était tout sauf scientifique ».

Pusch a notamment critiqué le fait qu’iGENEA n’ait même pas cherché à entrer en contact avec les auteurs de l’étude, qui étaient les seuls détenteurs des données relevant de l’ADN de Toutankhamon : « La société suisse n’a même pas essayé d’entrer en contact avec nous avant de lancer leur nouvelle page internet. Il semble qu’ils cherchent à augmenter leurs ventes de tests de généalogie en utilisant le buzz généré par les révélations sur Toutankhamon. »

En définitif, rien ne permet de conclure à l’apparentement de Toutankhamon et de la moitié des hommes européens, comme l’ont conclu eux-mêmes les auteurs de l’article.

 

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