CULTURE

Le suicide en mer comme résistance à la traite négrière

Un aspect très négligé de la traite négrière est le suicide des déportés à bord des navires négriers.

Par Sandro CAPO CHICHI / nofi.fr

Il ne s’agit pas simplement d’un aspect négligé des victimes de ce crime comme on pourrait s’y attendre. Il s’agit également d’un aspect négligé des pratiques de résistance à celui-ci. En effet, de nombreux Africains se sont jetés par dessus bord pour éviter de devoir s’éloigner de leur terre d’origine.

Pour beaucoup, il s’agissait d’un acte de résistance motivé par des croyances spirituelles, qu’elles soient autochtones ou abrahamiques. Ainsi, comme l’a rapporté Kélédor, un Wolof déporté au 18ème siècle, de nombreux hommes déportés avec lui se jetaient à la mer en criant Iallah, Iallah!, nom wolof du dieu Musulman.

De même, le capitaine du navire négrier britannique appelé Hannibal écrivait en 1694:
« Nous avons eu une douzaine de ‘nègres’ se suicidant en se noyant ou en refusant de se nourrir. Parce qu’ils ont cette croyance selon laquelle lorsqu’ils meurent, ils retourne(ro)nt dans leur pays d’origine où ils retrouve(ro)nt leurs amis. »

Le même homme a aussi déclaré : « Les ‘nègres’ sont si peu enclins à quitter leur pays d’origine, qu’ils sautent souvent de nos embarcations dans la mer et se maintiennent sous l’eau jusqu’à se noyer, pour éviter d’être capturés et sauvés (sic) par nos bateaux, qui les poursuivaient. Cela parce qu’ils ont une appréhension plus grande de la Barbade que nous en avons de l’enfer ».

Pour mettre fin à ce type de pratiques pour le commerce lucratif des Noirs, de terribles pratiques ont été mises en place. Ainsi, le capitaine de l’Hannibal
rapporte:
« J’ai été informé que certains commandants (de navires) ont coupé les bras et jambes des plus obstinés afin de terrifier le reste. En effet, ils croient que s’ils perdent un membre de leur corps, ils ne pourront retourner sur leur terre d’origine. Ainsi, mes conseillers m’ont recommandé de faire de même. »

De manière similaire, l’écrivain irlandais Oliver Goldsmith rapportait en 1774 le témoignage d’un capitaine de navire négrier. Ce dernier, se retrouvait « confronté à une explosion du nombre de suicides parmi ses esclaves. Ce phénomène était « basé sur une croyance que ces créatures malheureuses allaient retourner sur leur terre natale, parmi leurs familles et leurs amis ». Afin de les convaincre que quelque malheur les attendraient dans ce cas, il demanda immédiatement qu’un des cadavres soit suspendu par les pieds et plongé rapidement dans la mer. Malgré la rapidité de l’opération, après qu’il fut remonté, les requins avaient dévoré tout son corps à l’exception des pieds ».

Pire encore, à d’autres occasions, la terreur allait jusqu’à sacrifier des prisonniers vivants pour décourager les autres.

Ainsi, l’historien américain Marcus Rediker rapporte le cas d’une prisonnière à bord qui fut attachée avec une corde sous les aisselles et plongée dans l’eau. « Lorsque (celle-ci) fut ainsi plongée dans l’eau, et qu’à peu près à mi-chemin, on l’entendit pousser un terrible cri. On pensait d’abord ce cri du à sa peur de se noyer. Mais peu après, l’eau autour d’elle devint rouge. Elle fut remontée à bord et l’on comprit qu’un requin qui suivait le bateau avait mangé une partie de son corps. »

Malgré ces exactions et terribles tentatives d’intimidation, l’historien de la
Barbade Hilary D. Beckles rapporte que les suicides comme forme de résistance à la traite continuèrent à être courant.

C’est à dire qu’après avoir choisi l’au delà plutôt que la servitude, d’autres de ces hommes et femmes extraordinaires avaient choisi l’enfer pour l’éternité plutôt que celui sur terre, d’être soumis à des criminels. Peut-être parce qu’ils connaissaient, au fond d’eux-mêmes, la justesse de leur cause.

Références
Hilary D. Beckles / Britain’s Black Debt
Jacques-François Roger / Kelédor, histoire africaine

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