« Cahier d’un retour au pays natal » : Aimé Césaire face à l’esclavage et à la honte coloniale

Dans cet extrait du Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire refuse les généalogies héroïques inventées, affronte la mémoire de l’esclavage et dénonce les théories raciales qui ont servi à exclure les Noirs de l’humanité. Le poète retourne ensuite cette violence contre lui-même en confessant sa propre « lâcheté » face à un homme noir rencontré dans un tramway.

Un texte majeur de la Négritude

« Cahier d’un retour au pays natal » : Aimé Césaire face à l'esclavage et à la honte coloniale

Publié pour la première fois en août 1939 dans la revue parisienne Volontés, le Cahier d’un retour au pays natal est un long poème mêlant vers libres et prose poétique.

Aimé Césaire y décrit le retour réel et intérieur d’un homme vers la Martinique, son histoire et sa condition coloniale. Le voyage devient une traversée de la misère, de l’aliénation, de l’esclavage et du racisme, mais également une reconquête progressive de la dignité noire.

Le poème a connu plusieurs transformations avant d’atteindre sa version définitive publiée par Présence Africaine en 1956. Cette histoire éditoriale explique les différences de ponctuation, de graphie ou de formulation que l’on peut rencontrer selon les éditions.

« Cahier d’un retour au pays natal » : Aimé Césaire face à l'esclavage et à la honte coloniale

Extrait du « Cahier d’un retour au pays natal »

« Je refuse de me donner mes boursouflures comme d’authentiques gloires. Et je ris de mes anciennes imaginations puériles.

Non, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana avec huit cents chameaux, ni docteurs à Tombouctou Askia le Grand étant roi, ni architectes de Djenné, ni Mahdis, ni guerriers. Nous ne nous sentons pas sous l’aisselle la démangeaison de ceux qui tinrent jadis la lance.

Et puisque j’ai juré de ne rien celer de notre histoire (moi qui n’admire rien tant que le mouton broutant son ombre d’après-midi), je veux avouer que nous fûmes de tout temps d’assez piètres laveurs de vaisselle, des cireurs de chaussures sans envergure, mettons les choses au mieux, d’assez consciencieux, et le seul indiscutable record que nous ayons battu est celui d’endurance à la chicotte…

Et ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes ; que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie ; que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux ; et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places ; et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes.

Nous vomissure de négrier

Nous vénerie des Calebars

quoi ? Se boucher les oreilles ?

Nous, soûlés à crever de roulis, de risées, de brume humée !

Pardon tourbillon partenaire !

J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… les abois d’une femme en gésine… des raclements d’ongles cherchant des gorges… des ricanements de fouet… des farfouillis de vermine parmi des lassitudes…

Rien ne put nous insurger jamais vers quelque noble aventure désespérée.

Ainsi soit-il. Ainsi soit-il.

Je ne suis d’aucune nationalité prévue par les chancelleries.

Je défie le craniomètre. Homo sum, etc.

Et qu’ils servent et trahissent et meurent. Ainsi soit-il. Ainsi soit-il. C’était écrit dans la forme de leur bassin.

Et moi, et moi, moi qui chantais le poing dur

Il faut savoir jusqu’où je poussai la lâcheté.

Un soir dans un tramway en face de moi, un nègre. »

— Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal.

Pourquoi lire encore Aimé Césaire ?

Le Cahier d’un retour au pays natal demeure essentiel parce qu’il ne propose aucune identité facile.

Césaire ne remplace pas le mépris colonial par une mythologie rassurante. Il cherche les conditions d’une parole noire capable de tout regarder : la grandeur comme la défaite, la résistance comme la honte, la domination comme ses effets intérieurs.

Cette exigence donne au texte sa puissance politique. La liberté commence lorsque le sujet colonisé peut nommer son histoire, reconnaître ses contradictions et reprendre possession de sa propre parole.

Prolongez la lecture

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Notes et références

  1. Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, édition définitive publiée en 1956.
  2. Aimé Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal », Volontés, no 20, Paris, août 1939.
  3. Pierre Laforgue, « Le Cahier d’un retour au pays natal de 1939 à 1947 : de l’édition Volontés à l’édition Bordas », Études françaises, vol. 48, no 1, 2012, p. 55-82.
  4. Maryse Condé, Cahier d’un retour au pays natal, Césaire : analyse critique, Paris, Hatier, 1978.
  5. Lilian Pestre de Almeida, Aimé Césaire. Cahier d’un retour au pays natal, Paris, L’Harmattan, 2008.
  6. A. James Arnold, « Beyond Postcolonial Césaire: Reading Cahier d’un retour au pays natal Historically », Forum for Modern Language Studies, vol. 44, no 3, 2008, p. 258-275.
  7. Thomas A. Hale, « The Evolution of the “Cahier d’un retour au pays natal” », PMLA, vol. 91, no 1, 1976, p. 11-25.
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