En mai-juin 1935, Aimé Césaire publie dans L’Étudiant noir un article intitulé « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale ». Alors âgé de 21 ans, le poète martiniquais y emploie pour la première fois le mot « négritude ». Ce texte de jeunesse contient déjà les fondements de sa pensée : refus de l’assimilation, reconquête de l’identité noire et articulation entre libération culturelle et révolution sociale.
« Nègreries », le premier texte de Césaire sur la Négritude
Avant le Cahier d’un retour au pays natal, publié pour la première fois en revue en 1939, avant le Discours sur le colonialisme de 1950 et avant les grandes prises de position politiques d’Aimé Césaire, il y eut L’Étudiant noir.
Fondée à Paris en 1935, cette revue réunissait de jeunes intellectuels noirs venus des Antilles, d’Afrique et de Guyane. Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas comptent parmi les principales figures associées à cette aventure éditoriale.
Dans le troisième numéro de la revue, daté de mai-juin 1935, Césaire signe un texte bref et incisif : « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale ».
Il y pose une question qui traversera toute son œuvre : un peuple peut-il se libérer politiquement et socialement s’il a appris à mépriser sa propre identité ? Sa réponse est sans ambiguïté. La révolution exige une réappropriation préalable de soi.
L’Étudiant noir, laboratoire intellectuel de la Négritude

L’Étudiant noir apparaît dans le Paris colonial de l’entre-deux-guerres. Des étudiants originaires des territoires placés sous domination française y découvrent une métropole qui proclame l’universalisme tout en administrant un empire fondé sur les hiérarchies raciales.
La revue devient un lieu de confrontation avec l’assimilation coloniale. Elle permet à ses contributeurs d’interroger la culture française, les civilisations africaines, les réalités antillaises et les expériences des diasporas noires.
Césaire y refuse l’idée selon laquelle l’émancipation passerait par l’effacement des différences culturelles. L’assimilation produit, selon lui, un individu séparé de lui-même, convaincu que son peuple n’a rien à transmettre au monde.
Le colonisé perd alors bien davantage que son autonomie politique. Il perd la capacité de se penser comme sujet de sa propre histoire.
Le texte intégral d’Aimé Césaire
Le texte suivant est reproduit avec une légère harmonisation de la ponctuation et des coquilles typographiques. Le vocabulaire historique de l’auteur a été conservé.
Nègreries : conscience raciale et révolution sociale
« Quelle révolution fut jamais faite par le peuple innocent des curiosités ? Qui souleva jamais un joujou contre son propriétaire ? Pourtant, c’est bien là le tour de force que veulent entreprendre nos révolutionnaires nègres lorsqu’ils demandent au nègre de se révolter contre le capitalisme qui l’opprime.
Le moyen, en effet, d’appeler autrement qu’un joujou un peuple d’assimilés ? Dostoïevski le disait déjà, ou peu s’en faut : toute race qui croit qu’elle n’a rien à dire au monde n’est qu’une “curiosité ethnique”, et tout individu est un joujou qui croit qu’au rendez-vous du recevoir et du donner son peuple arrive les mains vides.
“Agissez”, dit-on au nègre. Mais comme agir, c’est créer, et comme créer, c’est pétrir et faire lever sa naturelle substance, le nègre de chez nous n’agira point, qui se distrait de soi et vit à part soi.
Un mal étrange nous ronge, en effet, aux Antilles : une peur de soi-même, une capitulation de l’être devant le paraître, une faiblesse qui pousse un peuple d’exploités à tourner le dos à sa nature, parce qu’une race d’exploiteurs lui en fait honte dans le perfide dessein d’abolir “la conscience propre des exploités”.
Les exploiteurs blancs nous ont donné, à nous autres exploités noirs, une culture, mais une culture blanche, une civilisation, mais une civilisation blanche, une morale, mais une morale blanche, nous paralysant ainsi par mailles invisibles pour le cas hypothétique où nous nous libérerions du plus sensible esclavage matériel qu’ils nous ont imposé.
Et ils ourdissent leur trame, patiemment, inlassablement, par ruse diligente, jusqu’à ce que nous mourions à la connaissance de nous-mêmes.
Dès lors, s’il est vrai que le philosophe révolutionnaire est celui qui élabore les techniques de libération, s’il est vrai que l’œuvre de la dialectique révolutionnaire est de détruire “toutes les perceptions fausses prodiguées aux hommes pour voiler leur servitude”, ne devons-nous pas dénoncer l’endormeuse culture identificatrice et placer sous les prisons qu’édifia pour nous le capitalisme blanc chacune de nos valeurs raciales comme autant de bombes libératrices ?
Ils ont donc oublié le principal, ceux qui disent au nègre de se révolter sans lui faire prendre d’abord conscience de soi, sans lui dire qu’il est beau, bon et légitime d’être nègre.
Ils ont oublié de parler au nègre le seul langage qu’il puisse légitimement entendre puisque, différent en cela de “l’employé du bureau de M. Gradgrind”, “l’esclave nègre” a le sang riche encore d’affections humaines et que c’est d’une affection humaine, comme le fait remarquer Chesterton, qu’il aimera la fidélité ou la liberté.
La vérité est que ceux qui prêchent la révolte au nègre n’ont pas foi dans le nègre et que, dans leur fierté d’être révolutionnaires, ils oublient qu’ils sont nègres, premièrement et toujours : esclavage encore, et de la plus stérile espèce.
Le héros de Paul Morand, “l’assimilé” Occide, est révolutionnaire lui aussi : grâce à lui, Haïti a ses Soviets, Port-au-Prince devient Octoberville ; bel avantage s’il reste prisonnier des Blancs, singe stérilement imitateur !
Tant pis pour ceux qui se contentent d’être des Occide par mépris de ce qu’ils appellent du “racisme”.
Pour nous, nous voulons exploiter nos propres valeurs, connaître nos forces par personnelle expérience, creuser notre propre domaine racial, sûrs que nous sommes de rencontrer en profondeur les sources jaillissantes de l’humain universel.
Ainsi donc, avant de faire la Révolution et pour faire la révolution — la vraie —, la lame de fond destructrice et non l’ébranlement des surfaces, une condition est essentielle : rompre la mécanique identification des races, déchirer les superficielles valeurs, saisir en nous le nègre immédiat, planter notre négritude comme un bel arbre jusqu’à ce qu’il porte ses fruits les plus authentiques.
Alors seulement, nous aurons conscience de nous ; alors seulement, nous saurons jusqu’où nous pouvons courir seuls ; alors seulement, nous saurons où le souffle nous manque et, parce que nous aurons saisi notre particulière différence et que nous “jouirons loyalement notre être”, nous pourrons triompher de tous les esclavages nés de la “civilisation”.
Être révolutionnaire, c’est bien ; mais pour nous autres nègres, c’est insuffisant. Nous ne devons pas être des révolutionnaires accidentellement noirs, mais proprement des nègres révolutionnaires, et il convient de mettre l’accent sur le substantif comme sur le qualificatif.
C’est pour cela qu’à ceux qui veulent être révolutionnaires uniquement pour pouvoir se moquer du nègre au nez “suffisamment aplati”, c’est pour cela qu’à ceux qui croient en Marx uniquement pour passer la ligne, nous disons :
Pour la Révolution, travaillons à prendre possession de nous-mêmes, en dominant de haut l’officielle culture blanche, “gréement spirituel” de l’impérialisme conquérant.
Attelons-nous courageusement à la besogne culturelle, sans craindre de tomber dans un idéalisme bourgeois, l’idéaliste étant celui qui considère l’idée comme fille d’Idée et comme matrice d’idées, quand nous y voyons, nous, une promesse qui ne peut ne pas s’épanouir en un buissonnement d’actes. »
Un texte fondateur de la pensée anticoloniale
« Conscience raciale et révolution sociale » annonce plusieurs thèmes majeurs de l’œuvre future d’Aimé Césaire.
- Le premier concerne la violence culturelle de l’assimilation. La domination coloniale repose sur des institutions économiques et politiques, mais également sur la dévalorisation des peuples dominés.
- Le deuxième porte sur les limites de l’universalisme abstrait. Césaire refuse un universel construit à partir de la seule expérience européenne et présenté comme une norme applicable à tous.
- Le troisième affirme l’autonomie de la question noire dans les luttes révolutionnaires. La lutte contre le capitalisme ne libérera pas automatiquement les peuples du racisme, de l’assimilation et de la dépossession culturelle.
Cette réflexion sera développée dans le Cahier d’un retour au pays natal, dans le Discours sur le colonialisme et, plus tard, dans la Lettre à Maurice Thorez. La formule la plus importante du texte demeure peut-être celle des « sources jaillissantes de l’humain universel ».
Césaire ne conçoit pas la négritude comme une négation de l’humanité commune. Il la présente comme une voie permettant d’y accéder sans renoncer à son histoire. Le peuple noir ne doit plus arriver « les mains vides » au rendez-vous du monde. Il doit retrouver ce qui a été marginalisé, déformé ou détruit par l’esclavage, la colonisation et l’assimilation.
La négritude devient ainsi un acte de réappropriation. Elle restitue au sujet noir la capacité de parler en son propre nom, de produire ses propres valeurs et de participer à l’universel sans disparaître en lui.
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Dans ce texte ultérieur, Aimé Césaire analyse les effets de la colonisation sur les colonisés, mais également sur les sociétés européennes qui l’organisent et la justifient.
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L’histoire de la Négritude appartient à une histoire intellectuelle noire plus vaste, reliant les Antilles, l’Afrique, l’Europe et les Amériques.
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Notes et références
- Aimé Césaire, « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale », L’Étudiant noir. Journal mensuel de l’Association des étudiants martiniquais en France, première année, no 3, mai-juin 1935, p. 1-2.
- Aimé Césaire, « Nègreries : conscience raciale et révolution sociale », Les Temps modernes, no 676, 2013, p. 249-251.
- Christopher L. Miller, « The (Revised) Birth of Negritude: Communist Revolution and the Immanent Negro in 1935 », PMLA, vol. 125, no 3, 2010, p. 743-749.
- Christian Filostrat, Négritude Agonistes: Assimilation Against Nationalism in the French-Speaking Caribbean and Guyane, Africana Homestead Legacy Publishers, 2008.
- Edoardo Cagnan, « Les mots de la négritude : Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas et Léopold Sédar Senghor », Fabula / Les colloques, 2024.
- Bibliothèque nationale de France, Centenaire de la naissance d’Aimé Césaire, 1913-2008, bibliographie, 2013.
