Babar, Peter Pan, Mary Poppins, Charlie et la Chocolaterie : plusieurs œuvres qui ont enchanté des générations d’enfants contiennent des caricatures raciales, des hiérarchies coloniales ou des représentations dégradantes des peuples non européens. Certaines ont depuis été réécrites. D’autres continuent de circuler presque sans avertissement.
8 livres jeunesse classiques aux stéréotypes racistes
Une gouvernante magique conduit des enfants aux quatre coins du monde et leur présente des Africains à demi nus, un Chinois caricatural et un Amérindien armé d’un tomahawk. Un médecin anglais transforme le visage d’un prince africain pour le rendre blanc. Un chocolatier importe des travailleurs noirs depuis la « partie la plus profonde et la plus sombre » de la jungle africaine. Un jeune éléphant quitte son pays, se civilise à Paris, revient habillé à l’européenne et gouverne les siens.
Ces scènes appartiennent à des classiques de la littérature pour enfants.
Elles ont souvent disparu des adaptations cinématographiques, des traductions récentes ou des rééditions. Des millions de lecteurs connaissent ainsi Mary Poppins, le docteur Dolittle ou Willy Wonka sans avoir rencontré les passages qui ont provoqué des controverses, des révisions éditoriales et parfois l’arrêt de la publication d’un livre.
Le mot « racisme » recouvre ici plusieurs mécanismes. Certains ouvrages emploient directement des insultes ou des dessins hérités du blackface. D’autres présentent des peuples entiers comme infantiles, sauvages, menaçants ou incapables de se gouverner. D’autres encore construisent un monde dans lequel l’Europe représente naturellement la civilisation, tandis que l’Afrique, l’Asie ou les sociétés autochtones deviennent des décors exotiques attendant d’être organisés par un héros blanc.
Ces œuvres ne possèdent pas toutes la même histoire ni la même gravité. Tintin au Congo expose une propagande coloniale beaucoup plus directe que Babar. La Petite Maison dans la prairie met en scène des personnages racistes sans toujours valider explicitement chacune de leurs paroles. Peter Pan transforme plusieurs peuples autochtones en une tribu imaginaire qui ne correspond à aucune société réelle.
Le contexte historique permet d’expliquer ces représentations. Il ne les rend pas neutres. Les enfants apprennent aussi par les images, les répétitions et les rôles distribués dans les récits. Ils comprennent rapidement qui parle correctement, qui commande, qui invente, qui sauve et qui demeure réduit à une silhouette comique.
Relire ces classiques aujourd’hui permet de comprendre comment le racisme s’est transmis par des œuvres aimées, offertes, lues à voix haute et associées aux souvenirs heureux de l’enfance.
1. Tintin au Congo : l’enfant modèle de la propagande coloniale belge

Publié en feuilleton entre 1930 et 1931, puis en album en 1931, Tintin au Congo constitue la deuxième aventure du reporter créé par Hergé.
Le Congo est alors une colonie belge. L’État belge a repris en 1908 le territoire auparavant administré comme propriété personnelle par le roi Léopold II. L’exploitation économique, les violences administratives et la domination raciale restent au cœur du système colonial.
L’album présente pourtant la colonisation comme un ordre presque naturel.
Les personnages congolais sont dessinés avec des lèvres démesurées, des visages uniformes et des corps proches de la caricature de minstrel show. Leur langage est simplifié. Ils apparaissent crédules, paresseux, superstitieux ou incapables de résoudre seuls leurs problèmes.
Tintin occupe successivement les rôles d’enseignant, de juge, de chef militaire, de médecin et de sauveur. Les Congolais l’admirent, l’écoutent et attendent ses décisions. Le récit transforme ainsi la domination coloniale en relation pédagogique entre un Européen raisonnable et des Africains infantilisés.
Le site officiel de Tintin décrit aujourd’hui l’album comme une représentation naïve et paternaliste de l’époque coloniale. La documentation publiée par les ayants droit rappelle également que le projet répondait à la volonté d’intéresser la jeunesse belge aux carrières coloniales.
La caricature dépasse donc une série de dessins maladroits. Elle correspond à la fonction politique de l’œuvre. Tintin donne un visage sympathique à la présence belge au Congo. Le lecteur est invité à s’identifier au jeune Européen qui apporte l’ordre, la technique et l’autorité dans un territoire présenté comme dépourvu de structures propres.
Hergé n’avait jamais visité le Congo lorsqu’il réalisa l’album. Il travailla à partir des représentations qui circulaient dans la Belgique des années 1930 : récits missionnaires, brochures coloniales, photographies ethnographiques et discours officiels.
L’absence d’expérience directe ne réduit pas la responsabilité culturelle de l’ouvrage. Elle montre au contraire la puissance d’un imaginaire colonial capable de produire une Afrique complète sans écouter les Africains.
Hergé reconnut plus tard avoir été nourri par les préjugés de son milieu. Les éditions modernes conservent cependant l’essentiel du dispositif visuel et narratif.
Tintin au Congo peut aujourd’hui servir de document historique sur la culture coloniale belge. Présenté sans contexte à de jeunes enfants, il continue aussi d’offrir une image dans laquelle l’intelligence, la maîtrise technique et l’autorité appartiennent presque exclusivement au personnage européen.
2. Histoire de Babar : quand devenir civilisé signifie devenir européen

Jean de Brunhoff publie Histoire de Babar, le petit éléphant en 1931.
La mère de Babar est tuée par un chasseur. Le jeune éléphant fuit la forêt et arrive dans une grande ville qui ressemble à Paris. Une vieille dame fortunée lui donne de l’argent, des vêtements, une voiture et les codes de la bourgeoisie française.
Babar apprend à vivre comme un Européen. Il porte un costume, fréquente les magasins, maîtrise les usages urbains et découvre les avantages matériels de la civilisation moderne.
Lorsqu’il retourne parmi les éléphants, il est choisi comme roi. Il épouse Céleste et organise progressivement son royaume selon les modèles rapportés de la ville.
Cette trajectoire a conduit plusieurs critiques à lire Babar comme une allégorie de l’assimilation coloniale. Le sujet colonisé quitte son monde jugé primitif, reçoit son éducation dans la métropole, puis revient gouverner les siens en important les institutions, les vêtements et les valeurs de la puissance coloniale.
La lecture raciale reste ici plus indirecte que dans Tintin au Congo. Les personnages sont des animaux et l’histoire ne nomme aucun pays africain. Babar peut aussi être lu comme une fable sur la bourgeoisie, le deuil, l’éducation ou le désir d’ordre.
La structure du récit reste néanmoins profondément marquée par l’époque impériale française. La ville occidentale possède les magasins, l’argent, les automobiles, les livres et les bonnes manières. La forêt fournit la nature, les animaux et un royaume disponible pour être modernisé.
Babar acquiert sa légitimité politique grâce à son passage par la culture européenne. Son costume vert fonctionne comme la preuve visible de sa transformation. Il devient apte à régner après avoir appris à ressembler aux hommes qui dominaient alors une grande partie de l’Afrique.
Les albums suivants renforcent parfois cette lecture. Les peuples étrangers rencontrés par Babar sont régulièrement ramenés à des types exotiques. Laurent de Brunhoff, qui poursuivit la série après la mort de son père, reconnut lui-même avoir produit dans certains albums des personnages africains stéréotypés et demanda le retrait de l’un d’eux.
Le charme graphique de Babar explique une partie de sa longévité. Les couleurs, la douceur apparente du dessin et la vie familiale des éléphants rendent la politique du récit presque invisible.
Cette invisibilité constitue précisément sa force. La mission civilisatrice n’apparaît pas sous la forme d’une armée ou d’une administration coloniale. Elle devient une histoire rassurante dans laquelle l’adoption des codes européens apporte spontanément le progrès, la stabilité et le bonheur.
3. Peter Pan : une tribu autochtone inventée pour divertir les enfants britanniques

La pièce Peter Pan est créée en 1904. J. M. Barrie publie ensuite le roman Peter and Wendy en 1911.
Le Pays imaginaire rassemble les fantasmes attribués aux enfants britanniques du début du XXe siècle : pirates, fées, sirènes, animaux et peuples autochtones.
Barrie nomme la communauté de Tiger Lily la « tribu Piccaninny ». Le terme provient d’un mot qui a servi, dans différents espaces coloniaux, à désigner de manière méprisante les enfants noirs ou autochtones.
La tribu de Barrie mélange plusieurs références sans cohérence historique ou géographique. Elle possède des éléments associés aux peuples autochtones d’Amérique du Nord, mais aussi des caractéristiques empruntées aux représentations britanniques de l’Afrique, des Caraïbes et de l’Australie.
Ses membres poussent des cris, suivent des traces, brandissent des armes, cherchent des scalps et parlent dans un langage artificiel. Ils n’existent pas comme une communauté dotée d’une histoire, de familles ou d’une culture précise. Ils appartiennent à l’inventaire des créatures exotiques du Pays imaginaire.
Tiger Lily reçoit un traitement légèrement différent. Elle est belle, fière et courageuse. Son personnage reste toutefois défini par son titre de « princesse indienne », sa captivité et son attirance pour Peter.
Après que Peter l’a sauvée, la tribu se place à son service. Dans certaines versions du récit, elle le reconnaît comme un « grand père blanc », expression directement issue de l’imaginaire colonial.
L’adaptation animée produite par Disney en 1953 a amplifié plusieurs de ces stéréotypes. La chanson consacrée aux « Peaux-Rouges », les mouvements des personnages et la parole réduite du chef ont marqué durablement la culture populaire.
Le problème existait déjà dans l’œuvre de Barrie. Disney ne l’a pas inventé.
Les peuples autochtones de Peter Pan remplissent une fonction décorative. Ils permettent aux enfants blancs de jouer à la guerre, au sauvetage et à l’aventure. Leur altérité donne du relief au monde imaginaire sans leur accorder une pleine humanité.
Cette représentation a des conséquences particulières dans les sociétés où les enfants autochtones ont longtemps été retirés de leurs familles, placés dans des pensionnats et privés de leur langue au nom de l’assimilation.
Pendant que des institutions réelles cherchaient à effacer leurs cultures, la littérature jeunesse transformait ces mêmes peuples en déguisements, en cris de guerre et en accessoires de fête.
Les productions contemporaines de Peter Pan réécrivent souvent ces personnages, sollicitent des consultants autochtones ou suppriment entièrement la tribu. Ces adaptations montrent qu’un récit peut survivre tout en abandonnant une partie de son héritage racial.
4. L’Histoire du docteur Dolittle : le prince africain qui demande à devenir blanc

Hugh Lofting publie The Story of Doctor Dolittle en 1920.
Le livre raconte les aventures d’un médecin anglais capable de communiquer avec les animaux. Cette idée ingénieuse a donné naissance à une longue série de romans, de films et de programmes destinés aux enfants.
L’édition originale contient pourtant un épisode souvent absent des versions modernes.
Le docteur Dolittle arrive dans le royaume africain fictif de Jolliginki. Le roi se méfie des Européens et fait emprisonner le médecin. Le fils du souverain, le prince Bumpo, accepte de l’aider à s’échapper en échange d’un service.
Bumpo a lu des contes de fées européens. Il rêve d’épouser une princesse blanche et attribue son rejet à la couleur de son visage. Il demande donc au médecin de le rendre blanc.
Dolittle prépare une substance chimique qui transforme son apparence. Le prince se réjouit de son nouveau teint et libère le médecin.
Les bibliothèques du Massachusetts Institute of Technology classent cette intrigue parmi les éléments racistes de l’édition originale et soulignent la présupposition de supériorité européenne qui structure le récit.
La scène enseigne plusieurs idées à la fois. La beauté blanche apparaît comme un idéal universel. Le personnage africain intériorise sa prétendue infériorité. Le médecin européen possède la science capable de le rapprocher de cet idéal.
Bumpo n’accède pas à la complexité psychologique qui permettrait de lire son désir comme une critique construite du colorisme. Son souhait devient une source de comédie et un moyen pratique de faire avancer l’évasion de Dolittle.
Les illustrations anciennes accentuaient cette violence symbolique par des représentations caricaturales des personnages africains.
Le livre participe également au modèle du « grand homme blanc » qui traverse l’Afrique, maîtrise les langues, soigne les populations et résout les problèmes d’un royaume présenté comme capricieux ou irrationnel.
Des éditions ultérieures ont profondément modifié l’histoire. En 1988, des rééditions autorisées par les ayants droit ont supprimé les insultes raciales et l’intrigue du blanchiment de peau. Dans certaines versions, Bumpo aide Dolittle pour une autre raison.
Beaucoup de lecteurs contemporains connaissent donc un livre différent de celui qui fut publié en 1920.
Cette réécriture pose une question éditoriale importante. Supprimer les passages racistes protège les jeunes lecteurs d’une représentation dégradante. L’absence d’explication peut aussi effacer la manière dont le canon littéraire a été construit.
Une édition critique permettrait de conserver l’histoire du texte tout en donnant aux adultes les outils nécessaires pour l’expliquer.
5. Mary Poppins : le tour du monde transformé en catalogue de caricatures

La plupart des spectateurs associent Mary Poppins à Julie Andrews, aux cheminées de Londres et à la chanson « Supercalifragilisticexpialidocious ».
Le premier roman de P. L. Travers, publié en 1934, contient une scène absente du film de Disney.
Dans le chapitre intitulé « Bad Tuesday », Mary Poppins et les enfants Banks utilisent une boussole magique pour voyager successivement vers les quatre points cardinaux.
Chaque région du monde est représentée par une caricature ethnique. Ils rencontrent notamment des personnages chinois, inuit, africains et amérindiens.
Les descriptions réduisent ces populations à leur apparence, leurs vêtements, leur prononciation et des accessoires supposés typiques. Les Africains portent peu de vêtements, de nombreuses perles et parlent dans une langue simplifiée. L’enfant noir est désigné par un terme raciste alors courant dans la littérature coloniale britannique.
La fin de l’épisode transforme ces personnages en foule menaçante. Ils poursuivent le jeune Michael avec des armes associées à leurs stéréotypes respectifs : club africain, tomahawk amérindien, sabre chinois ou lance arctique.
Le monde entier devient ainsi une collection de types humains reconnaissables en quelques secondes. L’enfant britannique occupe le centre. Les autres peuples apparaissent comme des figures pittoresques, primitives ou dangereuses.
Travers révisa elle-même le chapitre après avoir appris qu’une enseignante se sentait mal à l’aise en le lisant devant des enfants noirs. Une première modification atténua le vocabulaire et les dialogues. Une réécriture plus profonde, publiée au début des années 1980, remplaça les personnages humains par des animaux : ours polaire, panda, ara, dauphin.
Les éditions actuelles contiennent généralement cette dernière version.
Le cas de Mary Poppins montre pourquoi la date d’une édition compte. Deux personnes peuvent affirmer avoir lu le même livre et avoir rencontré des textes très différents.
La révision a retiré les caricatures les plus directes. Elle a également fait disparaître presque toute trace de populations non blanches dans l’univers du roman. Le problème de la mauvaise représentation a été résolu par l’effacement.
Cette stratégie protège la réputation d’un classique, mais elle empêche souvent le lecteur de comprendre pourquoi le texte a changé.
Une note éditoriale exposant les révisions permettrait de transformer l’histoire de Mary Poppins en outil d’éducation aux représentations raciales.
6. La Petite Maison dans la prairie : le rêve pionnier raconté depuis une terre autochtone

Laura Ingalls Wilder publie Little House on the Prairie en 1935.
Le roman raconte l’installation de la famille Ingalls dans l’Ouest américain. Il célèbre le courage, l’autonomie, la solidarité familiale et la capacité à survivre dans un environnement difficile.
Ce récit fondateur repose aussi sur une terre déjà habitée.
Les peuples autochtones apparaissent principalement à travers les yeux de colons blancs. La mère de Laura exprime régulièrement sa peur. Des voisins prononcent des propos appelant à la disparition des « Indiens ». L’un des personnages reprend la formule selon laquelle le seul « bon Indien » serait un Indien mort.
Le roman montre parfois la curiosité de Laura et contient des moments qui compliquent l’hostilité des adultes. Tous les propos racistes ne représentent donc pas automatiquement la voix personnelle de Wilder.
La structure générale demeure celle du récit de colonisation. La famille construit sa maison, cultive le sol et décrit le territoire comme un espace disponible, alors que des nations autochtones possèdent déjà leurs propres droits, déplacements, alliances et conflits.
Les Autochtones entrent dans l’histoire lorsqu’ils approchent la maison des Ingalls. Leur monde reste largement hors champ. Le lecteur connaît les inquiétudes, les efforts et les rêves des colons, mais presque rien de l’expérience des familles déplacées par leur arrivée.
Cette asymétrie transforme la conquête territoriale en aventure domestique.
Le problème devient particulièrement important lorsque le livre est présenté aux enfants comme un récit historique fidèle sans complément sur la dépossession des peuples autochtones.
En 2018, l’Association for Library Service to Children, branche de l’American Library Association, a retiré le nom de Laura Ingalls Wilder de son prix récompensant l’ensemble d’une carrière. L’organisation a expliqué que l’héritage de l’autrice entrait en tension avec ses valeurs d’inclusion, de respect et d’intégrité. Elle a également précisé que cette décision ne constituait pas un appel à retirer les livres des bibliothèques.
Cette nuance mérite d’être conservée.
La Petite Maison dans la prairie peut être lue comme une archive littéraire du regard pionnier. Elle permet d’étudier la manière dont des familles ordinaires ont participé à une entreprise de colonisation tout en se percevant comme courageuses, vulnérables et légitimes.
La lecture critique ajoute les voix absentes. Elle demande à qui appartenait la terre, pourquoi la famille pouvait espérer s’y installer et ce que signifiait cette arrivée pour les populations déjà présentes.
7. Charlie et la Chocolaterie : les Oompa-Loompas étaient à l’origine des travailleurs africains

Roald Dahl publie Charlie and the Chocolate Factory aux États-Unis en 1964.
Les éditions modernes présentent les Oompa-Loompas comme un peuple imaginaire originaire de Loompaland. Leur apparence varie selon les illustrations et les adaptations.
Dans la première édition, ils sont noirs et viennent d’Afrique.
Willy Wonka explique les avoir découverts dans la partie la plus profonde de la jungle, là où aucun homme blanc ne s’était aventuré. Ils vivaient dans la pauvreté et risquaient d’être dévorés par des animaux.
Wonka les transporte ensuite secrètement en Angleterre dans des caisses percées de trous. Ils travaillent pour toujours dans son usine et reçoivent des fèves de cacao comme rémunération.
La scène reprend presque tous les éléments du récit colonial paternaliste : explorateur blanc, peuple africain affamé, déplacement collectif, travail permanent et gratitude envers l’employeur européen.
Le texte transforme une relation proche de l’esclavage en arrangement heureux. Les travailleurs chantent, produisent les marchandises de Wonka et ne remettent jamais en cause son autorité.
Des organisations et intellectuels noirs américains critiquèrent cette représentation lorsque l’adaptation cinématographique fut préparée au début des années 1970. La NAACP souligna notamment la proximité entre les Oompa-Loompas et les esclaves africains.
Dahl réécrivit alors leur origine. Dans l’édition révisée de 1973, ils ne viennent plus d’Afrique, mais du territoire fictif de Loompaland. Leur peau devient blanche dans les illustrations de l’époque.
La modification retire la référence directe aux Africains. Elle conserve une partie de la structure initiale : Wonka découvre un peuple isolé, le transporte dans son usine fermée et contrôle entièrement ses conditions de vie et de travail.
Les adaptations ont continué à transformer leur apparence. Le film de 1971 leur donne une peau orange et des cheveux verts. Celui de 2005 utilise le même acteur pour tous les Oompa-Loompas. Wonka, sorti en 2023, individualise davantage l’un d’entre eux.
La controverse montre comment l’imaginaire de l’exploitation peut être rendu acceptable par la fantaisie. Une usine merveilleuse, des chansons et des personnages miniatures font oublier la question centrale : qui travaille, pour qui et dans quelles conditions ?
La première version apportait une réponse explicitement raciale. Un homme blanc devenait riche grâce au travail d’Africains qu’il avait sortis de leur pays.
8. Fifi Brindacier : une héroïne féministe dans un imaginaire colonial

Astrid Lindgren publie le premier volume de Pippi Långstrump, connu en français sous le titre Fifi Brindacier, en 1945.
Pippi est devenue une icône de la littérature jeunesse. Elle vit sans parents, refuse les règles absurdes, affronte les adultes autoritaires et possède une force physique exceptionnelle.
Son indépendance a offert à plusieurs générations de filles une héroïne qui échappait aux rôles féminins traditionnels.
La série contient aussi un imaginaire colonial rarement associé au personnage.
Pippi explique que son père, capitaine disparu en mer, est devenu le roi d’un peuple des mers du Sud. Dans le texte suédois original et plusieurs traductions anciennes, il est désigné par une expression équivalente à « roi des Nègres ».
Dans Pippi dans les mers du Sud, publié en 1948, l’héroïne retrouve son père sur une île tropicale. Les habitants noirs vivent sous son autorité et accueillent Pippi comme une princesse.
Les personnages insulaires sont décrits à travers leur apparence, leur étonnement et leur admiration pour les visiteurs européens. Leur individualité reste faible. Le père blanc occupe naturellement le sommet de l’organisation politique.
Cette situation reproduit un fantasme ancien de la littérature d’aventures : le marin européen échoue sur une île, impressionne les populations locales et devient leur chef.
Le caractère antiautoritaire de Pippi rend cette hiérarchie particulièrement paradoxale. Elle résiste aux policiers, aux enseignants et aux adultes qui veulent lui imposer leur pouvoir. Elle ne questionne presque jamais l’autorité coloniale exercée par son père sur les habitants de l’île.
Les ayants droit d’Astrid Lindgren ont modifié le vocabulaire dans les éditions suédoises modernes. À partir de 2015, le père de Pippi est devenu le « roi des mers du Sud ». La famille de l’autrice a expliqué que le terme ancien ne correspondait plus à la manière dont les livres devaient s’adresser aux enfants.
Le changement lexical retire une injure. Il ne modifie pas entièrement la structure coloniale du récit.
Le cas de Pippi rappelle qu’une œuvre peut être progressiste sur un axe et conservatrice sur un autre. Une héroïne peut libérer les filles des normes de genre tout en évoluant dans un monde où les personnages noirs restent subordonnés.
Cette contradiction n’annule pas l’importance littéraire de Fifi Brindacier. Elle invite à refuser l’idée selon laquelle une œuvre aimée doit être moralement parfaite pour conserver une valeur.
Faut-il retirer ces livres des bibliothèques ?

Le débat est souvent enfermé dans une opposition stérile : préserver les classiques ou les censurer.
Plusieurs solutions éditoriales et pédagogiques existent entre ces deux positions.
Une bibliothèque peut conserver une édition historique dans un fonds patrimonial et proposer une version contextualisée aux jeunes lecteurs. Un parent peut expliquer un passage au lieu de le lire comme une vérité neutre. Un enseignant peut comparer l’édition originale et la version révisée. Un éditeur peut ajouter une préface indiquant la date, les modifications et les critiques formulées par les groupes représentés.
L’âge du lecteur compte également. Un enfant très jeune ne possède pas toujours les outils nécessaires pour comprendre qu’une caricature appartient à une idéologie historique. La répétition d’images dégradantes peut précéder toute capacité d’analyse.
Le contexte doit enrichir la lecture au lieu de devenir une formule d’excuse. Dire qu’un auteur appartenait à son époque ne suffit pas. Des personnes noires, asiatiques et autochtones dénonçaient déjà ces représentations lorsque plusieurs de ces œuvres furent publiées. Le racisme ne devient pas visible uniquement grâce au regard du XXIe siècle.
Les révisions posent elles aussi des questions. Modifier un mot peut rendre un texte plus respectueux. Transformer silencieusement l’œuvre donne parfois l’impression que le canon littéraire n’a jamais participé à la construction des préjugés.
Une édition transparente indique clairement les changements. Elle permet de protéger les enfants tout en préservant l’histoire culturelle.
La diversification des lectures reste la réponse la plus féconde. Lire Peter Pan avec des récits écrits par des auteurs autochtones change la perspective. Associer Babar à des albums africains où les sociétés locales produisent elles-mêmes leurs institutions déplace le centre du monde. Comparer Tintin au Congo à des œuvres congolaises restitue une parole longtemps confisquée.
Les enfants peuvent aimer une histoire et apprendre à en reconnaître les limites. Les adultes possèdent la même capacité.
Relire ces huit classiques ne demande ni de nier leur beauté ni d’oublier les souvenirs qu’ils ont créés. Cette relecture révèle la manière dont l’enfance européenne et nord-américaine a longtemps été construite : le héros blanc explorait, commandait et inventait ; les autres peuples fournissaient les serviteurs, les sauvages, les figurants ou les sujets à civiliser.
La littérature jeunesse transmet une vision du monde avant même que l’enfant sache nommer la politique.
Examiner ces livres avec rigueur permet de comprendre que le racisme culturel se cache parfois dans les histoires les plus familières, sous les couleurs les plus douces et au milieu des souvenirs les plus heureux.
Notes et références
- Hergé. Les Aventures de Tintin, reporter du « Petit Vingtième », au Congo. Bruxelles, Éditions du Petit Vingtième, 1931. Version redessinée et mise en couleurs : Tournai, Casterman, 1946.
- Brunhoff, Jean de. Histoire de Babar, le petit éléphant. Paris, Éditions du Jardin des Modes, 1931.
- Barrie, J. M. Peter and Wendy. Londres, Hodder & Stoughton, 1911.
- Lofting, Hugh. The Story of Doctor Dolittle: Being the History of His Peculiar Life at Home and Astonishing Adventures in Foreign Parts. New York, Frederick A. Stokes Company, 1920.
- Travers, P. L. Mary Poppins. Londres, Gerald Howe, 1934. Voir particulièrement le chapitre « Bad Tuesday » dans ses versions originale et révisées.
- Wilder, Laura Ingalls. Little House on the Prairie. New York, Harper & Brothers, 1935.
- Dahl, Roald. Charlie and the Chocolate Factory. New York, Alfred A. Knopf, 1964. Édition révisée modifiant l’origine et l’apparence des Oompa-Loompas, 1973.
- Lindgren, Astrid. Pippi Långstrump. Stockholm, Rabén & Sjögren, 1945.
- Lindgren, Astrid. Pippi Långstrump i Söderhavet. Stockholm, Rabén & Sjögren, 1948. Éditions suédoises révisées à partir de 2015.
